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L'EXTASE : SOMMEIL PROFOND

tout cela : rêverie, idée fixe, passivité. Il serait coupable et dangereux de s’y essayer. On ne peut qu’attendre que les états passifs se réalisent en nous et que la contemplation nous absorbe, soit pendant une paisible oraison affective, soit au milieu des occupations extérieures, Il faudra même parfois — hommage à l’ascétisme — résister à la suspension des puissances et à la nuit, prier, parler, lire, se remuer, préférer l’accomplissement de nos devoirs d'état à l’invasion de la présence.

Ce ne sera pas toujours possible. 'A mesure qu’on s'élève sur les degrés de l’oraison, la passivité croît, la Nuit s’épaissit, la présence est plus intense. La résistance devient alors de plus en plus difficile; c’est malgré nous que va se réaliser l’extase.

C’est un sommeil profond. Tout à l’heure, l'imagination et l’entendement pouvaient être égarés ou apporter à l’union des actes additionnels $ ; quelquefois même, Marthe et Marie œuvraient ensemble et la contemplation n’empêchait pas l’action. Maintenant, personne ne bouge.

Le mouvement se perd et jusqu’à la possibilité de prononcer un mot; la faculté de seulement concevoir une réaction s’efface, les mots ne sont même pas intérieurement ébauchés ?, les images verbales sont oubliées. Un peu plus profondément, les perceptions, jusqu'alors distinctes #, s’effacent, l'âme n’entend plus que comme de loin, sans comprendre *. Mais elle éprouve encore d’indicibles jouissances *,

Un moment, et cela s’efface à son tour. Elle perd toute conscience des choses, de ses sentiments, de sa jouissance, de son amour, de sa volonté, de soi! et du Dieu * qu’on lui a décrit, dont elle a vu la forme humaine et qui lui a parlé le langage des hommes. C’est la Ténèbre, ténèbre dont on sait intensément qu’elle est pleine de l’objet mais où il reste caché. Non seulement, après cette atteinte de la Trinité, on sera incapable d’en rien dire, non seulement

96. Effusions, mots sans suite, images isolées, chants, « menues pailles »

au feu de la contemplation. — 927. Vie, XVIII. — 28. Saint François, in Saudreau, Degrés, 96-98. — 99. Vie, XV. — 30. Vie, XVIII, XX, XXX VIII; Flamme, II, 5. — 31. Pensées sur le Cantique, VI; Relation 54. — 32.

Château, VII, I : unie à Dieu, elle n’en a aucune conscience.

242 L'EXTASE : INCONSCIENCE « POLARISÉE »

son souvenir refusera les formes de l’entendement, mais au plus aigu de l’extase, au plus fort de la présence, la nuit ne sera pas un instant éclairée. L'objet qui nous pénètre et que nous embrassons n’est pas objet de conscience #,

De la méditation à la vision béatifique en passant par les degrés de l’oraison passive, la présence croît sans cesse ; le travail intellectuel, très grand dans la méditation, décroît rapidement et tend vers zéro dès avant l’oraison de simplicité; l’activité spontanée de l’imagination se maintient ou croît plus ou moins longtemps, avec ou sans l'accident des visions, mais elle se hâte aussi vers zéro quand le sujet passe de l’oraison de simplicité à l’extase; la suavité enfin, l’état affectif spécial à l’union, croît rapidement et longtemps, atteint son intensité la plus élevée quand l’activité imaginative est déjà voisine de zéro et, brusquement, à son maximum, au seuil de l’extase, s’'annule à son tour.

C’est l’inconscience « polarisée » #; la présence est plus intense que jamais.

Il y a quelque chose qui croît indéfiniment comme elle. C’est son efficacité morale, ce sont les progrès ascétiques, c’est l’habitude des vertus. Leur montée, lente pendant la méditation, l’oraison affective et l’oraison de simplicité, s'accélère quand l’extase approche, et c’est pendant son inconscience qu’une mystérieuse alchimie élève le sujet à la perfection des vertus surnaturelles.

Tout cela pourrait s'exprimer par des courbes et des droites. Il faut souhaiter qu’une nouvelle Thérèse nous les trace.

C’est précisément dans l’inconscience absolue de l’extase complète que Dieu se donne; et l’âme, au sortir de cet état, est certaine d’avoir été plus que jamais, dans cet insondable sommeil, « éveillée aux choses de Dieu » #. Elle sait pour toujours que la Ténèbre où elle était perdue,

33. Sur l’Extase, cf. p. 194. — 34. Maréchal, Etudes de Psychologie des Mystiques, I, 240. — 35. Château, VI LT:

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