I. — LE PERÇU
Une irrésistible foi lie la perception à un perçu : la matière, Un Leibniz au contraire, voit la vérité et sa décisive contrainte dans de surprenantes intuitions : la perception est un rêve. La matière se résout en perceptions. La perception a des perfections inattendues ; elle est parfaitement spontanée, indépendante du dehors, mais en parfaite concordance avec lui!; son objet ne la provoque point, mais elle en a toujours un; il est son objet, une harmonie intime les unit, et un abîme sépare ainsi la perception de l’image, du rêve vulgaire et de l’hallucination.
Objet et cause populaires de la perception, la matière se résout en perceptions. On a toujours voulu réduire le perçu à être autre chose que son apparence; mais les vieilles manières de montrer et d'analyser l’immense 1llusion de notre perception ont été fautives. La matière n’est ni étendue, ni mouvement, ni atomes; elle est esprits.
Etendue? Si tu adoptes cette effrayante hypothèse 2, tu verras que, posés le plein, l’homogène et le mouvement, une perpétuelle équivalence s'ensuit et se succède sans cesse à elle-même, perinde ac si tantum rota perfecte uniformis circa suum axum ageretur, atque ita statum unius momenti a statu alterius momenti distingui non posse, ne ab Angelo quidem 3. — Réduire ainsi la matière, c’est inévitablement anéantir ses qualités, c’est-à-dire la perception. L’étendue condition des corps est bonne pour de simples physiciens. Position, mouvement ou fixité de l’univers matériel dans un espace homogène et indéterminé seraient vains et sans raison. Cet argument suffit, et un esprit bien fait, épris de raison suffisante, n’en demandera pas plus 4 Les corps font l’étendue ; l’étendue n’est qu’un abstrait de l’étendu; elle signifie pluralité, simultanéité, continuité; on la fait avec quelque chose qui se diffuse ou se répète 5. La situation ne distingue pas les corps; c’est le signe local qui fait le lieu, sinon les corps pourraient se pénétrer sans se confondre, comme des ondes, et l’homme doit peut-être l’impénétrabilité au péché;
1. Parfaite spontanéité, parfaite conformité aux choses du dehors. Syst. nouv. de la nature et de la communication des substances, Ed. Gerhardt, IV, 484. — 9. A Alberti, G., VII, 447. — 3. À des Bosses, G. II, 295; note sur Descartes, G., IV, 399. — 4. Discours Méta., XVIII, XXI: à Alberti, 1. c.; G., Math., VI, 241. — 5. Journal des savants, G., IV, 464-467: à de Bolder, G., II, 169; Philarète et Ariste, G., VI, 585.