LES OPPORTUNISTES
relle, hallucinatoire, la vision peut être excellente. Qu’elles viennent, disait Thérèse, du dehors, du dedans ou de la partie supérieure de l’âme, elles sont de Dieu, du démon ou de l'imagination, et elles peuvent avoir la même clarté. Quand elles affermissent nos vertus, fussent-elles de l’imagination où même du démon, il n’y a pas de mal; si elles ne nous améliorent pas. il n’y a pas d'avantage à ce qu’elles soient de Dieu ©. Le mal ou le bien n’est pas dans la vision, mais dans celui qui en profite ou non. L’araignée change en poison tout ce qu’elle touche, et le malade fera de la maladie avec la vision la plus divine; l’abeille convertit tout en miel, et les bons, pour qui tout est bon, feront de la Sainteté avec des hallucinations. Si le diable contrefait l’image de Dieu, loin de cracher sur elle avec l’extrême droite mystique, il faut l’adorer 16.
Cet opportunisme des habiles ! revient à dire : la vérité d’une vision est dans son efficacité. Ne nous épuisons pas à chercher si son mécanisme est surnaturel ou se trouve tout entier dans le jeu naturel de nos viscères; contentonsnous de nous demander : nous a-t-elle rendu meilleur ? Cette indifférence au problème de l’origine et de la nature des visions, c’est déjà l'indifférence à celui de la réalité du monde sensible et de son action sur nous : réel ou non, disait Locke, il fait notre bonheur ou notre misère; 1à est sa réalité.
Au « qu'importe », les Thérésiens répondent qu'il importe beaucoup. De Dieu, du démon ou de la Nature, les visions ont même éclat; mais celles que nous fait le démon poussent au péché, celles que fait en nous la nature trahissent notre état maladif, nous poussent au mal ou ne nous élèvent pas au-dessus de simples velléités vertueuses, de simples illusions de vertu ; seules les visions divines sont opérantes ; les visions vraies sont seules bonnes, et il faut à tout prix devant une vision, décider si elle est divine ou naturelle, véritable ou menteuse.
C’est extrêmement difficile. Nous l’avons répété; rien ne ressemble plus à une ha!lucination qu’une vision, Quand
15. Château, VI, III. — 16. Fondations, VIII. — 17. Etranger à Thérèse.
LE DIAGNOSTIC NÉCESSAIRE 307 on s’écrie avec vérité : N.-S. s’est montré à moi, N.-<. m'a dit..…., il ne faut pas oublier que N.-S. n’est pas descendu sur terre depuis son Ascension, pas même pour saint Paul, pas même pour saint Pierre %, et il est inquiétant de le voir mettre ses favorisés dans une sorte d’état de rêve, surexeiter des parties de leur imagination, et leur montrer des images de lui-même. Ce recours à quelque chose qui ressemble singulièrement à l’hallucination a toujours tourmenté les mystiques théologiens; et Jean de la Croix redoute ces faveurs pour débutants, ces bizarres « bucellas » surnaturelles. Dieu perfectionne l’homme selon la nature de l’homme, et il commence par ce qu'il y a de plus bas #.
Pour séparer des hallucinations maladives les visions imaginatives, ou imaginaires, ou imaginations divines, rien n’est plus nécessaire que l'expérience. « Il est toujours bon de marcher avec crainte et circonspection, car le démon peut se transfigurer en ange de lumière. Pour reconnaître le piège, il faut que l’âme soit très exercée, ou, pour mieux dire, qu'elle ait atteint le sommet de l’oraison » %. « On ne peut juger sur la spiritualité si ou n’est pas spirituel » ?!. Le sage s’humiliera devant une simple fille, une petite vieille dont l’expérience passe sa science ?. « Une personne qui a des illusions et qui n’a pas vraiment entendu ne pourra faire la distinction et restera peut-être toute sa vie dans l’erreur ».
On le devine, l’expérience de Thérèse a consisté à s’élever sans cesse sur la montagne de l’oraison, de faveur surnaturelle en faveur surnaturelle plus haute, et c’est du sommet qu’elle les juge. Installée en Dieu et appréciant de là les visions, comment se tromperait-elle ?
Il y a une autre expérience; et on la lui a attribuée. Elle consiste à passer par les hallucinations, les attaques, les pâmoisons, et par les visions, les transports, les extases ; à comparer, et à juger. Ce n’est pas l’expérience de Thérèse. Les fausses visions et les fausses extases qu'utilise sa critique, ce sont celles des autres. Dans sa Vie, ses Relations et ses Lettres, elle ne dit pas qu’elle ait tour à tour vécu l’hallucination et la vision. C’est du haut de son
18. Relation XII. — 19. Montée, II, XIV, XV, XXXV. — 920. Vie, XIV. — 21. XXXIV. — 22. Ibid.