IV. — L'HALLUCINATION
La tradition, et l’oubli de son système, inclinent donc Leibniz à ne voir qu’une différence de degré entre la sensation et l'image; leurs nuances, leur traitement logique, et les leçons de l’expérience permettant entre elles une distinction commode et suffisante. Par contre, l’intuition profonde de cette philosophie : la monade, l’harmonie, le meilleur, veut que sensations et souvenirs, également spontanés et internes, mais accordés à des objets spécifiquement différents, soient spécifiquement dissemblables.
Que faire des erreurs sensorielles, rêves et visions dans un système où l’âme a pour fonction de représenter l'univers ? Le rêve, dit Philalèthe (non contredit par Théophile), est fait de perceptions non suggérées par le dehors, et il ne se distingue des sensations de la veille que parce qu’il n’est pas lié rationnellement avec elles. Quant aux visions, ce sont des rêves qui passent pour des sensations !. Mais l’âme perçoit en tout instant l’univers tout entier, et l'hypothèse de perceptions sans objet, contraire à « l’immanquable » ? harmonie entre nos états et le dehors, a bien des chances d’être absurde.
Dans l’univers, plein et tout d’une pièce, un fait n’est jamais tout à fait absent, tout à fait passé, Absent, au bout du monde, il est accessible à une petite perception; Passé, il nous laisse les traces de son action dans notre corps. Ces traces et ces petites perceptions sont d’ailleurs infiniment différentes de ce que chacun appelle l’objet du souvenir; elles sont des symboles, des signes de la chose révolue. Mais le vivant ne s'intéresse ni à ses actes psychiques n1 à des signes ; il tend à l’objet ; pour le toucher, il écarte la réalité psychique et, dans le souvenir psychique ou cérébral, il croit voir « l’image » du passé.
On nie quelquefois les images. Dans cette négation, un souvenir montrera peut-être à l’analyse la petite perception de l’objet « passé » ou « absent » tel que la monade, vue sur l’Univers entier, peut encore l’atteindre; ce souvenir
1. N. E., V, 148. — 9. Eclaircissement au syst. nouv.…, IV, 495.