THÉORIE SENSORIELLE DE L'OBJET
dissoudre les qualités dans des mouvements homogènes qui s’évanouiront eux-mêmes en fumée algébrique, il faut mettre le mouvement dans les qualités #. Le mouvement est la qualité même scandant son existence en un nombre incalculable de moments $#; jusqu’au fond de la physique mathématique, il à l’hétérogénéité de la sensation. Toute la déformation que lui impose celle-ci, c’est la condensation qu’on connaît depuis la découverte des vibrations sonores, condensation dont le degré mesure la hauteur ou la tension des consciences, sans que la plus détendue tombe à une matière pure, dont l’homogénéité quantitative ferait une sorte de néant. On n’atteindra jamais le mouvement homogène, entièrement quantitatif et calculable; et le mouvement réel, capable, en se répétant et en se contractant, de se différencier en perception, est déjà quelque chose de la conscience et de la sensation; il est cette sensation diluée #.
Bergson vient de nous convier à un double effort : diluer notre éclair rouge en des vibrations sans laisser se perdre la qualité à mesure qu’elle se dilue, se dégager de la conception mathématique et relativiste du mouvement, pour retrouver en lui un changement d’état ou de qualité, la vibration de la qualité, un phénomène psychique.
Taine avait jadis conçu une entreprise analogue, mais l’avait menée en sens inverse. Pour rapprocher la perception du perçu, il avait commencé par réduire l'esprit à la sensation et la matière au mouvement; il avait tenté de faire la variété des sensations avec une sensation élémentaire, unique et toujours la même, capable de donner tout le monde psychique en se combinant avec elle-même; il n’avait enfin vu du mouvement que sa mathématique et c'était à force de simplifier et d’homogénéiser qu'il avait réduit l'univers psycho-physique à des « événements purs »#, les « ébranlements purs » 4 auxquels Bergson refuse de sacrifier la qualité.
Son entreprise d'identification de la perception à l’objet oblige Bergson à lever l’opposition liberté-nécessité. Nous n'avons pas, ici, à le suivre dans cet effort. Notons seulement son rappel de la contingence des lois de la nature, l’afirmation que le changement matériel et le mouvement luimême apportent sans cesse à l’univers une nouveauté réelle, si infinitésimale soit-elle, que le passage du moins au plus hétérogène imposé par la perception au perçu est un travail de libération, une concentration de l’indétermination infiniment diluée de la matière #, que la perception, donnée à l’être pour le charger lui-même de ses intérêts, apparaît quand la réaction comporte un choix, que la mémoire enfin, fille de l’action comme la perception, convient à l'être tenu de faire lui-même la syn-
42. 210, 295, 298. — 43. 295. — 44. 976. — 45. Intelligence, t. II, 1. II, ch. I, par. VII. — 46. M. M., 226. — 47. 934-935.