LE REFUS DES ABSTRACTIONS
Pas du tout. L’entendement travaille sur des idées innées $% qui, par elles seules, causent d’autres idées, dépendantes de notre seule puissance, indépendantes des causes extérieures. L'activité de l’entendement est notre activité. Grâce à lui, nous tirons notre science de nous-mêmes, sans subir l’action du dehors; nous sommes « actifs », « libres », cause adéquate et formelle de nos idées 66,
La science qui se fait ainsi, Spinoza le répète, est une science concrète. Si on part de l’idée innée de Dieu, si on déduit d’être réel en être réel, en évitant le syllogisme, les universaux, les idées générales et les êtres de raison, en se méfiant des abstractions nées de l’imagination, telles que le temps et le nombre, si nous tirons enfin nos perceptions de quelques axiomes et non de l’expérience, nous découvrons par nous-mêmes, en suivant notre loi, librement, à l’abri du dehors, un monde de réalités concrètes. Nous sommes une sorte de monade 67. Pas tout à fait, car immergés dans la nature et agissant sur le monde extérieur, nous n’éviterons jamais- l’action des causes extérieures 6,
Mais qu’on vive par l’imagination ou par l’entendement, on agit toujours Dei nutu, et serf de l'imagination, on ne fuit pas l'autorité de Dieu pour se plier aux caprices de la nature. La nature, c’est Dieu; elle est partout la même; la même nécessité règne partout : livré à l'imagination ou raisonnable, on suit toujours l’ordre commun de la nature, mais, dans le second cas, on a la chance d’atteindre la source des faits et d’en suivre le cours.
Qu'on raisonne ou qu’on imagine, c’est toujours à des images, perceptions et souvenirs qu’on à affaire. Fans cela, comment l’entendement spinoziste connaîtrait-1l le concret et exclurait-1il les abstractions ? Toute affection, fût-ce la plus folle, est susceptible de connaissance claire et distincte; le même appétit, c'est-à-dire la même image, peut nous voir actifs, libres et abrités dans l’entendement, ou passifs et livrés à l'imagination; une même passion, c’est-à-dire image chargée d’affect, cesse d’être passion mais reste image quand nous en formons un concept clair. Ce que nous pouvons soumettre à l’entendement, soustraire à la passivité de l'imagination et ranger sous notre loi, ce sont les affections du corps. Des vertus, chasteté, clémence, qui ne sont pas des passions, mais des puissances tirées de notre innéité, ne se conçoivent pourtant que si elles agissent sur des images et par des images. La connaissance rationnelle ne nous détache enfin des passions destructives que si elle à une forte charge affective, et elle ne peut la devoir qu’à des images 6,
65. L., 10, 6, 1666. — 66. E., III, défin. 1 et 2; Pr., 1 et 3: V, 21 (IIIe Genre); C. T., IT, XXVI. — 67. R. E., 50, 05, 230/000 1010 MMATer to Tr ADP Instit. des cérém., Appuhn, 117; E., MN, 3168. TN, 208 69 UE, VV, 10;: V, 3, 4, 6: III, 56, Sc., défin. 38.