IMPUISSANCE DE LA CRITIQUE
S1 je Lis pour voir, pour critiquer, pour faire de l’introspection, les instantanés que prend ma conscience, grâce à leur indistincte clarté, leur confusion et leurs ambiguïités, me permettent encore de lire le mot probable, quand il m'est familier, quand je l’anticipe plus ou moins. Je ne vois pas les lettres fautives, je ne vois pas les lacunes, — Mais je ne vois pas plus les lettres sacrifiées que celles qu'on leur a substituées: je ne vois pas plus les lettres absentes que je ne perçois leur absence. Ce sont toujours quelques lettres, quelconques et présentes, qui tranchent, distinctes, sur la confuse clarté de la photographie. Mon illusion de correcteur naît des insuffisances de ma perception et ne contient ni images ni hallucinations. De celle-ci, grâce à l'illusion négative et à la neutralisation, je n’ai réalisé que la conduite. —— Quelquefois cependant, toute critique est impuissante : l’instantané mental contient, indiscutables et très nettes, des choses qui n’existent pas dans le modèle, Normalement chassée de la lecture et vigoureusement exclue de son mécanisme, qu'il s'agisse de lire pour comprendre ou de lire pour voir, l’hallucination réussit quelquefois à s’y glisser. Mais, règle générale, ce n’est pas elle qui défigure les textes ou nous en masque les erreurs.
En résumé, la lecture, dit-on, est divination; sans cesse limaginé se projette sur le papier et s’y substitue au réel. De l’écrit, on ne voit que l’ébauche, mais il fait appel au souvenir, qui s’élance au dehors. (’est ce souvenir que nous voyons. — La lecture est un rêve, une hallucination. Des expériences nombreuses et concordantes ne laissent aucun doute à cet égard. — Lorsque, en 0,1”, nous lisons un mot de dix lettres, nous n’avons perçu de cette réalité que quatre ou cinq fragments, deux ou trois droites, deux ou trois courbes. Elles ont évoqué un souvenir, et c’est le souvenir qui à été vu.
On s’en rend compte en prenant le lecteur au piège. On sème des fautes, on omet des lettres, et 1] lit le mot correct, complet ; il a vu les lettres absentes. Mieux, il fait parfois des erreurs non plus correctrices mais déformantes; au lieu du mot voulu, probable et présent, il lit une absurdité,