EXCÈS PSYCHIATRIQUES DE SPINOZA
Non seulement Spinoza n’a pas fait ce travail, auquel rien ne l’incitait, mais sa conception psychiatrique de la prophétie lui a fait négliger maint détail des cas qu’il a expressément discutés. Nous avons vu son résumé de l’appel de Samuel par Dieu. Jéhovah, dit Spinoza, appelle Samuel en lui faisant imaginer une voix familière, celle d'Héli. Mais le texte biblique ne nécessite nullement cette interprétation : Samuel est couché non loin d’'Héli; la voix inconnue de l’invisible Dieu s'élève et, ignorant, humble, Samuel conclut tout bonnement de la présence d'Héli que l’appel vient de lui. Ce bon sens, cette humilité, cette résistance à la voix, sont, il faut le dire, peu favorables à l’interprétation psychiatrique de Spinoza. IL suppose gratuitement que l’apprenti prophète a composé un appel divin sous la forme de la voix d'Héli. La Bible ne dit rien de tel.
L'analyse du fondateur de la critique historique n’est pas moins superficielle quand 1l interprète l’histoire d'Abraham et des trois hommes. Abraham est assis devant sa tente pendant la chaleur du jour... trois hommes se tiennent debout devant lui... il court à eux, se prosterne et dit : « Seigneur, ne passe pas loin de ton serviteur ».…. puis il s’empresse et fait préparer le repas... et il se tenait près d’eux et ils mangeaient... Alors ils lui dirent : « Où est Sarah ? » Il répondit : « Sous la tente ». Et IL dit : « Je reviendrai... Sarah aura un fils ».… et Sarah, se sachant vieille, rit... Ils se levèrent pour partir.… et Abraham les accompagna... Alors Yahweh dit ...« Je veux descendre et voir si le crime de Sodome est au comble »… Les hommes partirent et s’en allèrent vers Sodome et Abraham s’approcha de Yahweh et dit. Suit le dialogue d'Abraham et de Yahweh sur le sort de Sodome et Gomorrhe, sauvées s’il sy trouve dix justes... Yahweh s’en alla lorsqu'il eut achevé de parler, et Abraham retourna chez lui... Les deux anges arrivèrent à Sodome... et Loth se prosterna et dit : Seigneur... Où Spinoza prend-il
qu'Abraham, à la vue de trois hommes, a imaginé Yahweh ?
La lettre à Peter Balling.
Avant de rappeler la lettre à Peter Balling, quelques mots de la correspondance qu’imposa Hugo Boxel à Spinoza sur les apparitions et les spectres. Klle montre bien les préjugés que pouvait rencontrer Spinoza, en 1674, dans un esprit moyen. Hugo Boxel ne doute pas de l’existence des spectres : il trouve favorable à la perfection du monde qu’il y en ait; il se fie à d'innombrables observateurs de tous les temps, il a des faits personnels, il s’écrie enfin avec Lavater : c’est une impudence insigne que repousser le témoignage de tant d’autorités %, Mais Spinoza : tous les auteurs ont déliré; ils ont raconté les choses, non comme elles sont, mais comme ils voulaient qu’elles fussent.
Mais Boxel a cité des faits : Vir doctus et sapiens mihi narravit de nocte ita audiri opus in Matris suæ officina cerevisiaria perfici, quemadmodum 1llud de die, quando cerevisia coquebatur, absolvebatur. Idem mihi sæptruscule contigit, quod nunquam memoria excidet*%. Spinoza ne répond que deux mots : c’est digne de risée #.
Spinoza ne consent donc pas à tout approfondir. Il veut bien étudier de très près les difficultés de l’image, des visions et voix prophétiques, des miracles, et, nous allons le voir, de l’hallucination profane ; mais il nie simplement le fantastique, et tel chapitre de la question des apparitions, vaste pour d’autres esprits, destiné à un bel avenir métapsychique, n’existe pas à ses yeux.
Avec Peter Balling, il est autrement attentif et, dans sa lettre du 20 juillet 1664%, il va préciser son avis sur deux hallucinations hypnagogiques.
Peter Balling avait été réveillé, la nuit, par des gémissements de son fils. Or ce dernier, bien portant, dormait, paisible et silencieux. Mais jadis, malade, 1il avait ainsi gémi et, aujourd’hui, le gémissement qu'il n'avait pas poussé mais que son père avait entendu, fut le présage, hélas exact, de la mort de l’enfant.
S6-V-V.,-II1,-368— 37. 367..— 38. 372..— 39. L' XVII. de VV. et L., II, 246-248.