LA PERCEPTION DE DIEU : RÉDUCTEUR UNIVERSEL
sensibles pour que leur plaisir et leur douleur ne puissent plus à eux seuls engendrer l’amour et la haine. Les sensations imprégnées de la perception de Dieu sont seules capables d’une réduction ou d’une exaltation telles que le plaisir nuisible soit détesté et la douleur utile aimée.
C’est par la perception de Dieu que les images-sensations vulgaires perdent leur efficacité ancienne, c’est-à-dire leur matérialité, et cessent de nous halluciner; ombres désormais si elles le méritent, quand nous les prenions jadis pour des êtres, quand elles nous hypnotisaient, nous enfermaient dans un rêve, nous faisaient repousser comme morte et algébrique une éternité concrète.
On comprend d’ailleurs mal par quelles adresses et ingéniosités l’idée de Dieu, d’abord dénuée de pouvoir affectif et cruellement réduite par le sensoriel et le sensuel, acquerra sa souveraine puissance réductrice. Spinoza ne semble pas voir là le mystère mystique : éteindre les perceptions indignes et percevoir Dieu est impossible à l’homme seul, et il y a ici une réduction passive opérée par Dieu #.
Quel que soit le mécanisme, dans la mesure où notre conscience prend sa species æternitatis, nous nous identifions avec Dieu, l’amant et l’aimé ne font qu’un #, l’idée qu’a Dieu de notre âme et notre propre idée de nous-mêmes sont indiscernables, nous sommes avec conscience une partie de Dieu. Il a fallu pour cela que l’image, la perception éternelle et infinie nous envahisse, irréductible et réductrice de toutes les autres; tout-puissant réducteur antagoniste devant qui s’annulent ou tombent au rang de vaines images les perceptions incompatibles avec l’ordre nouveau.
On a noté au passage ce qu’on pouvait soupçonner du rôle des images dans l’éternité, mais on peut rassembler ces notions
Notre part d’éternité est grande si notre corps est apte à beaucoup percevoir et à garder de nombreuses traces de ses perceptions, c’est-à-dire si notre âme peut beaucoup
84. Cf. par ex. Jean de la Croix, Montée, I, XIV. — 85. C. T., II, V, 6.