LES SENS SPIRITUELS
multitude de lampes, n’est qu’une façon de nommer un vague et puissant enchantement.
Même concrets, les attributs ne se laissent pas percevoir. Les plus « faciles » eux-mêmes nous éblouissent, nous aveuglent et nous stupéfient. À plus forte raison les « Attributs » « imparticipables » : infinité, éternité, immutabilité, aséité..… On veut pourtant que le mystique en ait une « perception » qualitativement différente de celle du vulgaire ; la contemplation les atteindrait « positivement » et la raison « négativement » ; le Mystique, dit-on, n’attacherait pas sa vie, son amour et son activité à des négations, et il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre la Nuit de Jean de Ia Croix, la Ténèbre de Denys, le balbutiement, le à à à biblique qui synthétisent la perception humaine de Dieu ?1.
Le mystique, la perception des « Attributs » abandonnée, tentera de sauver son intuition en devinant, à la cime de l’esprit, une sorte de réplique ou de modèle, un symétrique sublime de ses fondations : les cinq sens spirituels, une vue, un toucher libérés de la matière et de la ratiocination. Mais, ou bien « vue » et « ouiïe » spirituels ne sont que l’entendement, le « toucher » étant « la volonté » ou l’affectivité, ou bien la « vue » se perd dans des métaphores évanescentes — l’ombre d’un objet parfaitement transparent ? — et l’on ne parle plus que du « toucher »; mais quel toucher! une imbibition, une immersion, une atmosphère, une respiration, une cœnesthésie. Après cela, on peut bien magnifier ce tact et dire avec saint Thomas, non debet pont alter sensus preæter tactum, ou raffinant sur les symétries, trouver que le plus grossier des sens corporels est le plus délicat des sens spirituels #; on s’épuisera à préciser cette touche, et quand on voudra se dégager des atmosphères et des cœnesthésies, que deviendra le contact de substance divine à substance humaine ? Un baiser, seule « notitia » mystique, et réservée au seul Amour, aveugle et sans mains, dont parle saint Thomas.
21. Sur l'affirmation de la perception de Dieu, voir, surtout, la Théologie Mystique de Farges. — 22. Jean de la Croix. Flamme, III, II. — 93. P. Surin, in Poulain, 112.