IMAGE CONSÉCUTIVE
s'exprimer en termes de sensations, chute à l'expression primitive en termes d'objets, superposition de pseudesthésies ou de visions subjectives et irréelles à des visions en quelque façon objectives et réelles,
Ces efforts pour nier l’hallucination, nous les avons retrouvés, avec les répliques de l’halluciné, dans l’histoire de l’image consécutive.
On peut indifféremment appeler L'IMAGE CONSÉCUTIVE une perception sans objet ou un objet. Elle se distingue pourtant de la perception ordinaire par de vives originalités ; elle les partage avec l’hallucination, et toutes deux, sorties, par une sorte de mutation, de la perception vulgaire, en seraient des espèces.
L'image consécutive est un petit bloc de lumière pure, inéclairant et sans ombres; toutes les couleurs s’y jouent, elle peut remplir le champ visuel de lueurs changeantes, elle prétend parfois à une merveilleuse richesse de lignes, elle a trois dimensions et, mieux qu’un schéma géométrique, des reliefs ambigus; elle peut même être un « état fort », plus fort que l’objet, et l’effacer, se substituer à lui (p. 92-93).
Riche comme la perception, mais dénaturant l’objet au point qu’il y est parfois méconnaissable et introuvable, elle pourra, à la moindre défaillance de jugement, être prise pour une apparition, une hallucination; et il nous arrive de peupler une rêverie d'objets lointains qui sont simplement les métesthésies perçues d'objets présents inconsciemment fixés (p. 175-176).
L'objet ou la perception, se laisse dédoubler par le prisme, reste fixe malgré les mouvements volontaires des yeux et semble se déplacer en sens inverse de leurs mouvements passifs, doit décroître quand la distance augmente, et subir, avec les variations de perspective, des variations calculables ; mais, en fait, l’objet perçu décroît et varie beaucoup moins que ne le prévoit le calcul. La post-image au contraire, toute rétinienne qu’elle est, ne se laisse pas dédoubler, reste fixe malgré certains mouvements passifs du globe et suit les mouvements volontaires du regard ; elle croît avec la distance et proportionnellement, sans résistance; elle subit enfin, quand varie sa surface de projection ou la
perspective de l’objet, d’amples et étranges déformations. Elle réalise en somme un comportement inverse de celui de la perception (p. 152-157). Les hallucinations, en foule, semblent suivre cette loi des métesthésies, s’isolant ainsi avec elles de la perception.
La post-image nous à paru admirablement résister, parfois, à la suggestion; elle peut refuser de croître avec les apparents et irréels accroissements de la distance, elle peut refuser de se déformer sur des perspectives dessinées, des trompe-l’œil; invitée, par des taches claires et sombres, savamment disposées, ou par des interruptions de contour habilement ménagées, à revêtir des formes complexes et familières et à présenter des achèvements, des Ergänzungen illusoires, elle a au contraire respecté ou aggravé la pauvreté des objets, et décelé, plus que la perception directe, ses lacunes (p. 159-166) ; elle a montré un automatisme, nous a valu un sentiment de passivité que l’hallucination s’efforce d’imiter et de provoquer, pour achever, en s’éloignant de l’image et de l’imagination, d’être une perception originale.
À ce point voisine de la post-image, l’hallucination, cet être douteux, ne serait-elle pas tout simplement une postimage méconnue ? Nous avons vu celle-ci, en dénaturant l’objet qu’elle imite jusqu’à interdire sa reconnaissance en elle, être prise pour l’apparition d’un objet tout autre. Nous avons vu la subite conscience d’une post-image dans une hallucination minimiser tout à coup la vision, révéler par exemple sa petitesse, sa nature lilliputienne d’abord inconsciente, Sous les hallucinations et les rêves les plus riches il arrive enfin que se trahisse un quelconque métesthème. Il serait toute la matière sensorielle des apparitions, leur prétendue richesse étant représentative et interprétative.
Les métesthésies résisteraient à la suggestion mais auraient elles-mêmes une grande puissance suggestive. Malgré l'effort critique, on aurait souvent, en présence des lents changements de l’image consécutive, l'impression qu’elle est pleine de virtualités; mieux, de formes sans cesse naissantes et sans cesse évanouies. Sous les surprenants détails des visions, on trouverait indéfiniment un
détail métesthésique, et les dessins complexes que la mosaïque rétinienne permettrait parfois de projeter dans la post-image seraient la trame secrète et la seule matière des broderies, des belles et irrégulières figures, des fleurs et des visages que le rêveur prétend voir.
Ces formes ne seraient pas le résultat d’une création esthésique endogène et ne constitueraient pas un achèvement, une Ergänzung sensorielle de la post-image. Lorsque le sujet n’a pas conscience d’un assez simple métesthème et croit voir un objet familier, un ami, une scène, il ne se passerait pas ce que nous avons rencontré en étudiant « l’hallucination dans la perception ». La perception de volumes complets et changeants dans un schéma géométrique, est une perception distinctement sensorielle. Quand la métesthésie du schéma, en nous montrant aussi ces volumes mobiles, nous laisse en outre oublier, comme il arrive, le papier et l’encre de l’objet, nous pouvons en arriver à songer et à dire que nous voyons, non l’exesthème du schéma d’un cube, mais quelque étrange coffret, d’une subtile substance. Il n’y a plus là perception sensorielle mais conduite de l’hallucination greffée sur une post-image. L'appauvrissement de l’objet ne libère pas ici une perception plus riche ; en accroissant les ambiguïtés du donné, il appelle des images, suggère des formes et des mots, et pour peu que le sujet rêve, devienne un peu dément et paragnosique, il n’est plus capable d'enregistrer des taches et des lignes indescriptibles, mais seulement de nommer des objets familiers ; et l’inconscience de ne pas les voir remplace leur perception.
Mais l'observateur qui a eu, dans ses images consécutives, des hallucinations, croit qu’elles échappent à ce singulier mécanisme,
Il sait très bien que de sincères métesthésies peuvent être prises pour des apparitions; il reconnaît que leurs ambiguités, leur vague grouillement, certaines complexités géométriques et leur pouvoir suggestif peuvent parfois obtenir du rêveur l'attitude et le verbalisme hallucinatoire, la dénomination et l’affirmation de formes qui ne sont ni présentes ni perçues. Dans ces cas, convient-il, l'attention, en découvrant la post-image réelle sous la vision affirmée,
ne détruit pas la perception sans objet d’un visage mais montre son inexistence. Il admet enfin que des sujets, incapables de prendre conscience de la réalité et de la pauvreté métesthésique, affirment irréductiblement, et à tort, la perception de trésors hallucinatoires. — Mais, ayant expérimenté, « éprouvé » à son tour, il ne veut plus que tout s'explique par ces subtilités où l’on distingue l’image consécutive de sa perception, métesthésie-objet et métesthésie-perception, l’objet, le perçu et la perception, la perception réelle et la perception apparente, affirmation de perceptions inexistantes, hallucination objective, donnée hallucinatoire, hallucination subjective, avoir et voir une hallucination, etc... Sans doute, il n’insiste pas sur les hallucinations dédoublées par la loucherie, fixes sous le regard ou génératrices d'images consécutives, mais, ayant systématiquement provoqué et observé ses post-images, en ayant enregistré les couleurs mouvantes et les subites géométries, 1l croit, tout comme le premier halluciné venu, que ces hallucinations élémentaires, du premier degré, sont parfois envahies par des formes, fleurs, visages, scènes, qui ne sont plus des métesthésies et qui sont toujours des perceptions sans objet. Dans une métesthésie dont il connaît tout surgit soudain, merveilleusement mimétique du réel, une figure humaine, et le sujet conteste violemment la valeur des accusations portées contre lui à cette occasion. Les détails métesthésiques responsables du détail de la vision ? Il les connaît; la vision a sur eux une avance infinie. Le verbalisme hallucinatoire ? Le sujet assiste parfois, dans le silence même de son langage intérieur à un défilé tachistoscopique de figures qu’il n’identifie même plus. Le comportement hallucinatoire ? Le sujet est inerte, sans autre sentiment qu'une molle curiosité et quelque surprise devant des constructions infiniment complexes et instantanées,
Aucun effort ne les réduit à la post-image qu'elles parasitent, n’en fait des images, des mots ou des attitudes, Ce sont, malgré tout, des perceptions.
l’hallucination a échappé une fois de plus au démembrement; grâce à ses analogies avec l’image consécutive, grâce même aux lourds sacrifices qu’elle lui à consentis, elle a
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pu se différencier un peu plus de la représentation et prétendre plus que jamais être une perception sans objet spécifiquement distincte de la perception banale.
VII. — L'’hallucination fait un suprême effort pour échapper au compromettant secours des objets présents et des métesthésies, et pour réussir à se réaliser, parfaitement endogène, dans le vide sensoriel exact. Elle croit y réussir avec l'Image esthésique, l’Image eidétique de Jaensch, l’Anschauungsbild d'Urbantschitch.
Le sujet a regardé une chose ; il n’en existe actuellement aucune trace ou équivalent objectif présent, sa post-image est éteinte, son souvenir est insignifiant, nul; et le sujet voit soudain la chose sous ses yeux, ce qui s’appelle voir, en toute certitude et naïveté. Et cette perception est assez franche pour qu’on puisse expérimenter sur elle comme sur la perception objective, et lui trouver les mêmes lois.
Phénomène normal, « psychonome » et général, cette perception sans objet, souveraine chez le petit enfant, donne l’être et la loi à la perception objective utile, à la représentation et à la post-image ; elle disparaît enfin chez presque tous, moins détruite pourtant qu'inhibée et latente.
Dans les cas moyens, pour la retrouver, il faut des objets simples et petits, il faut que le sujet les considère longtemps, il faut enfin chercher l’image esthésique tout de suite, avant qu'elle s’évanouisse, On peut alors avoir quelque difficulté à la dégager de l’image tout court et de la post-image, qui la souillent plus ou moins et s'efforcent chacune de l’absorber tout entière #.
Mais on à vu des eidologues éminents lui refuser sa généralité, son grand rôle physiologique, sa survie à l’état latent, et même sa spécificité 5. On a également dû insister sur la variété des statistiques, où le pourcentage des eidétiques tantôt s’élève à cent, et tantôt tombe à deux, quand ce n’est pas à zéro 6.
On s’est enfin inquiété des compromissions de l’image eidétique la plus orthodoxe avec l’image consécutive. Il y
4. Image eidétique basedowoïde : AB+(VB). Image eidétique tétanoïde : AB+(NB). Cf. 206-208, 246-248. — %. 205, 206, 208, 211 (note), 212-214, 217-218, 246, 248-250. — 6. 218, 240, etc.
L'EIDÉTISME 527
aurait bien des images eidétiques vraiment rivales des pérceptions et des objets, qui décroîtraient quand la distance croît, se laisseraient parcourir par le regard ou se déplaceraient en sens inverse; mais l’école de Marburg utilise avant tout, pour leur faire engendrer la perception utilitaire, des images, eidétiques comme les précédentes et qu! se comporteraient pourtant de façon exactement inverse : elles croîtraient avec la distance, suivraient le regard et, à des différences numériques près, se conduiraient comme des images consécutives et non comme des perceptions primitives ou des états originaux ?,
Ces réserves faites, 1l a fallu se demander si l’image eidétique formait bien, entre les post-images et les représentations, un monde original, mais en continuité avec ses deux voisins 8. Il a plutôt paru que le prétendu monde des images eidétiques n’était que la superposition partielle et le mélange des post-images et des représentations, leur zone commune ?. Il faudrait parler, non d'images eidétiques à comportement de post-images, mais de comportement eidétique devant des post-images, celles-ci attirant en quelque sorte les représentations, et les faisant prendre pour des perceptions.
Des sujets, privés à la fois de perceptions, d’hallucinations et d'images, disent je vois, je vois tout, et se satisfont de cette vision réduite à l’inconscience de la cécité 1. Sans aller jusqu’à supposer ici de semblables délires, au moins avons-nous vu la recherche de l’image eidétique mener certains enfants à des confusions verbales surprenantes « noir » pour blanc, « jaune » pour bleu, « clair » pour foncé, « je vois le train » devant un trait noir, « je vois un singe assis » devant la vague métesthésie d'un homme couché; nous avons enregistré de vives répugnances à avouer « je ne vois pas », « je ne sais pas », et l’aptitude à nommer comme vu, dans la tache homogène d’une métesthésie, le détail voulu, absent et non perçu. Mais, chaque fois, appelés à vérifier, à bien regarder et à critiquer, poussés cependant vers l’affirmation et l’image eidétique,
7. P. 211-213 — 8. D'où les mélanges AB+(VB) et AB+(NB). — 9. D'où les formes AB=NB+(VB) et AB=VB+(NB. — 10. 17.., 292...
les sujets ont renoncé à ses apparences, pour se borner sagement à leurs images consécutives et à leurs représentations. Dans les cas les plus près d’être de l’eidétisme, 1ls avaient eu des pseudesthésies, et aisément capables des distinctions les plus minutieuses, ils avaient su éclaircir et distinguer leurs initiales et provisoires confusions.
Mais toutes les critiques, y compris les nôtres, nous ont paru fondées sur des faits assez différents de ceux que décrivent les eidologues. Leurs faits ou bon nombre d’entre eux échappent à nos restrictions ; aussi, tout en faisant une large place à la conduite eidétique devant des métesthésies et des représentations, ne pouvons-nous pas nier l’image eidétique, puissante esthésie, forme normale, pure, observable à loisir, parfaite et décisive, de la perception sans objet.
VIII. — L'incertitude qui entoure encore l’hallucination « psychonome » du normal nous a contraint de recourir aux hallucinations des malades, et d’abord à ceux du NEUROLOGISTE.
Loin de renoncer à la manie de chercher dans le cerveau l'explication du psychique, on fait d’efficaces efforts pour donner une base organique aux plus fuyantes psychopathies, on guérit des psychoses, des délires hallucinatoires et même interprétatifs avec un peu d’arsenic ou une ponction lombaire, on voit se modeler l’évolution d’un délire hallucinatoire sur celle d’une tumeur temporale, le chirurgien rend l’aphasie motrice au pied de la IIT° frontale, les excitations et destructions opératoires des diverses parties du lobe occipital éveillent diverses hallucinations visuelles, et les psychogénèses les plus ingénieuses s’évanouissent tour à tour devant les neurologies H. « Les hallucinations ne sont pas idéogènes... la méfiance n’engendre pas d’hallucinations chez les interprétants..… elles ne sont pas l'effet d’une cogitation subconsciente... 2 ». On a même voulu expliquer les grandes scènes et les discours hallucinatoires,
11. Claude, Encéphale, 1914, 57; Claude, Targowla et Lamache, Société de Psychiatrie, février . 1926; CI. Vincent, L. c., cf, p. 265; Heuyer, Encéphalrs, 1927, 464. —— 19. De Clérambault, A. M. P. et Prat. Méd. Fr., mai 1925 et juin 1996.
leur logique et la systématisation des délires par l’excitation « discrète » de « réseaux » cellulaires #; et l’Intuition est devenue Neurologie occulte 4.
Mais, aucun neurologiste ne l'ignore, si le cerveau « moud de la pensée », pût-on, comme le voulait Leibniz, se promener dans ce moulin, on n'aurait pas fait un pas vers l’explication du psychique ; même si on savait, par des excitations corticales choisies, localisées et dosées, provoquer à volonté l’apparition d’un carré rouge, de telle fleur, du diable ou de la Joconde, on n’aurait pas expliqué ces visions. Il n’y a d'explication que psychologique et les neurologies ne peuvent servir qu’à préparer quelque psychologie future.
Pour hautement qu’on proclame « l'écorce ne fait que des réflexes », l’hémianopsie, la cécité psychique, l’hénuanopsie sans cécité psychique, la cécité psychique sans hémianopsie, l’agnosie sans apraxie, l’'hémianopsie pure, la cécité corticale pure, la cécité psychique pure © obligent à maintenir des centres perceptifs et imaginatifs, des équivalents corticaux — séparés — de la perception et du souvenir, une rétine corticale aux limites et à la topographie minutieuses, et une région (mal résumée par le pli courbe) consacrée aux phénomènes corticaux solidaires des gnosies visuelles.
Ja rétine corticale organise des mouvements; réflexes, mouvements volontaires, eupraxie, gnosies, perception et sensation s’intriquent et s’impliquent, et on y voit mieux si on n’est ni paralysé, ni apraxique ni agnosique; mais la vision est compatible avec d’extraordinaires inerties et impuissances motrices ; dans sa matérialité sinon dans son intelligence, elle est déjà tout entière dans la rétine corticale, centre perceptif aussi bien que moteur, centre encore efficacement perceptif quand son rôle moteur est empêché.
Dans une doctrine séculaire il y a hallucination quand le centre perceptif, par une inversion du courant ordinaire, au lieu de répondre à l’objet, répond au souvenir. Objet, rétine oculaire, rétine corticale, pli courbe, souvenir, — avec la double voie montante et descendante que nous avons
13. Ibid. — 14. Heuyer, À. M. P. 1926, II, 321-343, 406-431. — 151 Cf. 280-284.
proposé d'admettre entre rétine corticale et pli courbe 15 —, peuvent permettre au souvenir aussi bien qu'à l’objet d'agir sur le centre perceptif et de provoquer, à côté de la perception, l’hallucination.
Mais, si double centre et double voie constituent encore le meilleur provisoire offert à l’hallucination, nous n’avons pas pu mener loin son histoire neurologique ainsi fondée. Dès les lésions du cristallin toute la hiérarchie hallucinatoire défile, et parvenu à l'essentiel, 1l faut laisser les questions sans réponses : hallucination et irritation du centre perceptif, hallucination par excitation du centre perceptif à partir du pli courbe; hallucination par libération de la rétine corticale, coupée du pli courbe, à moins que ce soit du corps genouillé ; hallucination après destruction totale des rétines corticales et dans la cécité absolue, soit par libération du pli courbe, soit, au contraire, par libération de centres mésocéphaliques, corps genouillé, centres hypniques (p. 283-289). Tout ce qu’on peut faire jusqu'ici est de bien poser, les questions, des dispositions anatomiques (p. 287) et l'habitude qu'ont les lésions d’être à la fois partielles et diffuses empêchant encore les décisions, le fait crucial,
Nous n’arrivons jamais à nous familiariser avec ce fait élémentaire que toute perception est plus ou moins sans objet et que l’œ1l fait la lumière, les couleurs, les lignes. Après cette réserve sur « l’objectivité » des perceptions visuelles plus légitimes, il faut bien se résigner à reconnaître le caractère tout aussi objectif — formel -— de maint phénomène visuel dit subjectif : phosphènes mécaniques, images consécutives, dessins perçus par les migraineux, ete. Comme ces êtres lumineux, beaucoup de visions manifestent la même forme d’objectivité : elles suivent le regard, fuient, restent obstinément latérales, croissent avec la distance, se comportent en Lilliputiennes, surgissent sur le fond vide et homogène d’un scotome.…., multiplient leurs raisons de prétendre au nom de sensations sans objet, — Mais ces visions ne seraient des sensations véritables qu'à la condition de ne reproduire aucun objet réel, d’être des
spectacles inédits, originaux, idiotropiques. Et nous devons 16. 972.
rappeler ici les libérations fonctionnelles (p. 296). Elles nous ont en effet habitués à des événements moteurs et sensitifs qui ne sont ni normaux ni primitifs, mais excentriques et extraordinaires, et que le sujet, quand ils sont sensitifs, doit se contenter de sentir sans réussir à vraiment les percevoir, les intellectualiser, les décrire. Parallèlement, les hallucinations libérées ne seraient pas la reconstruction endogène d'objets familiers virtuels équivalant aux objets réels; elles seraient tantôt d’humbles phosphènes, de médiocres flaques de couleur, des taches voisines de l’informe, tantôt de bizarres complexes de lignes et de tons, des édifices ineffables.
On pourrait ainsi concevoir l’histoire d’hallucinations dont les couleurs et les formes pourraient être de complexité illimitée et qui resteraient pourtant entièrement esthésiques, mais à condition de ne pas prétendre reproduire un objet connu; hallucinations idiotropiques et, si l’on veut, objectives ou même réelles.
Il a fallu reconnaître que la plupart des sujets ne confirment pas cela. Ils ne disent pas voir de l’extraordinaire ineffable; même dans des monstres effrayants, ils voient du familier. Faut-il les croire et admettre la perception sans objet, hallucinatoire, esthésique, dans son infinie complexité, d’un visage ou d’une scène ? Si on ne veut pas s’y résoudre, faut-il nier l’hallucination ? Pour éviter d'en venir soit à cette difficile négation, soit à l’inquiétante résurrection hallucinatoire de l’absent, il faut partir des visions idiotropiques et objectives que semblent pouvoir sécréter les plexus corticaux et, ces visions admises, trouver comment les sujets peuvent y nommer et se figurer y voir des objets familiers.
En présence d’une hallucination chjective, tache ou entrelac plus ou moins évocateur d'images familières, comment le sujet devient-il incapable de la voir telle qu’elle est, comment arrive-t-il à affirmer une rose, un oiseau... comment peut-il s'élever ou s’abaisser à cette croyance, à ce comportement hallucinatoire, à cette hallucination subjective, à ce délire? Dans les nouveautés que son lobe occipital offre à son activité perceptive, comment peut-il
prétendre voir des objets infiniment différents de ce qui lui est. donné, de ce qu’il devrait voir ?
La neurologie, avec l’hémianopsie, la cécité psychique et la cécité corticale, nous a fourni une réponse. — Désorientés, agnosiques, déments, atteints de graves troubles de la perception, les sujets pourraient, à la façon des paraphasiques, être paragnosiques. Des paraphasiques bavardent et se livrent à d’extravagantes confusions verbales, sans avoir conscience de leurs erreurs et de leur mal, Ce qu’ils font dans le domaine moteur, les paragnosiques le feraient dans le domaine sensitif. Ils identifieraient, nommeraient, se comporteraient, reconnaîtraient en somme par à peu près, suivant quelque qualité de l’objet plutôt que d'après sa structure et sa reconstruction mentale; ils réussiraient ainsi d’étranges reconnaissances, méconnaissances et fausses reconnaissances, appelant la carafe chandelier et nommant exactement un visage sans pouvoir y montrer le nez. Souvent hémianopsiques et précisément gratifiés d’hallucinations dans leur champ aveugle, ces paragnosiques le seraient beaucoup plus dans le champ aveugle, réservé aux hallucinations, que dans le champ conservé. Sur leurs photopsies, phosphènes et hallucinations objectives, bizarres, ineffables, difhciles à correctenent percevoir, leur paragnosie jouerait pleinement ; et des défauts s'épanouiraient, déjà rencontrés à chaque pas : illusion négative, neutralisation, Ergänzung, aptitude à ne pas voir les déformations et les lacunes, disposition à affirmer la présence du détail voulu par la forme générale, tendance à s’attribuer des perceptions d'autant plus complexes qu'on voit moins bien, inconscience de ne pas voir prise pour la conscience de voir (274-279).
Dans certains cas ces aptitudes se développent monstrueusement et nous avons vu (17 et 293) des sujets, aveugles et déments, malgré une activité intellectuelle et motrice leur permettant le comportement normal de l’aveugle, afirmer qu'ils y voient, et voient correctement tout ce qui les entoure, tout ce que voit le normal. Ils peuvent avoir des phosphènes ou des hallucinations objectives mais nous avons dû admettre que leur négation de la cécité et leur affirmation de la vision étaient avant tout fondées sur des
inconsciences : une agnosie et une paragnosie masquées par la cécité mais agissantes, l’oubli progressif de ce qu'est la vision, la perte démentielle de la conscience de la cécité, l’appauvrissement des images visuelles, l’impossibilité de confronter ces ombres d'images avec des perceptions, l’aptitude croissante à se contenter de mots comme équivalant à la perception et à la présence des objets, la chute enfin à quelque état primitif où tout ce qu’on pense est présence, à quelque stade « asséritif » où les images n’ont pas à se faire perceptions pour être traitées comme telles, où il n’est même pas besoin d'images. À force de cécité, de démence, d’agnosie et d’anosognosie, sans perceptions, sans hallucinations et sans images, sans prendre le comportement du voyant et en conservant même celui de l’aveugle, sans regarder, sans palper, sans décrire du regard, de la main, de la voix ou mentalement ce qu’ils disent voir, sans montrer je ne sais quel équivalent moteur de leurs prétendues perceptions, les sujets disent je vois, je vois ceci, je vois tout, et, aveugles sans hallucinations, ils ont jusqu'aux plaisirs de la vue.
La neurologie nous apprend done :
Que l’œ1l fait la lumière, la couleur et les lignes;
Que l’appareil visuel et l’activité visuelle du sujet, sans objet, suffisent à engendrer des phénomènes visuels parfaitement esthésiques, des hailucinations idiotropes ou objectives ;
Que certaines déficiences mentales permettent de faire, avec des hallucinations objectives, des images et des mots l’afhrmation de la perception d’objets familiers dans toute leur complexité ;
Que ces déficiences peuvent même aboutir à l’affirmation de la vision normale malgré la cécité, l'absence d’hallucinations, l’absence d'images.
Mais il a fallu prendre acte de la résistance des hallucinés. Se fondant sur des faits ou des hypothèses tels que les hallucinations des cécités corticales et hémianopsies pures, sans agnosies, sur les hallucinations compliquant les maladies des voies visuelles périphériques, sur la possibilité d’hallucinations « neurologiques » sans troubles de la
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mémoire visuelle, sans démence, sans paragnosie, illusions ou interprétations, sans défaillances de la critique, les hallucinés, ici comme partout et toujours, après avoir fait la part du feu, après avoir abandonné les prétendues visions des paragnosiques et anosognosiques, après avoir reconnu l'existence d’une foi vaine en des perceptions absentes, confirment leur propre foi : ils ont, sans objet et sans plus d'interprétation ou d’illusion que le normal devant l’objet, des perceptions endogènes qui vont du plus élémentaire phosphène à la vision intégrale des êtres les plus complexes et les plus parfaitement absents.
IX. — Les affirmations des aveugles, ce n’est pas LE RÊVEUR qui les contestera. Dans le vide, le silence, la nuit du dehors et de ses sens, il accomplit puissamment tous les actes psychiques de la veille, il regarde, écoute, perçoit, il perçoit qu’il perçoit; et, réveillé, il sait qu’il a vu. On arrive aisément, chez le civilisé normal, à vider le rêve de ses objets; quand on se mêle d’en nier les volitions, ratiocinations, émotions et perceptions, on se heurte à l’irréductible; rêver que l’on voit c’est voir en rêve, c’est voir, et l’absence de l’objet n’y change rien. Créateurs du son et de la lumière dans la veille, nous continuons notre œuvre dans le rêve; elle s’y poursuit libérée des opportunités de la vie, et les perceptions fusent de toutes parts au dehors, débarrassées des incessants obstacles que leur opposaient le réel extérieur et les sens.
À l’abri de sa foi, en rêve ou réveillé, le rêveur discute avec précision.
Il ne se trouve rien de commun avec le dément qui afhrmait des perceptions quand il n’en avait pas même les images, les conduites ou les mots.
Il rejette une théorie motrice du rêve où la prétendue perception se réduirait à des actes ébauchés, Il a, dans une profonde inertie motrice, des rêves mouvementés, pleins d'efforts, de lévitations et de discours; il peut au contraire somnambuler sans rêve ; il peut agir sans rêve et rêver sans agir, établir jusqu’à une opposition entre perception et conduite.
Quand on lui demande si ses rêves ne seraient pas un
ESTIHÉSIE DU RÊVE 535
commencement de veille délirante, et l'interprétation fautive de petites excitations sensorielles, de petites perceptions, de sensations fort objectives, d'objets présents enfin, quand il se heurte à la théorie de l’origine périphérique du rêve, alors seulement 1l fait des concessions et consent à distinguer.
I] reconnaît son inaptitude à la suspension du jugement et au doute, sa forte tendance à dire « je vois », à nommer ce qu’il dit voir, à affirmer, non des états psychiques, mais des objets présents, à traduire par « je vois, j'entends », des pseudesthésies et de simples pensées. II sait surtout qu’il est souvent victime de l’ambiguité de ses états oniriques. Dans la veille et, infiniment plus, dans le rêve, des objets nettement perceptibles peuvent déjà être ambigus; les objets de perception difficile et les schémas le sont bien davantage (ch. IT), et le pouvoir de l’incertain et de l’ambigu devient merveilleux quand on a affaire à des sons isolés dans le silence et la nuit (p. 298) ou à des masses de pure lumière, lueurs, phosphènes, métesthésies (ch. VI). Nous avons vu, dans la veille, avec quelle aisance, devant ces virtualités, et grâce aux adresses des neutralisations, des Ergänzungen, des pseudesthésies et des mots, on affirme la perception de ce qui n’est ni présent ni perçu (p. 297). Le rêveur avoue sans peine qu’il lui arrive de se comporter ainsi.
Mais, tout cela, 1l le découvre tout seul, et Noéphème ne lui apprend rien. Une enfant de sept ans, qui n'avait pas servi à des recherches psychologiques, et n’avait pas entendu parler de ces questions, disait un jour : « Tu comprends, je ne dormais pas tout à fait; j'ai rêvé que j'étais dans le jardin avec M" André et que le jardinier venait. Il avait bu, il faisait beaucoup de bruit avec ses outils. Et puis je me suis aperçu que c’étaient des ouvriers qui tapaient sur la route, et Philippe qui chantait ».
En rêve ou réveillé, critiquant son rêve du dehors ou du dedans, le rêveur attentif s'élève au dessus de ses croyances primitives, si claires. Il s’en méfie dans ses rêves comme Leibniz se méfiait des clartés Cartésiennes, il étudie « les marques » de ses onirismes, et il distingue soigneusement, en plein rêve, entre ses états noétiques, eidétiques, pseud-
esthésiques, métesthésiques et esthésiques. Parmi ces derniers, il ne sous-estime pas les perceptions oniriques dont un objet présent est prétexte et matière, mais, sacrifiant dix rêves pour en sauver un, il maintient les onirismes pleinement esthésiques, riches comme les objets, purs de toute ingérence du dehors, les rêves par contraste et les rêves synopsiques par exemple, où l’objet actuel à bien pu déclencher l’hallucination, mais n’en est pas la matière, faite de perceptions purement endogènes.
X et XI. — Après le rêveur endormi, le rêveur éveillé, lonirique, LE FIÉVREUX, L'INTOXIQUÉ.
Les psychiatres, profitant de sa veille pour l’interroger, l’ont trouvé en état de « confusion mentale » et lui ont dit : « Votre onirisme est à base de confusion, c’est-à-dire de démence, et quand vous prétendez avoir des perceptions sans objet, c’est précisément parce que vous confondez. Atteint de troubles rétiniens et labyrinthiques, entouré de phosphènes, acouphènes et métesthésies, enfermé dans une chambre où traînent des lueurs, vous faites de sons et de reflets ambigus les noyaux de foules d'images. De bruits et lumières près d’être amorphes vous faites des présences d'individus et de paroles, et de vos images des perceptions ». Plus la démence de ce confus est profonde moins il en a conscience, plus il affirme, plus ses idées lui paraissent vives, partant claires, donc distinctes, mieux son inconsciente paragnosie lui fait voir ou entendre n'importe quoi dans n'importe quoi.
Assez souvent gratifñié, non seulement de l’inconscience de son état, mais d’un délectable sentiment d’'hyperactivité intellectuelle, c’est en toute tranquillité que le dément affirme la matérialité, la richesse et la splendeur de ses visions, [l découvre avec de Quincey que l’intoxication fait l'harmonie, l’ordre, la discipline et la santé dans l’intelligence, et il éprouve le besoin de s’écrier baroquement que ses visions dépassent « Hékatompyle ». Combien plus justes les sages jugements de Baudelaire et le mot de Giraud : pensée « rapsodique », équivoques sur des perceptions banales, « cocalanite ».
La beauté des visions n’est rien de plus que celle de reflets, phosphènes, lueurs métesthésiques positives ; leur apparente complexité est celle que nous avons étudiée avec les images consécutives ; leurs détails affirmés présents ne sont ni vérifiés n1 vérifiables ; ivre de matérialisation, de complication et de verbalisme, capable de « formidables » objectivations, le sujet affirme avoir tout vu, tout entendu et avoir enregistré jusqu'à la dernière syllabe, jusqu’au dernier trait, quand il est incapable de rien reproduire, de rien répéter (p. 482).
Affirmant d'autant plus qu’il est plus dément, nous l’avons vu dire lui-même que l’appauvrissement de son imagination favorise la contrainte qu’exercent sur lui ses postimages et les perceptions ambiguës (p. 344). Un bruit de pas lui fait dire, j'ai vu un agent; il se surprend effrayé à la vue d’un serpent devant une ficelle immédiatement identifiée (p. 330). D’ordinaire victime des ambiguïtés et de ses affirmations il arrive pourtant, parfois, à reconnaître que tel trait ou tel mouvement n’est peut-être dirigé dans aucune direction, que telle apparition arrondie qui lui paraît tantôt convexe et tantôt concave n’est sans doute ni l’un ni l’autre, que la forme, dont il ne sait plus si elle était gigantesque ou lälliputienne, n’est qu’une très modeste image consécutive (p. 392). L’onirique sait parfois que s’il entend « merveilleusement » il ne perçoit pas un mot, et que le tumulte dont sont pleines ses oreilles est silencieux (p. 392). Il se rappelle les adresses des métesthésies et des phosphènes et constate qu’ils n’ont même pas à se donner la peine d’être complexes pour tromper : une pauvre métesthésie peut-être prise, il le sait, selon le degré de l’état onirique, pour ce qu’elle est, pour un reflet, mais hostile (p. 353), pour une perception subjective mais complexe, une fleur stylisée par exemple, pour un Lilliputien infiniment compliqué, réel et présent, pour un être gigantesque changeant et terrifiant. Jadis, partant de l’image consécutive, il a admis qu’un résidu sensoriel pouvait être pris pour un parfait visage et que la métesthésie pouvait remplacer l’hallucination. Aujourd’hui, partant de la vision, il est de nouveau conduit à admettre qu’elle se réduit à des post-images fort simples.
Il avoue que l'être qui lui apparaît, tour à tour Chinois,
nègre, bergère, insecte, ange, saint Jean, Christ, chien de peluche (pp. 380-381) n’est en soi qu’un pauvre reflet d’autant plus disposé à être pris pour n'importe quoi qu'il est lui-même plus informe, les images posées sur lui plus indigentes, et les mots qui s’associent à lui moins évocateurs. Nous avons en somme reconnu dans ce malade quelques-uns des degrés qui conduisent à la démence anosognosique, celle qui fait dire je vois précisément lorsqu'on n’a plus ni perceptions ni hallucinations, pas même des images, pas même des mots.
Parfois croyance et conduite dans la perception normale, dans la lecture, chez l’amputé, dans l’opsiphonie, dans les métesthésies, chez l’eidétique et chez le rêveur, l’hallucination peut donc se réduire aussi à une croyance et une conduite chez l’intoxiqué atteint de confusion mentale; et sa confusion va même conférer à ses affirmations une énergie, une irréductibilité encore inconnues. Incapable de découvrir qu’il ne voit pas le diable, 1l sera à jamais incapable, dans ses critiques rétrospectives, de découvrir qu’il l’a mimé, imaginé ou seulement nommé dans une quelconque tache de lumière. |
Mais il n’est pas de fiévreux ou de psychiatre qui n’ait constaté l'indépendance entre l’onirisme et la confusion mentale. Epargné par elle, le malade peut encore contempler de somptueuses hallucinations, compatibles avec une bonne orientation, une très convenable syntonie, une très suffsante régularité des opérations discursives et même une activité extérieure passable. Alors, s’il n’est pas maître de ses « ultravagances », au moins en est-il un spectateur averti, capable de juger lui-même la qualité de son onirisme.
Vous n’avez eu, lui dit-on, que la conduite de vos prétendues perceptions sans objet. Le rêveur répondait par les conduites qu’on a sans les rêver, et par les rêves dont on n’a pas la conduite. L’intoxiqué répond par la magnifique inertie avec laquelle il accueille parfois apparitions et discours : les membres paralysés ou complaisamment abandonnés, la bouche close et le langage intérieur suspendu.
On lui reproche de se laisser tromper par l'ambiguïté de bruits et objets extérieurs quelconques. Il n’en croit rien.