PERCEPTION DU MOT SANS PERCEPTION DES LETTRES
qui prive le texte de tout sens, il aurait une hallucination que n’expliquerait aucune cause psychique, psychanalytique même. Et cette vision, avec sa physionomie d’événement neurologique, achèverait de consolider la théorie hallucinatoire.
Mais est-il vrai qu'on ne puisse lire un mot sans voir ses lettres, et que les lettres soient toujours, quand on lit, les éléments du mot?
Le cerele est « un » ; il n’est pas composé d’arcs de cercle plus ou moins nombreux; ainsi un mot, ou même une phrase. Cercle ou mot, divisibles en parties, ne seraient pas perçus par parties. La conscience, au contraire, suivant de très loin la rétine, et de beaucoup plus loin la brute plaque sensible, saisirait en un instant et en un acte des choses très chargées de détails. Pour elle, un mot ou même une phrase pourrait devenir un élément. On verrait des sujets fort débiles se montrer tout aussi aptes que les plus brillants à saisir d’un coup d’œili des ensembles, jusqu'à pouvoir les dessiner, et rester incapables d’y découvrir les parties et leurs rapports, d'en faire l’analyse ou la synthèse. —— Un petit segment d’ellipse est déjà quelque chose de très compliqué, et sa perception est aussi simple que celle d’un point. Une couleur, le jaune, est encore plus compliquée, et ses détails seraient même inaccessibles à nos plus subtiles petites perceptions. Ainsi du mot : il ne serait pas lu grâce à la perception de ses détails, de détails prétendus caractéristiques ou d’une forme soi-disant générale, mais grâce à une perception à la fois complète et confuse. Pour percevoir rapidement un mot, il faudrait percevoir sa totalité sans ses éléments et, plus ou moins, neutraliser la perception individuelle de ses lettres. En 0,1”, percevant tout le mot, total et confus, on négligerait ses lettres, à part quelques-unes, perçues par accident et par surcroît. Ce ne seraient pas les plus caractéristiques; ce seraient n’importe lesquelles.
C'est à la confusion de la perception du mot et aux lacunes de la perception des lettres qu’on devrait les erreurs de lecture et l'illusion du correcteur.
Dans cette fâcheuse illusion, quand le regard substitue la perception du précieux absent aux fautes du texte,
laquelle fait-on de ces deux opérations bien différentes : voir la lettre omise ? ne pas voir l’omission ? L’hallucination ajoute-t-elle ou supprime-t-elle? Se fait-elle par perceptions ajoutées où par perceptions retranchées? Est-elle positive ou négative ? Est-elle addition (Ergänzung) ou neutralisation ?
Les phénomènes de neutralisation sensorielle, qui régularisent puissamment la perception, et suppriment les perceptions gênantes au profit des préférées, le nuisible en faveur de l’utile, feraient l'illusion du correcteur; et on la subirait parce qu’on ne perçoit pas assez, non parce qu’on imagine et projette. — I/’image du mot probable et correct, en se heurtant au mot réel, agirait plutôt pour trahir lacunes, additions et substitutions que pour les masquer. L'image du mot probable serait le révélateur des particularités du mot réel, l’aviverait, en montrerait par contraste les défauts. — Au total, on serait d'autant plus exposé à l'illusion du correcteur qu’on percevrait et qu’on imaginerait Moins.
Mais l’opsiphile riposte : « Mon je vois n’est pas simple conduite de la perception. Je prétends voir des lettres et mots absents, avoir de très esthésiques perceptions sans objets. J’en pourrais citer d'innombrables exemples ».
Dans la lecture rapide, on ne veut percevoir que le sens, non la typographie, et sachant qu’on lit avec les yeux, quand on à lu, on croit vivement qu’on a vu; et il faut une introspection éduquée pour reconnaître : « devant le mot caustique, j'ai lu cantique, je ne l’ai pas vu ». Faute de comprendre cette différence et de faire cet effort de discernement, le sujet dira irréductiblement : j'ai vu.
Formé à la critique, à l’introspection, porté à voir le plus de mémoire et de jugement possibles dans la perception, plein de méfiance envers la théorie hallucinatoire de la lecture, le lecteur subit pourtant des hallucinations irréductibles. Il éprouve parfois une résistance presque douloureuse quand il veut se démontrer qu'ayant lu Rembrandt où il y a Raphaël, il n’a pas eu, rebelle à la critique, à toute la conscience, à toute la préparation du contexte, surgie de l'inconscient, triomphante, une hallucination, qu'elle soit perception complète et confuse du mot sans les
lettres ou l’instantané mental complet, distinct et sans objet, du mot tout entier, avec ses éléments.
Dans les trois chapitres suivants, avec les exemples de V’audition colorée, de l'illusion des amputés et de l’image consécutive, l’hallucination va raréfier ses liens avec les objets, et affirmer de plus en plus vigoureusement, devant des contradictions de plus en plus vives, son indépendance du perçu et sa nature de perception.
L'AUDITION COLORÉE. — L'OPSIPHONIE l)
On a soutenu qu’il n’y a pas d’hallucinations sans excitation sensorielle par un objet présent, celui-ci pouvant être aussi différent qu'on voudra de l’hallucination qu’il conditionne.
II y a là deux questions bien distinctes : l’hallucination n'est-elle possible que si un objet et une sensation exogène la conditionnent? —- Cet objet et cette sensation exogène sont-ils la matière sensorielle de l’hallucination, l'esprit n’y ajoutant que des images non hallucinatoires ? Cet objet et cette sensation exogène ne sont-ils au contraire que l’occasion contingente de l’hallucination, la matière et la forme de celle-ci étant fournies par l’esprit?
C’est, je crois, Titchener, qui ne pouvait avoir d'images olfactives qu’en fumant un cigare. — Voici des images, les images olfactives, dont l’existence est douteuse, dont on a pu dire que la représentation d’une odeur était déjà la perception de cette odeur, sa présence; et pour nous la donner par voie psychogène, pour la faire sortir de son état de souvenir inconscient, il faut que ce parfum, « frais... doux... ou vert », se pose sur la vigoureuse odeur d’un cigare. — A moins de prétendre qu’à l’occasion du havane, nous nous contentons de penser le parfum de l’héliotrope, ne faudra-t-il pas reconnaître que l’objet olfactif actuel, avec sa perception, est l’occasion, et non la matière, ou le substrat, de l’image, de l'illusion ou de l’hallucination.
1. Phonopsie serait peut-être plus simple mais signifierait exactement le contraire.