L'HALLUCINATION. DIEU TROMPEUR
Çà et là, mais surtout dans les lettres à Foucher, les Nouveaux Essais et le De modo distinguendi realia ab imaginariis *, Leibniz s'occupe, en passant, de mettre un ordre dans tout cela, celui, sans doute, que va lui inspirer l'intuition première : la Monade et l'Harmonie.
Le dehors semble l’auteur de nos sensations; elles nous viennent malgré nous, nous ne savons pas les faire, nous ne savons pas passer — sans le dehors — d’une perception à une perception %, Si nous avons des « idées simples », celles que l’aveugle n’a pas; si nous ne restons pas rivés à la même sensation, mais allons de l’une à l’autre, c’est que le monde extérieur nous entraîne, et nous n’avons les idées des choses que parce que les choses produisent nos idées ; et il y a là un invincible sentiment de passivité 1.
Non moins évidente, irrésistible et immédiate est la distinction entre sensation et souvenir; et la dissemblance entre souvenir du soleil et sensation du soleil, douleur et souvenir de la douleur, est telle que le doute est exclu, que je ne peux surmonter l’efficace de cette certitude. Elle ne souffre pas de scepticisme sincère, et ne le cède qu’à celle de l’existence de moi-même et de Dieu ?; et Dieu, puisqu'on en parle, serait menteur si l’abîme entre la sensation et l’image n’était qu'un trompe-l’œil.
Erreur grossière, réplique Leibniz, paresseuse théorie où l’objet partage avec nous la paternité de la sensation, où nous ne voulons être seul père que de l’image. Dieu n’est ni sot ni fou; il se conforme à sa raison, à son intellect, lieu des possibles, qu’il n’a pas créés; aussi créant le meilleur monde possible, en respecte-t-il les conditions sine qua non. Si cette foi, la sensation-contact avec l’extérieur, est une illusion, et si cette illusion est une condition sine qua non du meilleur possible, Dieu serait fautif en ne la permettant pas; pour éviter ce mal : nous tromper, il aggraverait — mal plus grand — l’inévitable imperfection de toute création #.
29. À Foucher, I, 369-374; N. E., P. IV, ch. II, des degrés de notre connaissance, et, ch. XI, des degrés de notre assentiment; VI, 319-322. — 30. A Foucher, 1676, I, 372. — 31. 1bid., N. E., V, 42%. On voit que le Leibniz de 1676 n’est pas plus nettement paralléliste que ne l'était le Spinoza du Court Traité. — 3%. Ibid, 384, 495. — 33. Contre les Principes, part. II, art. 1, IV, 366-367; à des Bosses, II, 312-314.