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LA PROPOSITION XVII DE LA II PARTIE DE L’'ETHIQUE

Spinoza trouve les éléments de sa théorie dans le domaine commun : l'essentiel de la sensation est dans l’activité de l'esprit et on n’affaiblira jamais assez le rôle de l’objet; le souvenir est une sensation, mais faible; la répartition et le jeu utile des perceptions et des souvenirs sont assurés par leurs conflits; le plus fort réduit le plus faible, mais nous sommes sans cesse exposés à voir nos souvenirs rester ou devenir des sensations et à les prendre pour des objets.

Le principal de cette théorie fait très naturellement corps avec le spinozisme, avec le parallélisme notamment, qui interdit aux objets de provoquer leur perception, celleci, comme l’image, étant du psychique pur, à qui l’objet n’est qu'une présence sans action. Nous aurons pourtant à nous demander si le parallélisme, bien que libérant la sensation de toute action de l’objet, n’exige pas qu’il soit présent, n’interdit pas la perception sans objet, n’oblige pas l’image, à qui l'absence de l’objet est précisément essentielle, à différer radicalement de la perception, et ne réduit pas l’hallucination à une erreur d'interprétation, la prise d’une sensation pour une autre, la prise d’une image, d’une ombre, pour une perception et pour un objet.

Bien liée ou non aux intuitions centrales du système, la théorie de la perception-image et de l’image-hallucination rendra les plus grands services au spinozisme, quand il voudra nous montrer la structure de l’âme, nous expliquer

le détail et le mécanisme des passions, nous faire connaître enfin —— et nous en donner le goût et la force — la vertu, l'amour de Dieu et l’éternité.

Le vocabulaire spinoziste, ici comme ailleurs, a ses particularités.

« Percevoir » peut résumer « perception sensorielle d’un objet extérieur présent ». On perçoit un arbre, on ne dit pas qu’on perçoit le souvenir d’un arbre (le rêve et l’hallucination réservés : perceptions d'objets absents).

Si large que soit la part de la raison dans la perception, percevoir signifie, en gros, être passif, et, quand la conscience de notre activité est assez vive, nous cessons de dire « je perçois ». On perçoit du bleu, on perçoit un homme, peut-être trois hommes, on ne perçoit guère une différence, ni même une égalité, et, plus haut, quand reparaïssent sur un plan supérieur la rapidité et l’apparente passivité de la perception sensible, ce n’est plus de perception qu’on parle, c’est d’'Intuition.

Spinoza utilise volontiers « perception » dans son sens vulgaire, et il en fait même un usage très clinique ou très physiologique : « moins l’esprit connaît, plus 1l perçoit » 1; le corps est capable de percevoir, il perçoit les corps extérieurs 2.

Mais l’âme spinoziste perçoit les images, les souvenirs à.

Même ainsi étalé, le mot garde un sens précis et la perception se distingue du jugement sur elle. On perçoit le soleil à deux cents pas, on perçoit un cheval aïlé, et il n’y a là nulle erreur tant qu’on se contente de percevoir ; l’erreur est dans le jugement qui se mêle à la perception 4 — Maïs le terme finit peu à peu par désigner une foule d'actes intellectuels. On perçoit que la perception d’un cheval aïlé est fausse, et « perception » rejoint /ntellectio ou C'onceptus.

Définissant «l’idée », Spinoza rejette « Perception » parce que ce terme évoque une passivité; voulant exprimer que l’âme forme 5 des idées, il préfère « concept ». Cependant, Zntelligere, c’est percevoir par l’entendement; l'âme perçoit les idées pures 6, nous percevons que Dieu existe 7, l’étendue n’est perçue que lorsque nous découvrons qu’elle constitue Dieu. Nous percevons l’action même de connaître, ou le raisonnement 8, La suspension du jugement est une perception ?, Les choses percevables sont celles que saisit l’entendement, les mathématiques, par exemple; on se contente d'imaginer les choses non perce-

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vables #. On perçoit 3x2 quand on sait faire une multiplication, on perçoit le rouge quand on connaît l’optique. Le Christ seul à perçu les choses révélées, c’est-à-dire les a connues par la pensée pure, sans paroles et sans images 11. Les genres de connaissance, de la sensation à l’intuition intellectuelle, sont des perceptions 12 Induire et déduire l’union de l’âme et du corps, c’est percevoir 15,

La perception dont il s'agira ici est la perception sensorielle d’un objet présent.

« Nous appellerons images des choses les affections du corps dont les idées nous représentent les choses extérieures comme nous étant présentes... et quand l’âme contemple les corps en cette condition, nous disons qu’elle imagine » 4 — Comment le langage spinoziste distingue-t-il cette imagination de l’entendement et de la perception ?

Inlassablement, il écarte l’imagination de la raison. « Qu’on

entende par imagination tout ce qu’on voudra », pourvu qu’on la distingue de l’entendement, que l’entendement nous libère

d'elle, que ses lois soient entièrement différentes de celles de l’entendement 1.

Qu’imaginons-nous ? Avant tout, des corps, et il y a des choses qu'il serait déraisonnable de vouloir imaginer 16, — Autre limite de l’imagination : sa passivité. Qui imagine est un patient, les images s’imposent à lui comme si elles l’attaquaient du dehors et dans un ordre où son entendement n’a point de part. — Ce qui achève enfin de séparer les images de la raison, c’est que leurs lois ne paraissent pas psychiques maïs cérébrales. Les images s’éveillent, se suivent, selon que les esprits activent telle trace cérébrale, et 1l faut apprendre à avoir des idées nées de la pensée pure et non de fortuits mouvements du corps !. — Spinoza ne perd pas une occasion de rendre l’image au cerveau, et tandis que le sentiment, l’Affectus, est une affectio du corps et, en même temps, l’idée de cette a/fectio 18, l'Image n’est toujours qu’un état du corps, sans que Spinoza ajoute qu’elle est aussi l'idée de cet état, voulant sans doute ne pas laisser oublier qu’il voit un abîme entre l’image, cette peinture muette et inerte sur un tableau, et l’acte qu'est l’idée.

Bien séparée de la raison, l’image spinoziste l’est mal de la sensation.

Quand nous percevons que nous sentons tel corps, nous concluons que « l’union de l’âme et du corps cause cette sensation » 19 Les traces des esprits dans le cerveau déterminent nos sensations 2, La perception des changements causés en nous par les corps est la sensation 21. Nous percevons que la matière

40 Tr. Th. P,, VII, note VIII. — 11. 1bid., IV. — 12. R. E., 9. — 13. RE, 15. — 14. E., II, 17, SC. — 15. R. E., 45-46. — 16. A Meyer, 15 de Saisset. — 17. R. E., 49. — 18. E,., III, défin. 3. — 19. R. E., 15, 43. — 20. P. M., 1. Comment nous imaginons les choses. — 921. C. T., II, Préf., note 1, XIII.

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