DU « KIEF » À L'ÉTAT NORMAL
leurs formes, de leur présence, de leur immatérialité (pure lumière, pur son), de leurs ambiguités, la conscience de la différence entre les perceptions sans objet et les objets (« l’objectivité devient formidable ») !!, la conscience de la fuite des idées, de la mythomanie, de la psychasthénie et de la confusion.
Plein d'images, de métesthésies et de phosphènes, le malade ignore que son état intellectuel est une sorte de cécité, et avant d'atteindre l’extase vide du kief, il va, aveugle inconscient, traverser un chaos d'images et postimages avec de péremptoires « je vois », « je sais ». Il ne sait plus qu'il a sous les yeux une post-image de deux centimètres de diamètre où se jouent des linéaments ambigus ; il voit un Chinois, un nègre, un ange, qui n’est pas un souvenir de Rossetti mais un ange même; il voit un monstre réel et non le souvenir d’un ivoire chinois, la vraie coupole d’un vrai théâtre, immense et non lilliputienne.
Une « mouche » que le regard entraîne de bas en haut, sur deux centimètres, est indifféremment un homme qui tombe dans un précipice ou un ange qui bondit au ciel. Quelques infimes variations dans le disque métesthésique de la lampe font un rubis, une usine rougeoyante, une assiette, une coupole lilliputienne ou gigantesque, une lampe dont on sait immédiatement et définitivement qu’elle est funéraire, voilée de filigrane et octogonale. On prétendrait aussi bien reconnaître au premier coup d’œil le fameux chiliogone des philosophes.
Avant le Kief, le malade est capable de rencontrer des monstres chinois, des anges préraphaélites, et de se comporter en conséquence. S’il commence à redescendre sur terre, il ne voit plus qu’un monstre sculpté dans un bloc d'ivoire, ou, vivant ou sculpté, un monstre lilliputien. Un pas de plus vers les banalités du réel, et il voit une petite masse lumineuse figurant le lilliputien chinois d'ivoire, Au ras du sol, dans la post-image perçue et reconnue de sa lampe, des linéaments évoquent un monstre de vitrine. En plein terre à terre enfin, il ne dispose plus que d’une image homogène et changeante, au vague