‹ Études sur l'hallucinationChapitre 311 sur 366 · LEUR INTELLECTUALITÉ · texte numérisé non relu

LEUR INTELLECTUALITÉ

tuelles dont l’objet n’est pas concret (le tout est en Dieu) : les autres (N.-S. dans les bras de Thérèse) deviennent des visions à mesure qu’elles se peuplent d'images et finissent par être indiscernables des visions imaginatives thérésiennes, nos visions sensorielles.

Thérèse nous le dit elle-même; sa vision du Christ dans ses bras était « presque imaginative », presque sensorielle dirions-nous. Qu'est-ce donc qui intellectualise encore ces visions ?

Un reste de liberté. Quand Thérèse reçoit le Christ dans ses bras, elle garde encore la sensation de leur vide, au moment même où elle y voit le Christ. Mais quand N.-D. se substitue à la Vierge de plâtre de la stalle priorale, la limite entre cette vision « intellectuelle » et une vision imaginative ou sensorielle s’amenuise encore; la vision, « intellectuelle » pourtant, se substitue à l’objet réel comme les diamants hallucinatoires s'étaient substitués au bois du crucifix dans la vision « imaginative » de la croix de pierreries.

Ailleurs, au contraire, la liberté des images augmente, et dans la grande vision de 1558, tout est libre — intellectuel dit Thérèse —, sauf l'identité et la localisation Jésus, à droite. Par ces deux traits, la vision garde un dernier lien avec les hallucinations sensorielles ; l'identité et la localisation nous font passifs, sont incoercibles, non modifiables, attirent les images hors des « demeures » intellectuelles vers les sens.

La grande différence entre « l’intellectuel » de Thérèse et son « imaginatif » est celle qui sépare les éléments imaginatifs flottant à notre disposition au sein du moi des éléments imaginatifs extérieurs au moi, passifs. Dans la grande vision de 1558, la proportion des éléments dépendant du seul moi est très grande, il peut les projeter à son gré dans la vision ou les en retirer; elle n’a de passif que l'identité du personnage et sa place; pauvre en éléments indépendants du moi, riche en éléments soumis au moi, elle s'éloigne des vastes passivités sensorielles ou imaginatives. Lors des grandes visions, du Christ dans les bras. de la Vierge dans la stalle, et de Gratien dans le bocage, ce sont au contraire les éléments passifs et soustraits à nos

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volontés qui l’emportent, et la vision tend vers le type imaginatif de la sainte, vers notre type sensoriel. Les visions imaginatives, elle nous le dit, c’est le diamant contemplé dans la cassette ouverte; les visions intellectuelles, c’est le diamant contemplé dans la cassette fermée #.

Lorsque nous demandions si les visions imaginatives de la sainte n'étaient pas sensorielles, Jean de la Croix est venu dire que si. Il va matérialiser aussi les visions intellectuelles de Mère Thérèse. Jean de la Croix, après avoir étudié les visions et locutions « corporelles », les unes sensorielles, les autres imaginatives, se consacre aux perceptions et connaissances spirituelles, intellectuelles

1° Ce sont des visions sans perception de formes, images ou figures, la science infuse, le don des langues, la connaissance intellectuelle des vérités pures #, la connaissance — informulée peut-être —— des pensées et des événements.

2° C’est la perception de Dieu, qui exige la lumière de gloire, impossible ou rarissime ici-bas #,

3° Ce sont les visions spirituelles de substances corporelles. « Ces visions spirituelles de substances corporelles, reçues spirituellement dans l’âme, ont de l’unalogie avec les visions corporelles. Comme les yeux voient les objets matériels grâce à la lumière naturelle, ainsi l’âme, par l’entendement, sous l’action de la lumière surnaturelle, perçoit ces mêmes objets matériels intérieurement... Il n'importe en aucune façon que ces choses soient éloignées ou présentes. Parfois, c’est comme si on voyait s’ouvrir une porte de lumière, avec l'impression d’un éclair qui découvre subitement l’étendue. Pendant un moment, tous les détails se montrent avec une merveilleuse netteté, puis la nuit retombe ; mais les figures restent dans la fantaisie. si profondément imprimées qu’à chaque fois que l’âme y pense avec la grâce divine, tout revit avec l’intensité première » Ÿ.

4° Ce sont enfin les paroles purement spirituelles, étrangères aux sens et à l’imagination #, On connaît la célèbre

42. Château, VI, IX. — 43. Montée, I, XXIV. — 44. Ibid., XXII. — 45. II, DOTE EMA, SOUDE. Û

VISIONS ONIRIQUES ET NON ONIRIQUES 301

division de Jean de la Croix : les paroles successives, ou k dialogue intérieur que l’esprit forme en soi sous l’action de la nature, du démon ou de l’esprit saint; les paroles formelles, que l’âme, de toute évidence, ne prononce pas, mais, clairement et distinctement, reçoit d’ailleurs, de Dieu, du démon, d’un ange parlant en elle; les paroles substantielles enfin, paroles formelles qui deviennent la substance même de l’âme, paroles transfiguratrices. Tout cela est à la fois « parole » et « intellectuel ».

Une foule de visions dites intellectuelles sont donc imaginatives sinon sensorielles ; et si elles méritent encore d’être appelées par Thérèse intellectuelles, ce n’est pas parce qu’elles seraient sans images, c’est en raison de la richesse et de la cohérence du travail mental qu’elles illuminent. Une des infériorités des visions imaginatives, c’est leur isolement dans la conscience. Elles sont spéciales aux oraisons des étapes inférieures à la haute sainteté, elles sont très étroitement liées aux extases, c’est-à-dire à des états physiologiquement voisins du sommeil, elles ressemblent à des rêves, elles en ont la brièveté, on y est inapte à préciser ou vérifier un détail #, on y est parfois prompt à l’oubli, toute activité mentale y est suspendue, réduite à la vision elle-même.

Les visions intellectuelles sont très différentes. Peu à peu plus nombreuses, elles finiront par éliminer les visions imaginatives, et contribueront à caractériser l’état terrestre supérieur, le Mariage spirituel. Là, les extases ont disparu ou ne sont plus que de rares accidents; les visions et locutions surviennent dans la liberté des puissances, sans les lier ou les voiler, elles échappent aux conditions hypnotiques qui grevaient les visions imaginatives, elles n’apparaissent plus comme des phénomènes extraordinaires, et c’est sans sortir de son état habituel — plénitude et clarté psychologique — que le sujet les accueille.

Cette indépendance croissante des visions intellectuelles devant l’extase, le rétrécissement de la conscience et le rêve, est d’ailleurs toute relative; et il serait difficile

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