‹ Études sur l'hallucinationChapitre 90 sur 366 · PROPHÉTIE : HALLUCINATION · texte numérisé non relu

PROPHÉTIE : HALLUCINATION

Croix, à la différence de sainte Thérèse et de Spinoza, paraît avoir été gêné par ces visions à la fois imaginatives, imaginaires, et certaines et divines. Pour lui, quand Dieu parle intérieurement à l'âme, sa voix retentit, immense, au dehors; et si le prophète seul perçoit les paroles, les autres entendent au moins un tonnerre ou un vent violent 21.

Bref, le prophète est un imaginatif d'intelligence plutôt faible, et en pleine veille, dans le vide et le silence du dehors, dans le silence de ses propres sens, ope imaginationis, 1l perçoit des visions et des paroles irréelles, conformes à ce qu’exigent et permettent son caractère et sa mémoire. C’est ainsi qu'il acquiert une connaissance certaine des révélations de Dieu.

Ce groupe des prophéties imaginatives est immense, et Spinoza y range même le cas de Samuel appelé par Dieu, d’abord parce que l’Ecriture paraît parfois réserver à Moïse le privilège d’un entretien oral avec Jéhovah, ensuite parce que la voix perçue par Samuel reproduisait celle d’'Héli, familière à Samuel, et que celui-ci était tout disposé à imaginer ?.

Il n’est pas jusqu’à Moïse que notre auteur ne paraisse doter, au moins une fois, de visions imaginatives imaginaiïres. « Comme Moïse croyait que Dieu habite les cieux, Dieu se révélait comme descendant du ciel sur la montagne, et Moïse, au contraire, montant au haut de la montagne pour parler à Dieu. Il n’eût pas eu besoin de le faire s’il avait pu imaginer Dieu en tous lieux avec la même facilité 3, »

Outre l’imaginaire, les prophètes ont réellement perçu des paroles et figures réelles, existant hors de l’imagination du voyant #, C’est de voix à voix que Moïse s’est entretenu avec Jéhovah, comme deux hommes se parlent, qu’il se soit agi de ce qu’on appelle la voix de Dieu, ou d’une voix créée par Dieu à cette occasion Ÿ. David a vu des anges réels #, Rien ne permet de croire qu'Abraham, a

21. Cantique, XIV-XV. — 922. 359, — 93. 381. Quoniam Moses nullam Dei imaginem formaverat, ideo Deus nulla ipsi imagine apparuit (380). — 94. 359. — 95, 359-860. — 926. 361.

72 PROPITÉTIES ILLUSIONS

rêvé lorsque Dieu a arrêté son bras, et le cas de Balaam et son ânesse est encore plus net : l’ange s’est dressé devant eux mais visible pour la seule ânesse; imposant ainsi au prophète païen une hallucination négative, avant d'ouvrir ses yeux à la cause divine de l’effroi de la bête.

Mais si texte et contexte de l’Ecriture ne nous donnent parfois aucune raison de douter que le prophète ait bien perçu et bien interprété une voix ou une figure effectivement réalisée hors de lui, que penser de cas comme celuici : Abraham reçoit trois hommes, trois hommes que Sarah voit et entend comme lui, et il y reconnaît Jéhovah ? II s’agit ici de faits réels, correctement perçus, et c’est par une interprétation secondaire du patriarche que ces figures et voix réelles, créées par Dieu pour révéler ses intentions, deviennent Dieu lui-même et sa voix.

C’est dans ce groupe, où il n’y a pas hallucination, où il peut y avoir illusion, où il y a sûrement interprétation, que Spinoza range tel fait du Nouveau Testament, et notamment l’Ascension. Il ne s’y attaque naturellement pas dans un texte public, mais dans ses lettres à Oldenburg. Dans ces précieux documents, 1l compare l’Ascension au cas des trois hommes en qui Abraham reconnut Jéhovah, et au feu, couronnant le Sinaï, où les Hébreux reconnurent aussi leur Dieu; et il conclut que la résurrection a été toute spirituelle, mais révélée aux apôtres selon la portée de leur esprit 7. On attend ici la phrase du traité théologico-politique : « Quand ils voient ou entendent quelque chose... 1ils perçoivent tout autre chose que ce qu'ils voient » #, Mais l’opinion de Spinoza est beaucoup plus complexe : toujours dans ses lettres à l’inquiet président de la Société Royale, il reconnaît que les récits évangéliques de la résurrection sont parfaitement précis, et que des infidèles, présents, auraient peut-être vu la scène comme les Hébreux l’ont vue *. Et cette apparente concession est encadrée par deux affirmations : il faut prendre la passion, la mort, l’ensevelissement au sens littéral et la résurrection au sens allégorique : les disciples ont pu se tromper, comme c’est arrivé à des prophètes.

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