CONFLITS D'IMAGES
demande pas si toutes les images gravées dans le cerveau durent autant que le corps, si tout notre passé se survit. I1 semble que non : la formation de l’image cérébrale est favorisée quand l’objet agit fréquemment © et, surtout, l’axiome unique de IV affirme qu’il n’est rien dans la nature qu’il n’y ait aussi autre chose qui puisse le détruire.
Inusable ou non, l’image n’est pas toujours « éveillée », et le régime d’esprits animaux propres à son réveil est très intermittent, difficilement réalisé, tôt interrompu. Or, livré à lui-même, le vaste phénomène organique de la perception ou de l'imagination physiologique persisterait indéfiniment #4. Qui l’interrompt, le modifie, l’épuise ? Qui rend l'image cérébrale au repos ? C’est l’action d’une affection « plus forte et contraire ».
L’Ethique ne précise hélas pas le mécanisme par lequel une image cède la place ou résiste; en revanche, sur cet événement, elle est riche en mots suggestifs, et Spinoza, par exception, varie ici son vocabulaire. Tantôt l’image nouvelle renforce l’image actuelle : augetur, fovetur; tantôt l’image actuelle doit s'adapter à celle qui vient accommodat; tantôt enfin, quand l’image qui vient est plus forte que la précédente, celle-ci inhibetur, cohibetur, coercetur, tollitur, « coercetur sed non tollitur » S. Spineza n’a jamais précisé le sens physiologique de ces termes, parmi lesquels aucun — sauf restingur et evanescere, rarement employés — n’exprime l’idée de la destruction pure et simple d’une image par une autre; et nous sommes libres de nous représenter comme il nous plaira les modifications négatives, les amoindrissements, causés dans une image en action par une image plus forte et contraire. Ce fait singulier, l’affaiblissement ou l’extinction d’une image par une image nouvelle, Spinoza n’ébauche aucun modèle mécanique pour en rendre compte. Ecrivant « qui animae habitacula fingunt, nauseam movere solent », il se privait du secours de la pinéale de Descartes qui, dirigée vers tel point du cerveau y éveillait telle trace puis s’en détournait, Spinoza n'avait pas compris la description de Descartes et,
13. II, 17, cor. — 14. On sait par Descartes que les phénomènes viscéraux provoqués par un état cérébral tendent à le perpétuer. — 15. III, 47, Sc.