LUMIÈRE RÉELLE, VIRTUELLE, RÊVÉE
qui a dû établir sur ce dernier point une jurisprudence, en matière de phosphènes il est vrai, non d'images virtuelles ; et Helmholtz raconte la chose dans son Optique Physiologique. Un plaideur se plaignant d’avoir reçu un violent coup de poing sur l’œil disait avoir reconnu son agresseur malgré la nuit. Il l'avait reconnu à la lumière du coup. On nomma un expert... peut-être a-t-1l conclu à la vue de l’agresseur dans une hallucination concomitante du phosphène, et révélatrice d’un objet invisible et présent. La lumière des images virtuelles, comme celle de nos phosphènes et de nos visions, obscureit au lieu d'éclairer. Elle n’illumine pas les obstacles, murs; plomb, matières dont elle surpasse l’impénétrabilité; elle épaissit la nuit dans laquelle elle surgit, elle anéantit au lieu de les montrer les objets obscurs qui l’approchent ou la traversent; hors elle-même, elle ne peut rien nous montrer. Et si c'est un corps lumineux, une autre lampe ou un corps éclairé que nous approchons d’elle, un conflit commence : lumière virtuelle et lumière réelle, loin de s’ajouter, s’affaiblissent ; la lampe virtuelle peut nous empêcher de voir quelque faible clarté, comme un soleil virtuel éteignant les étoiles véridiques; mais si la lumière réelle devient assez forte, la lueur virtuelle s’évanouit.
La lumière réelle, celle de la perception qui a ses objets, les éclaire, les baigne, est la réalité visuelle de l’espace, crée entre les corps un lien matériel et une logique. Dans le domaine du virtuel, chaque objet est un petit bloc lumineux isolé; si c'est une lampe, elle fait la nuit autour d’elle ; et, dans l’hallucination ou le rêve, si c’est une pierre, une plante ou un visage, il n’est pas éclairé, il est lumineux; mais, même environné de son fréquent halo, il ne répand pas sa lumière, « gelée », comme l’étaient, avec Urbantschitch %! les images orales, consécutives, ou « eidétiques », qui persistaient, dix secondes, aux oreilles des sujets. Il y a au moins deux grandes espèces psychologiques de lumière : la lumière objective, qui éclaire, et la lumière subjective, capable du même éclat, des mêmes couleurs, des mêmes dessins, des mêmes volumes, des mêmes
31. U. subj. Hôrerscheinungen, 1908; Zeitschr. f. Psych., 92, 1928.
LUMIÈRE MÉTESTHÉSIQUE 33
objets, mais qui n’éclaire pas et ne montre rien hors des masses lumineuses en lesquelles elle se concrète.
Cette lumière subjective, à son tour, semble se présenter sous des espèces différentes. Tout à l’heure, l’image virtuelle de la lampe nous a montré diverses propriétés optiques. l’image consécutive de la lampe, lumineuse, figurée, colorée, lumière aussi réelle, perception aussi incontestable, a aussi ses singularités. Comme l’image virtuelle, elle n’éclaire pas, elle exige l’accommodation de l’œil, elle peut masquer des objets, ignorer leur épaisseur et apparaître au delà; mais que de profondes différences! D'abord, notre rétine et nos centres ne peuvent reconstruire de l’objet qu’une métesthésie extrêmement appauvrie; et cette image n’est même pas un schéma ou un croquis cohérent. On a cru qu’elle l’était, et Rotschild, à propos de l’influence de la Forme sur les Images Consécutives ®, s’efforce de montrer que les figures reparaissent plus aisément et plus complètement en images consécutives que les traits épars, Je ne crois pas, vérification faite sur moimême, que ce soit exact. La post-image ne restitue que des lambeaux de l’objet, des silhouettes mutilées, des taches d'ombre et de lumière incohérentes, où il nous arrive de ne pas reconnaître l'original et même de voir tout autre chose #. Il est difficile de bien construire des négatifs d'objets permettant à l’image consécutive de nous en donner une résurrection convenable. Très pauvre et extrêmement différente du modèle, très mutilante et très déformatrice de la perception objective, la perception sans objet qu'est la post-image nous oppose enfin d’invincibles caprices, inconnus de la perception « réelle » et de l’image virtuelle. Elle change sans cesse sous nos yeux et subit des transformations profondes, passant du bleu au jaune, au rose, au violet, au bleu encore, au gris; elle s’entoure de lisérés et se couvre de taches qui la dévorent; elle montre un étrange grouillement de formes naissantes et évanouissantes. Je dois sans doute accommoder pour la bien voir, mais je m'aperçois qu’elle n’a pas de distance à elle; devant
32. Von Gr. Arch. f. Opht., 112, 1993, 1-28. — 33. Cf. p. 175.
34 MÉTESTHÉSIE ET PERCEPTION
mes yeux fermés je peux à peine dire que je la vois devant moi, et si je parle de 20 cm., c’est tout à fait au hasard; il y a là une sorte de distance neutre et sans qualité, Si j'ouvre les yeux dans l’obscurité, la distance ne s’affirme pas davantage, et si l’image, la lumière faite, se pose sur un écran, une porte ou le plafond, elle accepte la distance des objets choisis, elle ne revendique pas sa distance et ne sollicite pas pour son compte mon accommodation ; c’est sur l’écran que j’accommode, non sur la post-image. Et je la vois, sur cet écran, grandir à mesure que la distance croît, s’allonger sur les perspectives fuyantes, montrer à toute occasion, toute perception qu’elle est, un comportement inverse de celui des objets et des perceptions à objets. Quand la distance augmente, les objets décroissent, l’image consécutive croît; quand l'écran s'incline, quand son bord supérieur s'éloigne de moi, la verticale ou le cercle dessinés sur l’écran se raccourcissent ; si cette verticale ou ce cercle sont des images consécutives, ils s’allongent #. Si j'éclaire un objet je le vois mieux, si j'éclaire son image consécutive elle s'éteint. Il m'est impossible de mieux voir l’image avec des lunettes, de l’agrandir sans l’éloigner. Je peux la détailler, mais à condition d’en fixer toujours le même point, le « point de fixation ». Que je tente de la parcourir des yeux, comme un objet ou une image virtuelle, et elle fuit aussitôt, suivant les mouvements de l’œil et paraissant poursuivie par eux. Je ne peux, avec le prisme ou la loucherie, la déplacer ni la dédoubler, je ne peux pas regarder en deçà ou au delà de ce fantôme #,
Nous essaierons, à propos des visions qui se révèlent parfois dans les post-images %, à propos des illusions de mouvement *, à propos des images eidétiques #, de retrouver dans les hallucinations ce qu’elles retiennent des propriétés de la perception, de la perception chargée d'illusions, de l’image virtuelle et de l’image consécutive; et nous verrons partout qu’au moment même où l’on dit à l’hallucination : « tu n’es qu’une image consécutive », elle ne voit dans cette apostrophe qu’un aveu : « tu es bien une perception »; elle
34. Cf. p. 53. — 35. Sur les images consécutives, voir ch. VI, et surtout, P. 145. — 36. P. 169. — 37. P. 50. — 38. P. 184.