RÉCEPTION CUTANÉE DE VOIX
sur elle et en elle des lettres et des mots qu’elle comprend, qu’elle sent.
Rapidement, les oreilles cessent de jouer un rôle très actif. Elle y éprouve « des bourdonnements et des coups de téléphone » mais sans contenu verbal auditif. Ils contiennent bien des mots, mais c’est elle qui les prononce ou les pense, lorsque sont prises « sa bouche et sa respiration ». Assez vite enfin, l'électricité devient la force unique grâce à laquelle la police agit sur elle, sur sa bouche en particulier, pour lui faire parvenir, et, sil se peut, émettre, les paroles détestées. — Il ne semble pas que ses ennemis se préparent à s'installer en elle, ou à y introduire quelque machine, pour la faire parler ou parler eux-mêmes dans son propre corps
J’ai récemment retrouvé une malade étiquetée « Manie Chronique ». Très agitée, elle crie, danse, chante et déchire jour et nuit. Son langage n’est plus, selon l'expression familière, qu’une salade de mots ; et 1l est devenu impossible de retrouver, sous ses gestes et ses mots, de quoi communiquer utilement avec elle. J'avais eu l’occasion de l’observer cinq ans auparavant, et la situation était bien différente. M Q...8, alors âgée de aquarante-cinq ans, était déjà un peu agitée et fort bavarde, mais parfaitement en état de raconter son histoire. Deux jours avant l’internement, à la suite de soucis, elle constate qu’on la regarde drôlement. Elle entend, la nuit, des hommes cachés dans son grenier; ils l’interrogent, la menacent, lui donnent des ordres. Elle se lève, cherche, et ne trouve rien. Le lendemain, les ordres continuent, elle ne peut s'empêcher d’obéir aller dire à X... « Ôôtez votre casquette et mettez-vous sous l'électricité », et à Y..., « faites-moi une croix avec mon foulard ». Le soir, de plus en plus électrisée, elle s’agite assez pour que ses voisins soient obligés de l’attacher. « Je recevais continuellement des ordres, et j’obéissais : casser ma vaisselle, casser mes carreaux, monter sur le toit... On me disait : on va te jeter à l’eau... On te brûlera ». — Il fut d’abord question de confusion mentale, diagnostic erroné, car la malade, comme beaucoup de délirants aigus, était fort bien orientée, et capable de donner, sur le passé, les jours précédents et le présent, une multitude de détails : « La nuit, quand M. X... est entré pour me faire attacher, je venais d'allumer une petite lampe bleue avec deux bateaux, un souvenir de l’abbé A... », ete. M Q... pouvait donner les dernières précisions sur cette fameuse nuit et sur son transport à l’asile, « avec la sœur qui disait son chapelet ».
Agitée, bruyante et onirique, elle continua, les premiers jours, à recevoir des ordres et des menaces : « On va te brûler.
426 AUDITION PAROTIQUE
Ecris-moi! Je ne peux pas, je suis attachée ». Elle eut la surprise de reconnaître, la nuit sur le verre de l’ampoule électrique, les portraits successifs de son frère et de « l’amiral Bruce ».
Mais si Me Q... avait peut-être des hallucinations visuelles, son incessante conversation avec des invisibles ne contenait ni hallucinations auditives, ni hallucinations psycho-motrices. — Dès les premiers mots, en m’expliquant que des hommes, cachés dans son grenier, l’avaient interrogée, elle eut ce détail : « Ils me parlaient avec un appareil... par la respiration... quelque chose qui aboutissait à ma bouche... je ne peux pas dire comment leurs questions m’arrivaient ».
À l’asile, ce mystère persista et se précisa sans s’éclaircir. L'individu qui disait, « écrivez-moi », le disait par elle. « Si vous aviez été là vous m’auriez entendue... Il devait être sous le plancher... C’était moi qui parlais... Je le ressentais en moimême ».
En écoutant à la porte de la chambre de M° Q..., on pouvait l’entendre, en grande conversation avec des invisibles, faisant sur deux tons demandes et réponses. En entrant, on la trouvait marchant précautionneusement sur deux lames du parquet, à petits pas, ou immobile, les pieds un peu écartés, les mains appuyées sur le bois de son lit ou sur le mur, et toujours s'adressant au plancher. — On entendait, par exemple : « Ce Monsieur va s'occuper de vous, Madame...; Madame, asseyezvous en face de Monsieur... Mettez votre pied à côté. Expliquez-vous à Monsieur, Madame... ». Et si on questionnait : qui dit tout cela? on avait invariablement : « Moi, Monsieur, c’est moi. Ils me causent d’en bas ». — Vous les entendez-donc? « Mais non... Quelquefois j'entends des bourdonnements ; mais pas aujourd’hui... Je les sens me parler ».
« Dites que vous voulez vous en aller aujourd’hui, Me Q.. C’est une pression sur le plancher qui me force à parler. Je reconnais bien leur voix ».
« Je n’ai jamais entendu leur voix ». Et, Mr Q.. nous l’apprend également, elle n’a jamais rien senti d’anormal dans l’estomac ou dans la gorge ; et ses hallucinations, qui n’ont rien d’auditif, n’ont rien de moteur. Ce sont sans doute eux qui parlent, et elle les nomme et les distingue; mais ils parlent par elle, sans être en elle, et sans agir sur son appareil phonatoire ou auditif.
Par quelle voie reçoit-elle donc leurs paroles? Elle le sait et n’a pas paru avoir à le chercher. Par le plancher et par les pieds, ou par le mur et par les mains. « Je mets la main ici... et je comprends. C’est dans ma main ». « Mais, Madame... moi qui vous interroge, j'ai beau faire comme vous, je ne comprends rien ». « C’est que vous êtes du métier. Tandis que moi, Je suis troublée » ... « Ils m’ont toujours parlé comme ça...