HALLUCINATIONS À BASE OBJECTIVE
On le voit, devant l’inexplicable fait, il oublie de suspendre son jugement : ce fait est surnaturel, il est donc contre nature, donc contraire à la raison, absurde, faux; et on peut parler ici d’illusion ou d’hallucination collective; « aut somnium fuit, aut imaginationis vi objecta vigilantibus species » ®. La mort ne permit pas à Spinoza de répondre aux instances d’Oldenburg, et Leibniz eut plus tard beau jeu contre lui.
Au total, dans des faits tels que : le feu du Sinaï, les trois hommes d'Abraham, l’Ascension, Dieu présente aux yeux et aux oreilles, à l’état de veille, des voix et des figures réelles. Cette réalité peut être correctement perçue et n'être déformée que dans son interprétation; elle peut être perçue sous un aspect illusoire, plus ou moins éloigné de sa forme effective.
Spinoza étend ce groupe fort loin, et il semble adopter un instant une opinion très intellectualiste sur l’hallucination. « Selon l’opinion de quelques Juifs, les paroles du Décalogue ne furent pas réellement prononcées par Dieu, mais ils croient que les Israélites entendirent seulement un bruit sans nulles paroles prononcées, et, pendant que durait ce bruit, perçurent par la pensée pure les lois du Décalogue %. » Ici, la prétendue voix n’est qu’un bruit quelconque; mais, dit-on, il donne aux images auditives verbales du sujet prétexte à s’extérioriser, à se matérialiser, à prendre les caractères de véritables perceptions. A l’objet réel qui l’affecte, le sujet en substitue un autre; le craquement d’un meuble est l’injure d’un tourmenteur, une lueur lunaire la flamme d’un incendie, et l’on voit clairement l’étendue de ce groupe, qui va des trois hommes d'Abraham, perçus comme tels et appelés « Jéhovah, », au bruit confus dans lequel les Hébreux entendent les paroles du Décalogue, de l’interprétation fausse d’un fait correctement perçu à la perception fausse d’un fait réel.
Fausse ? Non pas. Pour un Spinoza dont nous n’avons pas le droit d'oublier l’affirmation initiale, les révélations de Dieu sont imaginaires et certaines; quand le vulgaire
30. Leïbniz, Gerhardt, I, 12%. — 31. V. V., I, 360. Quand Dieu parle intérieurement à l’âme, sa voix retentit immense, au dehors. coup de tonnerre ou vent violent. Saint Jean de la Croix, Cantique, XIV-XV.