LA RÉDUCTION PAR L'IMAGE DU TEMPS
La raison s'oppose à l’imagination, et 1il n’est pas question de les confondre; mais elles diffèrent dans leurs démarches plus que dans leur contenu. Quand on imagine, on « perçoit » la chose d’une certaine façon, selon « l’ordre commun de la nature », au hasard des associations !7, selon la loi de simultanéité, selon l’ordre d’enchaînement des images cérébrales. Quand on raisonne, quand on s'élève à la connaissance du II° Genre, on procède par notions communes, par idées adéquates, par images irréductibles, selon l’ordre de l’entendement; on imagine rationnellement. C’est parce qu’irréductibles que les images — principes de la raison — l’emporteront sur la foule des autres images. Les affections rationnelles, jamais réduites, ne figurant jamais de l’absent, toujours perçues, toujours adéquates, toujours les mêmes, seront l’immuable auquel les affections de l’imagination, variables, mouvantes, fragiles, un instant perçues et puissantes, l’instant d’après réduites et effacées, devront se soumettre, s'adapter et s’accommoder {$.
Passé, Présent, Futur, — Contingent nécessaire, libre.
Une longue proposition décrit l’action sur nous du passé, du présent et du futur; et, dès son énoncé, on est en pleine théorie de l’image-sensation et des réducteurs : « L’homme éprouve par l’image d’une chose passée ou future la même affection de joie ou de tristesse que par l’image d’une chose présente » 1.
Grâce à XVII, c’est évident. Considérée en elle-même, une image cérébrale ou psychique est la même, que l’objet soit passé, présent ou futur, et nous le considérons comme présent encore qu’il n’existe pas. Quelle image réductrice va nous sauver de cette hallucination ? L'image du Temps. Grâce à la perception du mouvement et des vitesses nous imaginons le temps *; grâce à l’association des idées nous pouvons associer l’idée d’un objet aux images du matin par exemple : soleil levant, aspect d’une horloge ; et la première
17. II, 29, Sc. — 18. V, 7. On voudrait des exemples de notions communes, nombreux et circonstanciés; ils manquent. — 19. III, 18. — 920. II, 44, Sc.
40 LA RAISON : RÉDUCTEUR
condition de l'aménagement des images dans le temps est réalisée.
I1 semble que cela suffise à Spinoza. Dans le scolie consacré à l’image du temps, cette abstraction, 1l répète que les choses n’existant pas sont imaginées comme présentes « à moins qu’il ne se rencontre des causes qui excluent leur existence présente » 2! et, deux pages plus loin, cette réduction est l’œuvre de l’image du temps. A elle seule elle fait debilior et remissior l’image d’un objet, et plus l’intervalle est grand, plus la présence de l’objet est exclue, plus l’image est réduite et débile; soit que l’image du temps, idée générale ou notion commune, suffise à réduire ce qu’elle exclut du présent, soit que cette réduction ait pour ouvrières les images dont le temps est abstrait. Une limite est d’ailleurs bientôt atteinte, un horizon où tout le passé, tout l’avenir apparaissent sur les mêmes plans, où les intervalles de durée ne sont plus imaginables, comme il arrive, passée une certaine profondeur, pour les choses de l’espace ?.
On demanda un jour à Spinoza si le temps n’était ni substance n1 accident et il semble qu’il y ait vu une image comme les autres, sans grand’chose de particulier, ni plus ni moins apte que les autres à réduire ou être réduite. Tout à sa grande tâche, il ne s’attardait pas à dégager la théorie des réducteurs des difficultés rencontrées en passant.
Un plus grave danger était cependant proche. Si l’image d’une chose passée ou future est plus faible, de par l’image du temps, que celle d’une chose présente, comment dédaigner ou accueillir un bien ou un mal présent en vue d’un plus grand bien futur ? L'opération réductrice va être désastreuse. Qu'est-ce qui donnera avec à-propos aux images des choses passées ou futures l’éclat, l'intensité dont la réduction par l’image du temps vient de les priver ?
C’est la Raïson et, loin de répéter ici que la connaissance du vrai en tant que vrai est impuissante sur les affections, Spinoza précise ainsi le rôle réducteur de la raison : « en tant que l’âme perçoit les choses sous le commandement de la raison, elle est également affectée, que l’idée soit celle d’une chose future, passée ou présente » 3, Une démonstra-