LA QUASI-PERCEPTION
et lumineux; ces effets-passions sont des perceptions infiniment plus correctes et moins relatives que les effetsréactions de la peau qui brunit, de la cire qui blanchit, de la cire qui fond ou de la boue qui durcit. L’effet-passion est une manifestation, une expression de la cause, et quand nous recevons la species impressa immédiatement issue de l’incréé, c’est Dieu que nous voyons par elle.
En réalité, confesse-t-on, si nos perceptions des objets grâce aux espèces peuvent être correctes, entre cela et la « perception » de l’incréé, il n’y a qu'une problématique analogie. On le reconnaît, Dieu ne nous envoie qu’une « quasi-espèce » # de lui-même; ce que nous percevons, c’est son action Sur nous; elle peut tout au plus nous dire qu’il est là, non ce qu’il est; elle ne révèle que la présence et non la nature; il y a un soleil d’où procède cette lumière 5; et la saisie de Dieu, même « immédiate », n’est qu’une inférence 6. Défenseurs passionnés et adversaires résignés de la perception de Dieu peuvent bien se faire des concessions mutuelles, les uns renonçant à la sensation de Dieu, les autres à son induction; l’inférence immédiate à laquelle ils aboutissent peut-être ne révèle qu'une présence et ne la décrit pas; quamwis Deus sit in anima per essentiam, præsentiam et potentiam, non tamen est in ea sicut objectum intellectus. Et si l’on consent à scolastiquement distinguer entre les espèces ouvrières de la perception, entre les « mediums », le medium-objet quod videtur, le medium-miroir de l’objet : in quo videtur, et le medium-intermédiaire fidèle : quo objectum videtur, on pourra bien concéder que l’espèce divine n’est ni le miroir 2n quo, ni l’objet quod videtur, elle ne sera pas pour cela le medium quo Deus videtur où cognoscitur mais seulement le medium quo Deum experitur. Cette Expérience fait « la saveur de réalité » et « l’énergie sanctifiante » 17 du premier « Pater » venu; mais tout ce qu'a découvert de plus désolant la théorie de la relativité des sensations
13. Des théologiens bien vivants et d’ailleurs adversaires passionnés de la perception de Dieu, nient, en bloc, toute relativité des sensations. Saudreau (Etat mystique), par exemple. — 14. Farges, L. C., 333, — 15. Château, VII, II. — 16. Farges, L. c., 424-495. — 17. Picard, Saisie immédiate de Dieu. Rev. d’Asc. et de Myst., I, 19923.
224 NON VIDETUR. EXPERITUR
et de la perception-hallucination ne s’en applique pas moins à la plus désirable des intuitions.
A la question : « Qu’avez-vous vu ? » le mystique et le théologien finiront par répliquer avec décision : « Je ne sais », « à à à », « la Ténèbre », « Rien ». Mais d’abord, sorti de l’extase, et revenu à la raison, le mystique tente de dire à son intelligence et à ses sens quelque chose de ce qu’il a expérimenté; et sans abaisser son intuition de Dieu aux proportions d’une vulgaire vision, il s’oublie encore à flatter son incorrigible gourmandise intellectuelle : À ce moment, on ne l’entend guère prétendre qu'il a perçu, senti, éprouvé ou vu le centre, le principe, l’âme de Dieu, la Déité, le Trine; ce qu’il a d’ordinaire perçu, ce sont « les Attributs ».
On pense machinalement à l’Infinité, l’Eternité, la Justice, la Bonté; et l’on sait que si ce sont là mieux que des noms divins, mieux que des abstractions, il faut tout autre chose pour faire des attributs concrets, la Pensée, par exemple, ou l’Etendue. Quels véritables attributs a done « perçus » le mystique ? Précisément la toute-puissance, la justice, la bonté... La profondeur, l’incompréhensibilité sont des attributs et des plus augustes 8. « Quand je le contemplais comme vie, mon âme ne pouvait dire que O Vie. Quand l’impression était de l’être de Dieu, elle ne pouvait dire que : O Etre. Quand je pensais à la Sainteté et à la Pureté, qui sont très conjoints, je ne pouvais dire que : O Sainteté. O Abîme » . « Nous connaissons la toute-puissance par le changement soudain de nos désirs, la sagesse par nos souverains sentiments de vérités qui n'avaient jamais été comprises... la bonté par les actes d'amour qu’il met dans nos cœurs » ©. Jean de la Croix va bien jusqu’à parler de la perception distincte des attributs, mais on sait assez que la Contemplation qu’il enseigne est confuse et générale, pour n’avoir pas besoin d'établir que sa révélation mystique de « Milliers et milliers de vertus divines », soudain aperçues comme une
18. Bossuet, L. à Sœur Cornuau, in Poulain, Grâces d'Or., 123. — 19. Vénérable Marie de l’Incarnation, in Saudreau, Etats mystiques, 170. — 20. Vénérable Louis Dupont, Guide spirituelle, in Saudreau, L. €., 320.