‹ Études sur l'hallucination: II La cliniqueChapitre 298 sur 422 · VISIONS ET MOTS · texte numérisé non relu

VISIONS ET MOTS

sorte d’instrument d'optique, fait de deux objectifs verticalement dressés aux deux extrémités d’une règle horizontale.

A ces faibles liens de l’hallucination avec les états « internes » où l’on voudrait trouver ses causes, s'ajoute un lien plus fort, constitué surtout par des mots.

Quand m'est apparu un berceau d’argent dont je ne peux rien dire sinon qu'il était charmant, j'ai formulé et peutêtre murmuré « ... une exquise balancelle.., ». Devant presque toutes mes autres hallucinations, la réaction verbale a été aussi immédiate, aussi vive, même quand la vision, après inventaire, se réduisait à quelques pauvres sensations. Je crois bien que ma vision III, 3 : le flanc d’un cargo sur une mer verte, se réduisait à une verticale noire sur une horizontale verte; et je suis près d'affirmer que mon « départ de méduses » n’était pas grand’chose de plus qu’une surface verdâtre accolée à une surface grise, avec, sur leur limite commune, quelques nuages blanchâtres.

Les observateurs plus habitués que moi à l’examen de leurs hallucinations notent qu'ils ont souvent, outre des visions infiniment détaillées, des hallucinations confuses, embryonnaires, qui vont être « ceci », qui tendent à être « cela », bijou, monstre, monument, figure ou scène, mais qui avortent. Dans mon cas, les choses ne se sont pas tout à fait passées ainsi. J’ai d'abord formulé : « Je vois un départ de méduses », et c’est devant le souvenir de la vision que j'ai soupçonné sa pauvreté.

Riche ou pauvre, et surchargée ou non d'images et de mots, l’hallucination visuelle semble une étrangère, une intruse, venue du dehors, par effraction, parasiter la vie psychologique. Il lui arrive pourtant d'y trouver des complicités, et, quelquefois, devant une ébauche peut-être réduite à des lueurs endoptiques, le sujet se comporte et parle en halluciné gratifié d’une riche apparition. Mais cette restriction n'empêche pas le visionnaire de croire que ses perceptions, images, souvenirs, réflexions, processus verbaux, préoceupations, n’interviennent qu'après la nais-

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sance de l’hallucination, pour la perfectionner, la parer ou la défigurer, non pour la faire.

Il n’y a pas non plus beaucoup à dire sur le rôle des sensations visuelles dans l’histoire des visions étudiées ici. Tous les praticiens insistent avec raison sur la nécessité de les attendre la nuit et les yeux fermés. Quant à celles qui apparaissent les yeux ouverts et en pleine lumière, le sujet croit qu’elles naissent et se laissent percevoir malgré la lumière, malgré les objets présents, malgré les perceptions.

Autrement compliqués sont les rapports des hallucinations visuelles avec les phosphènes et les images consécutives. [L’hallucination nous a laissé croire jusqu'ici qu'étrangère tant aux souvenirs qu'aux perceptions, elle s’élançait dans la conscience, venue on ne sait d’où, à la faveur d’un relâchement, d’un vide, d’une « fissure », d’une « libération ». Est-elle aussi distincte de tout ce qu’on peut voir les yeux fermés : images consécutives, positives ou négatives, phosphènes, lueurs endoptiques ?

Une fois de plus, l’halluciné répondra « oui » *#.

Il à lu ou constaté qu’on peut voir une image consécutive se muer en hallucination, et qu’on peut parfois forcer l’'hallucination à suivre les mouvements des yeux comme une post-image ; il sait que certains trouvent très simple, étant donné une perception pauvre, un phosphène, par exemple, d'y projeter des images, de les y matérialiser et de faire ainsi une hallucination; il n’ignore pas enfin que si l’hallucination n’avait pas pour matière, à défaut de la perception d’un objet réel, au moins un accident rétinien, elle deviendrait, toute perception qu’elle est, l’œuvre du seul esprit et rendrait aux idéalistes un prétexte à nier la matière.

Mais tout cela ne saurait, jusqu’à plus ample informé, prévaloir contre l’expérience ordinaire du sujet : il y a des phosphènes, des images consécutives, positives ou négatives, des lueurs endoptiques et, tranchant sur ces sous-produits de l’activité rétinienne, il y a l’hallucination. Ils peuvent parfois lui servir de fond, de prétextes, d’introducteurs, de

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