CLARTÉ DU MOT, CONFUSION DES LETTRES
physionomie du mot n'auront pas changé. C'est que perception complète et confuse ne signifie pas identification de tous les détails, c’est-à-dire perception complète et distincte, — Quand on voit du jaune ou quand on entend Ut 3, types de perceptions complètes et confuses, on n’a exactement aucune conscience des détails : les vibrations, pourtant nécessaires et présentes, mais à titre de petites perceptions inconscientes. Dans un mot un peu long, il se passe quelque chose d’analogue : les détails disparaissent plus ou moins dans le total, et, à la faveur de cette neutralisation sensorielle, des omissions, substitutions et additions peuvent passer inaperçues. — Mais cette neutralisation des éléments au profit de l’ensemble n’est que partielle ; le mot perçu, le total enregistré et identifié, on peut, en même temps et par surcroît, outre le mot, dans le mot, sous le mot, percevoir pour leur compte un certain nombre de lettres, quelconques.
Même quand on a, sûrement, fort bien, identifié le mot, on s'aperçoit que presque toutes ses lettres ont échappé à la vue. Dans « rhododendron » ou « antivivisectioniste », lus, et fort bien vus d’un regard, quatre à six lettres seulement sont identifiées, — Au début de cet exercice, lisant des mots compliqués mais familiers, on a du reste quelque peine à distinguer et à dire quelles lettres on a vues, quelies lettres on a entrevues et quelles lettres devinées, soupçonnées ou supposées. On y parvient pourtant. D’un regard, on lit « Shakespeare », mais il faut quatre ou cinq « coups d'œil » pour voir toutes les lettres. On n’a d’abord vu que les trois premières; à la deuxième épreuve, on n’en voit pas davantage; à la troisième, on voit « Shak », à la quatrième « Shakes », et il en faut une cinquième pour être certain qu'il y a bien « Shakespeare » et non, par exemple, « Shakesqaore ».
Il n’y a pas d'images ni de projection à introduire là-dedans ; il y a une différence qualitative entre un mot et la série de ses lettres; lire ce mot et lire ces lettres, le voir et Les voir sont deux opérations contiguës mais aussi différentes que le jaune et le rouge ou que le son de la trompette et l’écarlate. — Grashey prétendait, dit-on, qu’on lit lettre par lettre. Bergson, sur la foi de Gold-
scheider et Müller et du bon sens, le nie avec raison, mais veut, à cette perception impossible, en substituer une autre, deux fois impossible, l’hallucination lettre par lettre. On lit avec ce qu’on voit de l’objet réel, ce qu’on en sait, ce qu'on en suppose, avec peut-être quelques images visuelles, auditives et motrices très lointainement noétiques et nullement esthésiques, pas même eidétiques ; on ne lit point par perception d'images. La lecture est fort peu une anticipation, motrice ou non, elle est avant tout la perception directe et confuse de ce qu’on a sous les yeux, elle est, moins que toute autre chose, une hallucination.
Elle l’est au moins quelquefois, répond l’hallucinophile. La vision sans objet que vous n’avez pas obtenue jusqu'ici, vous l’obtiendrez dans d’autres épreuves, surtout quand vous laisserez au hasard le soin de vous fournir des cas favorables. Devant les tachistoscopes, le sujet le plus détendu a forcément une attitude critique, « mortelle aux fausses perceptions ».
En deux mots, l’hallucinophile répond par l’Illusion du Correcteur.
Il y a Vendémiaire, vous lisez Intermédiaire, 4 et vous lisez 14, dépôt-départ, Gosseline Paquet-Joséphine Baker. Un jour, vous avez remplacé « m'aurait fait voir » par « ne m'aurait pas fait voir » et « quel » par « quelque », rendant ainsi des textes inintelligibles. Vous allez plus loin, et dans votre illusion pâtissière : « Bouchées au Reine », vous introduisez une absurdité. — Egger, rapporte Jean Paulhan, lit sur une affiche toute neuve, en plein hiver : DIX JOURS A ÉTRETAT. Il s’étonne, il critique. Il n’est tout à fait certain que de p1x et TAT. Il vérifie et voit JOUETS. — ÉTRENNES. — Les seules lettres qu’il était certain d’avoir vues étaient les seules qu’il eût inventées 5. Que voulez-vous de plus pour me permettre de vous assurer que votre lecture est une hallucination ?
Le lecteur ordinaire, peu disposé à se croire ainsi le perpétuel créateur de sa lecture, est donc conduit à la question décisive : l'illusion du correcteur.
5, Nouvelle Revue Française, juin 1929, 89.