PERCEPTION ENDOGÈNE ET SPONTANÉE
son objet, et la relativité n’est pas l’arbitraire ou la fausseté. La perception est naturelle et vraie.
L'âme, simple et une, renferme nécessaireient et à jamais toutes les traces de tout son passé et de tout son futur, traces spirituelles qui gonflent l’inconscient psychologique, forces et prétentions à l’existence qui tendent sans cesse à s’actualiser et, pour devenir conscientes, ne demandent qu’une chose, comme un ressort tendu : la sola sublatio impedimenti. Ces forces, tantôt contraintes et tantôt libérées, sont les images. Perception du présent et image du passé, perception et image devraient, dans l’immanquable harmonie leibnizienne, spécifiquement différer. Il n’en est rien, et la toute-puissante tradition philosophique, persistant à se moquer du sens commun, obtient de Leibniz comme des autres l’aveu que la différence est seulement de degré entre perception et souvenir.
Seuls, de faibles critères les séparent : vivacité, complexité, congruence, accord des hommes, succès pratiques, cohésion individuelle et opposition réciproque jamais démenties des systèmes de perceptions, d'images, de rêves et d’hallucinations pathologiques dont nous poursuivons tous les jours la construction toujours réussie. Dans ces édifices, le rêve et l’hallucination ne doivent leur isolement qu'à une incongruence logique; s’ils concordaient avec les perceptions et les images dites normales, nul ne songerait à les en distinguer. Aucun je ne sais quoi, rien d’immédiat, de premier, d’irréductible ne les sépare à la façon d’un abîme ; et seule une ratiocination peut-être provisoire les
distingue.
Si la perception s’éveille en présence de son objet légitime et si l’image s’en distingue, spécifiquement, par l’absence de l’objet visé, en degrés, par quelques critères intrinsèques, l’hallucination et le rêve, perceptions sans objets, seront des phénomènes originaux. Mais si la perception est spontanée, endogène et interne, et s’il n’y a qu'une différence de degré entre elle et l’image, l’hallucination se réduit à n’être qu’une erreur d'interprétation.
I'ÂME ARCITITECTONIQUE 83
I’âme agit spontanément jusque dans ses sensations, mais elle peut cependant prétendre à une certaine passivité à leur égard. Quand elle perçoit, son activité augmente soudain, et la passivité qu’elle continue d’affirmer se transforme : tandis que ses sensations peuvent être plus ou moins simples, elle n’est capable que de perceptions dont la moindre est très compliquée; elle construit, sans le vouloir et sans savoir comment, à partir d’un groupe de sensations données, les « scénographies » les plus diverses, elle est « architectonique » et se fait ses objets à l’aide de « demidéterminations ». Dieu a dû permettre, dans le monde le meilleur possible, qu’emportée par sa précipitation et la nécessité d'agir, l’âme fasse parfois, avec des sensations et des souvenirs donnés, d’autres perceptions que les perceptions voulues par l’harmonie coutumière. Nos sensations ont leurs objets et ne se trompent pas; c’est notre activité, notre entendement, notre perception qui nous trompe et qui nous fait voir ou inférer — c’est simultané et c’est la même chose, — des présences qui ne sont pas.