BEAUTÉ DES VISIONS
à l'effort suivant : rappelons-nous ceci pour le noter demain. Seul, non observé par un tiers, ai-je par moments déliré ? Je ne le crois pas et, d’après mon entourage, je n’ai eu, pendant toute la durée de la maladie, ni confusion ni délire.
Et la beauté des visions ? Couleur, Dessin, Matière ? Eh bien, le réveil ne ruine pas cette jouissance esthétique, d’un niveau d’ailleurs assez bas, comparable à celle qui s'épanouit à la vue d’une belle fusée, d’un halo lunaire, d’une vitre givrée, d’une lumière d’aquarium. Après deux ans, je me rappelle avec un plaisir non diminué la broderie d’or sur tulle noir, l’entrelac des quatre fils verts, l'édifice blanc sur le fleuve bleu et or, le bibelot aux vingt éléphants, les amours, la muraille de quartz, le départ de méduses, le berceau d'argent, les pelotons de ficelle, ces lignes d’une complexité infinie, d’une géométrie parfaite et d’une insurpassable clarté, ces couleurs peut-être morbides mais irrésistibles. Je retrouve à les imaginer mon plaisir à les voir, et si les constructions intellectuelles des rêveries toxiques ne laissent qu’une ridicule poussière, leur floraison hallucinatoire, même retombée parmi les images, reste amusante, plaisante, ensorcelante pour certains, sans que les lignes perdent rien de leur pureté et les couleurs de leur éclat suspect.
Dans le concert d’admiration des hallucinés, quelques observateurs jettent cependant une dissonance : leur plus grande jouissance esthétique s’est bizarrement attachée, remarquent-ils, à des objets et à des visions qui ne paraissent pas la mériter : une réclame lumineuse, un couple sans grâce, un rectangle lumineux dessiné par les fissures d’une porte fermée ?!, n’importe quoi peut-être.
Le sujet d’hallucinations toxiques s’abuse donc, beaucoup ou un peu, sur la qualité, l'abondance et la cohésion de ses idées, la rigueur de sa critique et la beauté de ses visions ; 1l est plus ou moins atteint de confusion ou de manie, et ses jugements, ses décisions, ses hypothèses pourront être revisés. Nous allons voir qu’il a des opinions très nettes et très fermes.
A1. Rouhier, La plante qui fait les yeux émerveillés, Paris, 1926.
362 « VIVIDA ET MULTIPLEX »
Mes hallucinations, comme celles des familiers de l’hallucination hypnagogique et de l’hallucination toxique, m'ont apparu comme un fait psychique profondément original, séparé par deux abîmes, et de l’image, et de la perception.
Quand l’hallucination est Ià, on la voit; quand elle a disparu, on a son image, objective, vive, extérieure, localisée, agressive, colorée, plus riche bien souvent que l’hallucination elle-même; mais ce n’est que son image, et on ne la voit pas, on ne voit plus rien. L’halluciné, à moins qu’il ne fasse — avec Taine — de ses images des sensations, ne comprend pas qu'on veuille réduire ses visions à de simples images ; il veut qu'il y ait, entre celles-ci et celleslà, une différence de nature, spécifique, générique.
Si on voit l’hallucination, en quoi se distingue-t-elle donc d’une perception ?
Nous avons vu Leibniz, opposant le réel à l'imaginaire et la perception au rêve, exprimer mieux que personne tout ce qu’on a trouvé jusqu'ici pour caractériser la perception du réel; elle est « vivida, multiplex et congrua ».
Vive, c’est-à-dire vivante, et vivant d’une vie propre, objective, agressive, s'imposant à ce que le regard et la pensée ont de passif, l’hallucination l’est autant et plus qu’un objet.
Multiple, c’est-à-dire susceptible d’être indéfiniment détaillée ?, l’hallucination l’est ou paraît l’être comme l’objet, et, là-dessus, les hallucinés de la vue sont unanimes, Quand j'ai vu, un instant, une broderie d’or sur tulle, c’est avec le sentiment très vif que, si j'avais eu le temps, j'aurais pu la copier, fil par fil. Quand j'ai vu un berceau d'argent dont je ne me rappelle ni la forme générale ni un seul détail, c’est avec la conviction que tous ces détails étaient là, infiniment circonstanciés. Quand j'ai vu enfin un coin d’un damier, j'aurais pu, s’il n’avait pas disparu, scruter jusqu’au lendemain ses cases, la perfection de leurs joints, le poli et les délicates veines de leur surface #.
22. Ce n’est pas tout à fait ce que dit Leibniz. Peu importe ici. — 23. Quelquefois, comme je l’ai dit, j'ai eu le temps de vérifier que l’hallucination avait bien la deuxième qualité Leibnizienne de la perception du réel : mais c'était en rêve. Cf. p. 322.