LES TRACES
Mais l’âme a un corps, et l’harmonie exige des traces corporelles du passé. A tel point que si la fable de la métempsychose était vraie, l’Ââme d’un nouveau corps, non seulement garderait les souvenirs acquis dans son ancien habitat, mais en imprégnerait le nouveau 14.
Il n’est pas plus aisé de figurer les traces physiques du passé ‘que ses traces psychiques. L'espace se souvient-il quand un corps l’a quitté 57? Un point matériel n’a pas de mémoire 16, Quand la matière reçoit une impression, elle ne renferme exactement que cette impression, elle se souvient seulement de ce qui lui arrive dans le dernier instant, et si on la livre alors à ellemême, elle n’a même pas assez de souvenirs pour décrire une courbe 17, Sa mémoire, instantanée, ne lui permet que la tangente. Tout point matériel est cependant impressionné par tout, et, pour composer son mouvement prochain, tout le passé et tout le présent agissent. Mais il s’ensuit un événement simple, où on ne peut reconnaître la secrète composition 18, — L'âme seule se souvient efficacement; elle ne garde pas seulement la direction que lui imprime le dernier état précédent, mais la loi de ses changements , et dans le point de sa courbe qu’elle franchit actuellement, on peut trouver n'importe quel segment passé ou futur.
Pour trouver dans les corps des traces discernables du passé, 1l faut s'élever de la matière brute à l’organisme, la machine infiniment complexe, notre corps, dont nous savons que le moindre atome, comme tous les atomes, contient un monde. La dimension n’importe pas, ef s2 infime que soit un corps, tout le passé S'y pourrait « tirer » dans des variétés infinies de figures et de mouvements, variétés toujours assez riches pour que les expressions et traces du passé tout entier y restent traduites et lisibles. Et cette mémoire n’est pas symbolisée par le cachet de Platon, mais par les ondes qu’une pluie de cailloux soulève dans l’eau, chacune pénétrant les autres, pénétrée par elles, et ne faisant de confusion qu'apparente, pour un spectateur myope 2.
Nulle théorie du souvenir ne se passe de traces cérébrales. Mais tout essai sur elles doit tenir compte des incessants échanges, du flux incessant de la matière dans les cellules et .peut-être les atomes. Nul n’en a tenu plus compte que Leibniz. I1 ne demande qu’un atome, c’est-à-dire un système de mouvements, pour perpétuer tout le passé, et il nous donne une théorie dynamique des clichés cérébraux.
Où sont nos souvenirs corporels ? La complication d’un volume aussi petit qu’on voudra pouvant être infinie, nulle difficulté anatomique n’est opposable à la mémoire. Sans doute, à la
14, N. E., V, 223. — 15. 2 à Clarke, VII, 356-357. — 16. Rorarius, IV, 558. — 17. Ibid., et 543. — 18. À la pr. Sophie, VII, 570. — 19. Rorarius, IV, 544. — 90. À la pr. Sophie, VII, 557. « Les images corporelles se mêlent ».