VOIX » PROVISOIRES ET DÉFINITIVES
rément amplifié le perçu, grâce au délire, à la délusion ou à l'illusion jouant sur des perceptions (avec ou sans objet) sporadiques et élémentaires. Des introspecteurs ont immédiatement conscience de tout cela; de moins savants ne découvrent et révèlent ce processus que malaisément et après un prudent interrogatoire; il y en a qui n’avouent jamais, comme s'ils tenaient à être aussi hallucinés que possible, à développer au maximum leur personnalité morbide. Je n’en ai pas observé qui aient affirmé d’abord être de grands hallucinés pour avouer un jour avoir construit de toutes pièces de prétendues hallucinations avec des images normales et des impulsions verbales, — Ma conclusion sur les exagérateurs ne peut donc dépasser ceci : l’hallucination alléguée est hors de proportion avec l’hallucination probable, et la déborde considérablement; la critique et le dépouillement des perceptions sans objet, faits par les sujets eux-mêmes, n’en laissent subsister quantitativement qu’un résidu.
Mais, encore une fois, acouphrénie, stéréotypie, exagérations, projection systématique et forcenée des impulsions verbales les plus nettement musculaires vers les surfaces sensorielles, vers l’oreille, toutes les fausses hallucinations verbales ne peuvent rien contre les hallucinés intelligents, lucides, sincères, capables d'analyse, quand ils affirment entendre des voix, et ne rien faire de plus.
Ils se prétendent particulièrement dignes de foi quand ils se montrent capables de discuter avec les hallucinés « psychiques ».
L'HALLUCINATION PSEUDESTHÉSIQUE
Les pseudo-hallucinés.
Longtemps, chez les psychiatres !, un phénomène était une hallucination dès qu'il y avait passivité, aliénation au moi, automatisme, et les premiers aliénistes s’intéressaient moins à l’esthésicité qu’à l’automatisme hallucinatoire. Depuis des siècles pourtant, les mystiques avaient surabondamment, pratiquement et théoriquement, distingué deux et même trois espèces de visions et locutions : corporelles, imaginatives et intellectuelles. Nous avons vu ce qu'il faut penser de la trichotomie des mystiques ?. Quant à Baillarger?, quand il leur a emprunté les visions, et, surtout, les locutions imaginatives, pour en faire ses hallucinations psychiques, 1l a obtenu un groupe fort peu homogène et d'autonomie très discutable. Ses hallucinations psychiques sont parfois des hallucinations vulgaires, ce sont souvent des images, des représentations d’une autonomie agressive et douloureuse, des Zwangsvorstellungen, ce sont enfin, plus souvent, des impulsions verbales, les futures « hallucinations » psycho-motrices de Seglas, du monologue plus ou moins correctement perçu mais mal interprété, des perceptions qui ont leur objet. Tant que l’hallucination sera, pour le sujet qui l’éprouve, une perception sensorielle, et, pour
1. Leuret, Moreau de Tours, Falret.….. — 2. Etudes sur les Hall., I, Sainte Thérèse. — 3. Mémoires de 1842 et 1846; Ann. Méd. Psy., 1856, II, 54, T. I des recherches sur les maladies mentales.
468 HHALLUCINATIONS PSYCHIQUES
l'observateur (ou le sujet averti) une perception sans objet, les hallucinations psychiques de Baillarger seront des hallucinations tout court, ou ne seront pas des hallucinations du tout.
Il convient pourtant de respecter, avec les mystiques, l’autonomie d’un groupe de sujets qui disent : « j'entends et je vois nettement; j'entends sans bruit et je vois autrement qu'à la façon vulgaire, mais je ne peux pas dire autrement que J'entends, Je vois ». Dans ces phénomènes auditifs et visuels, il y a, dit-on vigoureusement {, objectivité psychique, il n’y a pas objectivité spatiale. Et pourtant, si les voix ainsi perçues sont volontiers dites intérieures, les visions « psychiques » sont tout aussi extérieures que les perceptions visuelles les plus légitimes.
Dans des rêveries, dans des états toxiques expérimentaux, dans des rêves, j'ai eu des images auditives et visuelles qui possédaient de la perception l’extériorité et la localisation, la brusque apparition de l’objet entier, l’apparence de l'infini détail, la couleur, le timbre, etc..., et cependant, jusque dans le rêve 5, j’ai eu la conscience très vive de ne pas entendre et de ne pas voir, Il y a là, pour le même objet psychique, trois états, trois états qui sont ceux de la trichotomie mystique, trois états que le sujet éprouve comme qualitativement distincts, noétique, eidétique et esthésique. L’image noétique, c’est la représentation des objets dans notre veille normale et moyenne; l’image eidétique, si l’on est moins indifférent que l’école de Marburg à la nuance étymologique, c’est encore une représentation, mais qui à de la perception l’extériorité, l'intensité, le divers, la richesse, la tyrannie et le caprice, tout, sauf un caractère, intime et familier à tous, mais impensable et indicible; quand l’image eidétique acquerra ce je ne sais quoi si bien connu, elle sera l’image esthésique, l’hallucination, la perception sans objet. Un changement d’état de plus, non dans l’image mais dans le sujet, et l’image esthésique, perception d’un objet absent, sera prise pour un objet, l’hallucination ne sera plus reconnue, elle sera délirante.
4. Petit, Auto-représentations aperceptives, Thèse de Médecine, Bordeaux, 1913. — 5, P, 324.
DE BAILLARGER 4 KANDINSKI 469
Très longtemps après Baillarger, Kandinski, après Hagen, après L. Meyer, insiste à son tour sur les hallucinations psychiques. Hagen $ estime que la perception hallucinatoire de conversations ou de simples phrases, même assez courtes, est inadmissible ; il invoque « L’Unterschiebung von Erdichteten an Stelle des Erlebten », un Comüdie Spiel » dû au « Schwachsinn » qui accompagne tout état hallucinatoire; il juge sévèrement la sincérité des hallucinés dont le célèbre peintre de Brière de Boismont est le modèle ; il veut enfin, pour qu’il y ait hallucination, qu'elle soit perçue de concert avec les objets extérieurs, et sans dommage pour leur perception. On dirait qu'il veut laisser au sujet le moyen d'établir, par comparaison entre une hallucination et une perception simultanées, que la « Sinnestaüschung » est bien une « Wahrnehmung ».
Pour L. Meyer? les Sinnestaüschungen ne sont que des Vorstellungen, et l’affirmation du malade naît du besoin d'accorder l’ambiance avec les « Wahnideen » et les « Verkehrten Handlungen ».
Avec Kandinski$, les pseudo-hallucinations sont des images très vives que le sujet distingue exactement des hallucinations : « L’Objektivität » ou la « Wirklichkeit » leur manque. A part cela, tout y est, en extensité et en intensité, en « Vollkommenheit », « Stetigkeit », « Zwangsmässigkeit », « Bestimmtheit »; c’est extérieur, c’est détaillé, nous sommes contraints de le voir, cela n’a pas de liens logiques avec le reste, nous sommes absolument passifs, notre imagination et notre pensée n’y peuvent rien changer, mais il y manque toujours « l’Objektivität ».
Aux pseudo-hallucinations appartiendraient les prétendues hallucinations hypnagogiques, projetées mais non objectivées, les rêves, l’onirisme fébrile. Il y aurait dans tout cela projection, non objectivation. Mais la conscience est alors « umnebelt », les perceptions sont voilées, et les pseudo-hallucinations « verwandeln » en hallucinations, ou « werden gleichgeltende Wahrnehmungen »; les « Wahrnehmungen » légitimes et réductrices sont absentes, et il
6. Ps. Hall, Z. Theo, d. Hall, Allg. Zeitschr. f. Psychiatrie, 1868 — U. d. Char. d. Hall. in Geistes kr., Cbt. f. dd. Med. Wiss., 1865. —