INTRODUCTION XI
a une irrationalité qui contribue encore à me la rendre étrangère #3, elle est enfin toute charpentée de raisonnements inconscients et d'une géométrie naturelle, que je n'ai pas combinée et qui m'arrive toule faite, faite sans moi, hors de moi. C’est instantanément, sans le vouloir et malgré moi que je fais la triangulation nécessaire à la perception des distances 1. Ce n’est pas une tache colorée que je vois d'abord —- cette perception est secondaire et tardive —; ce que je vois d’abord, c’est Pierre ou Paul faisant ceci ou cela; ce que j'entends d’abord, c'est telle phrase, avec son sens, son adresse, son origine et ses intentions. Et tous ces sentiments d’extériorité au moi sont d'autant plus forts que la perception est plus complexe, que je me parais plus incapable de l'avoir faite. Je me fatigue dès que je veux combattre et contrôler mon imagination avec mon entendement #5; et ma tendance à extérioriser, à être halluciné, sera d'autant plus souveraine que mon jugement sera plus obscurci par la fièvre, la passion ou le sommeil.
Malebranche, sfvant sans le connaître le conseil de Leibniz, vit que Descartes avait fait un beau roman et que la vérité devait limiter. Il l’imita de très près.
Personne n'avait encore aussi nettement affirmé que les images sont des sensations et qu’il n'y a qu’une différence, de plus ou de moins, entre sentir et imaginer. Les nerfs sont remués de deux manières, tantôt par le bout périphérique et c’est la sensation, tantôt par le bout central et c'est l’image, identique à la perception, parfois même en quantité.
C’est ainsi que les enfants voient de leurs yeux l’ogre
des contes de leur nourrice quand, laissés seuls dans le 13. Ibid., 94.
14. Elle n'empêche d’ailleurs pas un homme de paraître aussi grand à vingt pas qu’à dix. À Mersenne, 16, X, 1639. — 15. Principes, I, 73.