XII INTRODUCTION
silence et l'obscurité, leurs sens n’ont plus d'objets — les réducteurs d’Aristote et de Taine — pour dissoudre la matérialité des images.
Le véritable intérêt n’est d’ailleurs pas là. La lutte entre le génie de Malebranche et le bon sens d'Arnauld montre comment l'intuition philosophique peut l'emporter sur les bonnes raisons du sens commun le mieux armé: et nous nous intéressons aux grands penseurs, non pour les faits qu'ils ont pu découvrir mais pour les idées qu'ils ont créées. Pascal n’est que dans les Pensées, et si Descartes n'avait à son actif que ses découvertes mathématiques, il serait bien mort, et chaque nouvel historien aurait à l'exhumer. Il vit par le cogito comme Leibniz par la monade. Quant à Malebranche, il n'est pas question d'insérer ici une étude de la théorie, de l'influence et du rôle de l'hallucination dans l’occasionalisme et la vision en Dieu. Ce serait pourtant l'essentiel. Disons simplement que Malebranche en a si bien vu l'importance, qu'ayant accordé au système nerveux l'aptitude à faire ou refaire la perception à lui tout seul et sans le secours de l'objet, il met sur le même plan les deux objets de la perception et de son identique image : le corps extérieur ct la trace cérébrale. Dieu suit deux lois de la perception, envisagée dans ses rapports avec son occasion matérielle; et cette occasion, c'est tantôt le corps extérieur, tantôt l'état du système nerveux. Hors ces objets, si Dieu suscite d'autres façons nos perceptions, ce n'est plus selon des lois générales 16.
On sait de reste que l'objet proprement dit de la perception n'est pas son problématique objet matériel mais l'idée en Dieu. Ainsi comprise, la perception de Malebranche a toujours son objet, même dans le rêve et la folie, et nous ne pouvons imaginer une chose sans qu'elle