MAÎTRISE ET MORT DES APPÉTITS
renoncer aux satisfactions propres à chaque sens, il faut — on parle des innocentes — ne plus les chercher, ne plus les désirer, y devenir indifférent, il faut, dans l’abondance et la disette, le succès et l’échec, être vide de désir, de contentement et de regret.
Ce vaste nivellement, cet universel abaissement au niveau de l'indifférence, cette extinction des instincts, joies et chagrins ne doit pas se borner à tous leurs objets terrestres; le détachement doit s'étendre aux faveurs et épreuves surnaturelles, visions, paroles, sentiments de dévotion, suavités de l’union, extase douloureuse. I’âme, qui accueillait également tribulations et triomphes, reçoit d’un même cœur l’enfer et la béatitude, Elle n’évitera pas le plaisir ou la douleur; mais elle doit tendre à se créer au-dessus d’eux une indifférence supérieure, qui la préserve au moins de l’appétit et de la répugnance.
C’est une condition nécessaire de l’amour de Dieu. L'amour de Dieu est de pure volonté, de pure intelligence, dépouillé de toute sensibilité, de tout sentiment, de toute tendre émotion, sine ulla dulcedine sensibili. Certes, au début, il n’en est pas ainsi; l’amour divin chez les commençants, bien que communicatus 1mmediate spiritui in ipso animæ centro, deinde etiam ad sensus externos diffunditur #; tous les sens sont alors inondés de jouissance ?, et le sens génésique intervient souvent, au désespoir de l'apprenti mystique. Grâce à Dieu, ces défaillances sensuelles n’ont qu’un temps; de la plus basse sensualité à la plus subtile gourmandise spirituelle, tout est peu à peu mortifié, éteint; par la prière, une mortification avisée et rigoureuse, l’héroïque victoire sur les tentations, l’adhésion ardente aux épreuves et même une prudente course au-devant des tribulations, à force de bonheurs renoncés et de croix embrassées, par les grâces et les dons surnaturels qui nous sont infusés lors des Unions, deux grandes étapes du détachement sont franchies : nous sommes maîtres des appétits, nous sommes morts aux appétits. Dans l’âme ainsi vidée de ce qui l’affectait et de ses affec-
19. St Alph. de Lig., Praxis confessarii, in Saudreau. Degrés de la vie spirituelle, 85. — 20. Vive Flamme, IL 5.