PERCEVOIR LE RELIEF : INTERPRÉTER
prétations, dérivée, secondaire, indirecte, c’est une perception tout court; et le sujet se sent peut-être plus passif, moins libre, plus impuissant à interpréter devant ces quelques lignes d’encre sur plan de papier que devant une boîte ou un dé. Voir surgir ainsi l’être en relief malgré l’absence de sa matière, observer les culbutes que nous lui connaissons, et les successions capricieuses des deux, trois, quatre masses qu’il simule, c’est avoir conscience de sentir, de percevoir, de subir, de pâtir, de voir enfin, autant et peutêtre plus que devant l’original imité, l’objet en personne, plein de matière et incapable de pareils jeux.
Sur ce sujet, à propos de la perception de la troisième dimension, à propos des reliefs réels, M. Goblot écrit : « l'esprit croit à une intuition, il a raisonné inconsciemment, c’est une interprétation »6.
. Berkeley ne croyait pas davantage à la perception, à l’esthésicité de la perception des reliefs et de la profondeur; et la troisième dimension à servi séculairement aux philosophes pour réduire la perception à une « géométrie naturelle », à des « raisonnements inconscients », à des « idées confuses »,
Aucune perception, aucune sensation, ‘si élémentaire soit-elle, aucune esthésie ne tiendra devant cette réduction pourvu que l’interprétation alléguée reste inconsciente. La sensation « rouge » est une image due à la troisième mémoire Bergsonienne et n’est qu'une version infiniment libre de la réalité extérieure. Mais Bergson proclame l’irréductible originalité des produits de la mémoire instantanée, et il faut faire le même aveu devant les fruits de notre géométrie naturelle ou de nos désordres neurologiques. Nos perceptions du rouge, de la troisième dimension, des perspectives ambiguës, et des insultes d’un persécuteur inexistant, possèdent toutes, malgré leur charge croissante d'interprétation, les mêmes droits à s'appeler perceptions, sensations, esthésies, et à nous paraître telles quand nous les subissons.
Opsiphile et Noéphème se querellent donc jusque devant les illusions géométriques, le relief et même les sensations les plus brutes; et M. Blondel semble dire que l’esthésicité
6. Expérience et Intuition, Journal de Psych., 1998, 724-729.
d'une perception s’amoindrit à mesure qu’elle se charge d'interprétation, de pensée, d'esprit. Visions inégalement « actives », produits, à des titres analogues de notre activité intellectuelle, le rouge, le relief, les apparitions de la fièvre et celles de la paranoïa auraient de moins en moins de droits, et finiraient par n’en avoir aucun, à s'appeler des perceptions. Mais le mystique sans onirisme éprouve devant le Christ, et les délirants chroniques observés par nous éprouvent devant leurs voix et visions même sentiment de passivité et même certitude de perception que devant un feu rouge; bien mieux, ils sont plus portés à dire « j'ai cru voir », € J'ai imaginé », « J'ai interprété », devant la sensation brute à faible charge intellectuelle que devant les grands films sonores de la petite extase. Ce n’est pas sans raison qu'on parle de « spectre » solaire et d'images « virtuelles » mais le mystique et tous les hallucinés n’ont pas tort d'appeler les créations de leur pensée : « visions », « apparitions », « objets ».
« Les fautes d'impression les plus grossières passent inaperçues si la physionomie de la phrase suffit à en évoquer une signification ». Ici encore, devant deux sujets aui ont également lu ce qui n’était pas imprimé, il faut distinguer entre celui qui reconnaît n'avoir pas vu et l’irréductible qui persiste, critiqué, à affirmer « j'ai vu ». S'il le dit, sa lecture pourra être « un mélange de conjectures objectivées et de réalités inaperçues », « l'interprétation pourra recouvrir la rudimentaire perception », « la démarche centrifuge pourra dépasser en importance la démarche centripète », il n’y aura pas moins perception; Bergson lui-même devra reconnaître ici une hallucination justificatrice de Taine, et le sujet semble bien pouvoir alléguer qu'il perçoit sans déserter et trahir l’ineffable.
Dans la Conscience morbide enfin, le délirant chronique, lorsqu'il prétend entendre des voix, se borne à les penser; mais « il réalise une identification radicale entre pensée et parole », « sa parole intérieure reconstitue peut-être une sorte d'unité inintelligible entre la pensée, la parole et toutes les expressions discursives de la pensée ». « La