VISIONS, PHOSPHÈNES ET OBJETS
tionnelles, pour préciser que l’imprévu y prime le voulu et pour revenir à l’affirmation générale : rien d’à la fois psychique et conscient ne semble préparer la vision. Avec le Peyotl comme avec le haschisch, dirait Giraud, on part pour une expédition sous-encéphalique. Rouhier accorderait pourtant à la suggestion, à la suggestion verbale discrète, un rôle moins effacé qu'aux autres facteurs psychiques; et il en donne des exemples.
Il insiste davantage sur l’intervention des objets et des sensations, des excitations périphériques. Comme le rêveur, 1l repousse le plus possible leur intrusion ; mais sans pouvoir effacer, entre l’illusion pure et l’hallucination pure, une région commune, où l’objet, les sensations qu’il nous donne, les images consécutives et les phosphènes ne se contentent pas de suggérer, mais constituent au moins en partie la vision. On peut même se demander s’il ne considère pas les visions du premier type comme des phosphènes, Il rappelle que les post-images des peyotlisés, les post-images positives sont vives et durables, Il trouve que ses sujets ont une sensibilité rétinienne plus vive qu’à l’état normal. Ils découvrent, dans le plâtre du plafond, dans le vernis d’un meuble, dans le bois d’une table, des fissures, des craquelures, et aussi des traits, des veines, des nuances que des années de familiarité dissimulaient.
Avec tous ses observateurs et tous les intoxiqués, il trouve, sous les visions, à côté des visions, avant, pendant et après, dans le même secteur du champ visuel ou dans un secteur voisin, des images consécutives, des phosphènes, des « mouches », des « éclairs », des taches colorées mal définies.
Pourtant, lorsqu'il admire les illusions qu’éprouve le peyotlisé, les yeux ouverts à la lumière et aux choses, il me paraît tendre à faire ces illusions en répandant sur les objets des visions indépendantes et spontanées, que les objets n’ont ni faites ni suggérées. Devant un sujet de Moreau, le nez de l’observateur se couvrait de pagodes. Devant un sujet d'Havelock Ellis, le rivage devient un parterre de fleurs et la mer n’est que taches violettes qui tournent; puis la grève se couvre de thyrses de fleurs bleues, une ville d'Orient de deux mètres de diamètre leur succède, une tortue à carapace de métal la crève, et tout est
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submergé par une horde de cochons d'Inde vêtus d’astrakan et à vers luisants dans les orbites. Si on supprime le rivage, si le sujet ferme les yeux, la vision disparaît, et pourtant, il semble y avoir indépendance ou même opposition entre elle et l’objet qu’elle masque, neutralise, supprime.
AUTO-OBSERVATION. — J'ai fait trois tentatives avec le peyotl, en adoptant la formule de Rouhier : deux grammes de panpeyotl en huit pilules, ou extrait chloroformique, également en pilules.
Le premier essai est antérieur à mes hallucinations infectieuses et à mes hallucinations métesthésiques 4 : quelques heures de fuite des idées, avec inertie, malaise physique, vif sentiment d'intoxication, troubles viscéraux classiques, images positives normales. Pas la moindre hallucination.
Le troisième et dernier essai eut lieu après une épreuve positive, les hallucinations infectieuses, et les hallucinations métesthésiques. Toutes les précautions avaient été prises pour assurer une notation immédiate et complète des faits par un témoin. Quatre pilules de panpeyotl et quatre d’extrait chloroformique sont ingérées en une heure. Phénomènes viscéraux très pénibles, très vif sentiment d’intoxication, fuite des idées, bavardage que le sujet trouve très spirituel. Vers la fin, discours romantique sur le caractère morbide des pompes catholiques : cierges, encens, broderies, vitraux, filigrane des cathédrales; dans le dégoût d’une fin d'intoxication pleine de lueurs suspectes, il proclame la nécessité de la messe dans une grange, ou dehors, sur la pierre brute.
Dans quelques images consécutives il voit des semis d'étoiles, des stries vermicellées en ordre parfait, des demi-cercles concentriques de nacre, des rosaces à mille lignes, et des fleurs toutes plus belles et plus géométriques les unes que les autres; chardons, dahlias, rhododendrons, hampes de labiées, grappes de fleurs ouvertes très creuses, avec ou sans pistils et bouquets d’étamines, épis de fleurs fermées, en bouton, immense anémone très simple et merveilleuse, comme de l’Odilon Redon.
L’ éclairage subit de l’œil fermé fait naître une clarté progressive, jaune de plus en plus clair avec de vagues polygones réguliers, et, parfois, une sorte de neige rouge, à petits flocons très denses, immobiles. On éteint, et une masse bleue remplit instantanément le champ visuel, où se dessinent des serpentins, quelque chose comme un rideau de glycine, des entrelacs innominés.
Tardivement, après onze ou douze heures, quelques visions s’ébauchent, toujours pendant l’observation ‘des images consécutives ou après l'éclairage des yeux fermés. L'image de la
lampe opaline, un petit disque dans le secteur inférieur gauche, devient tout à coup une plaque de verre qui se brise en mille morceaux, un petit tas de verre très remuant, grouillant ; puis c’est un cactus avec un vif mouvement intérieur. — Un dos de chien en bronze doré. Je ne vois qu’une région dorsale mais je sais, en pseudo-hallucination, qu’il fait partie d’un « bleu d'Auvergne ». — Un grand plat doré portant le vague dessin d’un reître. — Une draperie d’aurore boréale, en corne ou en nacre. — Un grand cheval vert dégingandé, au galop, la tête à gauche, remplit tout le champ visuel. — Des dessins de fleurs, au fond d’un couvercle de vieille malle, à dessus en « poils de porc », que je ne vois pas. — Un Monsieur sur la plage, tout en nœuds de ficelle.
Ces hallucinations, à peine vues, très fugitives, ont été notées par le sujet en l’absence du témoin. Tous les essais faits en sa présence, dans l’obscurité ou à la lumière, les yeux ouverts ou fermés, avec ou sans image consécutive, furent absolument négatifs. L’intention présente d’observer et de dicter, ou de monologuer en vue d’un texte, fut fatale aux hallucinations et illusions, et ne laissa subsister que les images consécutives normales.
La deuxième épreuve, après les hallucinations infectieuses et avant l’observation des images consécutives, donna des résultats moins médiocres. Deux grammes de panpeyotl en une heure et demie. Troubles viscéraux pénibles. Inertie motrice considérable. Le sujet, seul, note, avec de grands retards et mollement, ce qui lui arrive. — Les images consécutives, l'éclairage préalable de l’œ1l fermé favorisent considérablement les visions.
En voici quelques-unes, la plupart dans leur ordre d’apparition.
L'image de la lampe opaline est tout à coup, sans cesser d’être elle-même, la lune, émergeant à demi, derrière un toit. Non, c’est le soleil, jaunâtre, au-dessus d’un mur de fortification soudanaise, en pierre séchée, avec trois contreforts. Puis soudain, un rat, rose, file vers la droite, dans une rainure rose.
Image périphérique gauche de la lampe. A sa place, une crosse de fougère renversée.
L'image de la lampe, dans le secteur inférieur gauche. Soudain, c’est un lustre plafonnant, très lointain, d’où divergent, vers la droite (s’éloignent-ils, vers le haut? se rapprochent-ils de l’observateur, vers le bas?) des fils très fins faits de points d’or, terminés par de gros rubis, en pluie d'étoiles, sur un énorme diamant.
Plus tard, ayant allumé, puis rapidement éteint, sans regarder la lampe, le sujet verra quelque chose, comme une balle de caoutchouc lancée en l’air, ou comme une pierre qui tombe. A chaque instant, ce qu’il voit est creux ou en relief, un ressort s’enroule à droite ou à gauche, un éclair zigzague
dans un sens, non, dans l’autre, une vitre est éclairée par transparence ou par réflexion, un bijou est brillant ou mat; tout est net mais ambigu.
L'œil éclairé fermé voit presque toujours, sur fond jaune, la neige rouge à petits flocons serrés et fixes. À l’instant où le sujet allume, quatre traits rouges (les artères?) divergent du centre du champ visuel. Une fois, ce sont quatre stylos; une autre, quatre poignards convergents.
L'image de la lampe, à gauche, est une belle lampe cubique, puis c’est une masse d’or à surface vermiculée; c’est de nouveau une lampe cubique ; la masse d’or reparaît, couverte de rubis.
Lumière puis obscurité devant les yeux fermés. Un point noir oscille verticalement, très vite. C’est ensuite une masse cubique. bleue, d’un centimètre cube, à l’extrémité droite d’une lame d’acier horizontale aux vertigineuses oscillations. Mais ça se complique ; une machine à mille rouages, toute en fils et ressorts, très enchevêtrés, très entortillés, tantôt enroulés à droite, tantôt enroulés à gauche; un délire de ressorts à boudin; et toujours le marteau vibrant perdu là-dedans.
Lumière puis obscurité devant les yeux fermés. Un point noir globes opalins au bord d’une coupole de théâtre. Non, c’est un chapelet de perles Louis XVI au bord d’une assiette d’argent. Nouvelle machinerie de fils et de ressorts. Un écrou s’est détaché, ou plutôt une balle, bleue. Elle bondit un peu partout sans rien abîmer, dans le mécanisme en mouvement, rose.
La lampe est regardée un instant, puis éteinte. Quatre lampes funéraires, octogonales ÿ, voilées de filigrane d’or.
Devant le sujet, un très réel « Le peintre et sa fille », de 25 centimètres de côté, en couleur, mal éclairé, n’envoie que d’indistincts reflets. Y apparaissent successivement le Saint Jean-Baptiste de Vinci, son Christ, et une femme de Renoir. Plus tard, le sujet y verra une pièce de un france, le « petit franc »; debout sur ses jambes écartées, il tend les bras à gauche comme pour accueillir un enfant. Puis c’est un chien de peluche, avec le même geste.
Lumière puis obscurité devant les yeux fermés. Mille rangs de perles rouges montent, sur une tenture. À droite, la postimage double de la lampe donne deux derviches tourneurs.
Après extinction de la lampe, des objets se succèdent, vertigineux, dans sa post-image. Le plafonnier de fer forgé de l’Institut de paléontologie (une immense ammonite). Puis un filigrane noir sur rouge : c’est une usine, le jour, toutes ses fenêtres sous le soleil ; non, la nuit, tout illuminée à l’intérieur. Non, c’est le treillis d’un pont de fer au soleil couchant. Un moulin à roues, avec une multitude de roues. Non, &’est un réveil détraqué : « çà tourne, mais l’axe est de travers ». C’est un squelette d’étoile de mer. Non, de pentacrine.