MATÉRIALITÉ DES VOIX
crise... Je tenais les mains de ma fille. $i j'avais le malheur de m’endormir, ça reprenait 4... Ils criaient : le père Léon a volé les bouteilles de champagne du dispensaire. Et j’entendais des charrettes qui emportaient toutes mes bouteilles vides ».
Comme les autres, D... résume son histoire pathologique dans un accès de délire plus ou moins aigu uniquement fondé sur des hallucinations auditives verbales. A tous ces malades, des voix extérieures et plus ou moins sonores ont parlé, leur apportant des insultes, des menaces, des encouragements, des conseils, des nouvelles, des choses d’un grand intérêt pour eux, ou des mots ridicules, dépourvus même de signification. Il ne leur vient pas à la pensée qu’il y ait là autre chose qu’une voix extérieure qui, ayant quelque chose à leur dire, le leur dit et poursuit ses desseins, exactement comme procèdent leur femme, un ami, un ennemi, le docteur. Et quand celui-ci complique un peu ses questions et ses demandes d’éclaircissements, ils ne le suivent pas, ne le comprennent pas, et s’étonnent qu’on veuille ainsi obscurcir un aussi simple mystère.
La seule réaction qu’ils opposent alors à nos subtilités, c'est l’affirmation répétée et renforcée du caractère sensoriel de la voix et de la précision avec laquelle ils l’ont entendue, ce qui s'appelle ouir.
Mre E..., soixante ans, persécutée par son propriétaire et ses colocataires, assure qu’ils viennent, en aéroplane, la menacer, V’insulter, raconter qu’elle a eu 28.000 enfants. Devant nous, ils parlent encore. Ils sont là à droite, à cent mètres, dans la maison qu’on aperçoit. « Ils viennent de dire : en voilà un qui nous entend bien... Ils me disent qu’ils me brûleront les yeux ». Et l’observateur ayant assuré qu’il n’entend rien, ils le constatent : «Il n’entend rien... Comment est-ce possible ? proteste la malade, je n’entends pourtant pas plus clair que vous ». Et ma dénégation lui paraît tellement suspecte qu’elle conclut bientôt : « Vous les entendez comme moi; vous les soutenez » ... « Quand je dors, me répond un jour M E..., ils me laissent tranquille. Je ne rêve Jamais ».
M. F..., trente-deux ans, interprétant, ergoteur, discute avec moi et renverse toutes mes objections. De nombreuses voix lui parlent comme si elles étaient dans son oreille, et, la nuit, dans son oreiller. Il entend d’ordinaire un ronflement de machine à battre; mais, quand ils parlent, ou, mieux, quand ils vont