‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · ARY SCHEFFER · texte numérisé non relu

ARY SCHEFFER

Son Christ consolateur était un dangereux début. Il aperçoit l'écueil et se porte aussitôt dans un sens tout contraire. Les Bergers conduits par Vange^ les Rois mages déposant leurs présents, voilà les sujets qu'il s'impose, sujets sans énigme à coup sûr et sans métaphysique. Il les traite aveo simplicité, comme des études, sans parti pris, sans recherche, peut-être même sans se permettre une assez grande originahté. Ces lieux communs de la peinture, ces vieux thèmes consacrés ne veulent pas qu'on les brode ; mais, sans les altérer, on peut les rajeunir par un certain accent individuel. SchetTer, vers cette époque, fit bien d'ai très essais, un Christ soutenu par V ange au Jardin des Olives, un Christ •portant sa croix, unChrist enseveli. Dans ces compositions, pleines de beautés, on sent encore que l'artiste est sur un terrain qu'il ignore. Ses qualités personnelles commencent à s'y faire jour, elles n'y sont pas acclimatées. Il n'a pas trouvé ce qu'il cherche. Il y a de la tendresse dans cet ange, un sentiment noDic et profond dans ces têtes du Sauveur, rien encore de divin. Le véritable terme de son apprentissage, si nous pouvons parler ainsi, la prise de possession d'un idéal religieux qui lui soit propre, qui n'ait rien de banal, rien d'incertain, qui sorte des entrailles mêmes de son talent, c'est la Sainte -Monique et le Saint- Augustin, Dix ans s'étaient passés depuis le Christ consolateur. C'est au Salon de 1846, dernier Salon où Scheffer ait exposé, que parut la Sainte- Monique.

Que dire de ce tableau, sinon redire son immense succès? Nous savons bien ce qu'en murmurent et les gens de système et les gens de métier ; ce n'est pas là Je la peinture, c'e^t m. , 20

une apparition de corps transfigurés. Quelle roidenr clans ces corps! quel maigreur anguleuse! quel mépris de la chair î quelle glorifient tio 5 i des os! Acceptons tout cela, avouons mQi7{e, si Ton veut, que l'exécution de ce groupe, le genre admis, laisse à désirer quelque chose; que l'auteur tout à l'heure nous donnera lui-même et la mesure et i exemple de ce qu*on souhaiterait ici; qu'il s'est par trop aban 'ouné à la pente de ?a nature ; mais, tout cela concéiié, vous ti'ouverez encore plus qu'il n'en faut pour justifier, pour perpéiuer le succès. Récusez le public une fois, deux fois, nous l'admettons : il a ses engouements passagers, il est faillible, très-faillible; mais quand il persévère, quand ses prédilections subsistent à travers deux générations, malgré le temps qui court, malgré la mode qui varie, quand il s'obstine à se laisser charmer, c'est qu'il y a chez celui qui le ( harme un pouvoir solide et réel. Le public ainsi mis à l'épreuve est le crilique par excellence. Scheffer Ta toujours trouvé fidèle à chaque degré nouveau qu'a franchi son talent; élégie, roman, dramatiques ballades, grandes et poétiques fiel ions; maintenant ce public est convié à des sermons, tout au moins à des homélies, et le voilà fidèle encore ! A quoi bon s'écrier : Ce n'est pourtant pas de la peinture! C'est bien mieux, puisque l'extase de cette sainte femme se connnunique en quelque sorte à ceiix qui la contemplent, puisque vous vous sentez comme entraînés par elle, comme emportés avec son fils vers ces régions élhérées oii s'élève son âme, puisque vous assistez, par rellet dans ses yeux, au speclacle sublime dont elle est enivrée. L'élan de la vie céleste, l'élan de la béatitude, la vision du surnaturel rendue sensible et fixée sur la

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toile, voilà le mot de ce succès. Ajoutez aux joies du ciel certains sentiments de la terre que Schelfer excelle à faire comprendre, le bonheur, la reconnaissance de cette mère qui tient son fjls contre son cœur, et qui sent qu'il s'émeut, se détache, s'ébranle, commence à quitter terre, et va la suivre dans son vol; puis, chez le fils, la foi naissante et déjà ferme, tant de respect et tant d'étonnement, tant d'ardeur soumise et domptée, toutes les confessions en un mot, résumées en trois coups de pinceau ! Trouvez beaucoup de peintres qui vous en disent autant, qui vous révèlent de tels mystères, cherchez dans le présent, cherchez même dans le passé, et dites-nous si devant de telles œuvres Tadmiration se marchande! En faveur de ce qui s'y trouve, n'oublie-t-on pas ce qui peut y manquer?

Quant à Scheffer, il ne l'oubliait point. Toujours en garde contre lui-même, l'œil ouvert sur ses défauts, il allait et venait, comme un vigilant capitaine dans une place assiégée. C'est une curieuse étude que celle de cet esprit, plein de fougue, jamais emporté, et corrigeant l'excès de son activité par des réactions continuelles. La Sainte Monique touchait à l'extrême limite de la transparence en peinture; dès l'année suivante, dans les Saintes Femmes revenant du tombeau, vojlà le faire le plus solide et le plus consistant : carnations, draperies, tout est fermement peint dans ce tableau. Aussi le connaît-on mal quand on n'en voit que la gravure. Le pinceau va ici plus loin que le burin. Est-ce le f-oin de cette exécution plus précise qui lei'roidit un peu la touche? est-ce la nature du sujet qui se refuse à plus d'animation? Nous ne pourrions le dire; mais cette composition, en quelque sorte

irréprochable, produit sur nous un effet tempéré. A cetto gravité silencieuse, à la pieuse tristesse de ces trois femmes si saintement exprimée, le peintre, moins occupé de Textérieur, plus à son aise, se laissant plus aller, aurait ajouté, ce nous semble, une plus grande variété de nuances et cette onction pénétrante qu'il sait produire si admii ablement.

Avec beaucoup d'analogie de style et d'exécution, on trouvera plus de feu intérieur et une action plus vivement sentie dans cette Ruth disant à Noémi : « Ne me prie pas de te quitter; oii tu iras, j'irai; ton peuple sera mon peuple, ton Dieu sera mon Dieu. » La jeune Moabite exprime admirablement la fidélité tendre et passionnée qui Tattache à sa bellemère. On sent qu'elle aime en elle celui qu'elle a perdu ; les tristesses de son veuvage voilent encore ses yeux. Parmi les œuvres de Scheffer que le public ne connaît pas encore, il en est peu d'aussi touchantes et de plus originales. Aucune affectation de couleur locale ne trouble le spectateur, et pourtant il comprend où se passe la scène ; il sent comme un parfum biblique s'exhaler de ces deux figures.

C'est aussi une inspiration de la Bible, peut-être plus gracieuse encore, que le Premier baiser donné par Jacob à Rebecca. Candeur et pureté sur ce front, amour chaste et brûlant sur ces lèvres, virginale beauté, respectueuse ardeur, rien ne manque à ce groupe charmant. Les contours sont fins et hardis, la touche souple et brillante. Scheffer n'a jamais rien mis sous les yeux du public qui soit d'un tel bonheur d'exécution.

Bien d'autres compositions nous viennent en mémoire ; mais le lecteurn'est-il pas las de ces souvenirs sans contrôle?

ARY SCHEFFER. 553 Nous ne pouvons pas même, pour l'aider à nous suivre, invoquer ici la gravure; parmi toutes ces œuvres nées coup sur coup depuis douze ans, il en est peu qui soient déjà gravées. Elles le seront toutes, peut-être même trouvera-t-on moyen, si dispersés que soient les tableaux, de les réunir quelque jour et d'en faire une exposition publique; tout cela par malheur n'est encore qu'en projet et demande du temps. Il faut, quant à présent, qu'on veuille bien encore nous croire sur parole, tout au moins pour deux ou trois tableaux, dernier complément, selon nous, de cette chaîne de progrès dont nous venons de suivre les anneaux. Après des pages comme la Sainte Monique^ les Saintes Femmes^ la Ruth, la Rebecca^ on croit toucher au terme; un pas nouveau, et le plus grand, reste pourtant à faire. Déjà Scheffer, comme on Ta vu, s'était essayé plusieurs fois au grand problème de l'art chrétien, l'image du Sauveur, la représentation de T Homme-Dieu. Cette désespérante entreprise ne rebutait pas son courage ; il la poursuivait sans relâche, comme obsédé par la vue d'un type qui lui échappait sans cesse, comme animé par le pressentiment que là serait sa meilleure victoire et le couronnement de sa vie.

De tous les chefs de la peinture, quels sont ceux qui. en cherchant les traits du Dieu l'ait chair, ont trouvé seulement ceux d'un homme tant soit peu supérieur à la moyenne de notre espèce? Quelle roideur solennelle chez les uns, quelle molle douceur, quelle alféterie chez les autres ! Sanzio luimême, qui seul peut-être a complètement louché le but, l'at-il toujours atteint? Dieu s'est révélé à lui , nous l'osons dire ; il a vu Dieu, il nous le montre, mais seulement dans

les bras de sa mère : c est l'Enfant Dieu dont il est peintre; l'enfant devient-il homme, la révélation cesse ; ce n'est plus ce calme de lu force, cette majesté toute-puissante, cette pensée créalrice du monde, ces yeux qui percent les mystères; à Rome comme à Pérouse et à Florence, à fresque comme sur toile, au sommet du Thabor comme au seuil du sépulcre, nous ne retrouvons plus qu une tête angélique, la plus belle, la plus douce, la plus compatissante figure, pleine de sainteté, mais sans divinité. Léonard, autant qu'on en peut juger sur les débris de la Cène de Milan; eut aussi sa révélation : son Christ a des beautés divines ; il lui manque peut-être un certain trait de flamme. Ce n'est pas le Christ tout entier, mais la douceur et la résignation de la sainte victime ne seront jamais, sur terre, exprimées plus admirablement. Après ce grand effort, cherchons ; le type s'abaisse. Un reflet affaibli du Christ de Léonard se perpétue par tradition ; chaque époque, chaque école Tait ère plus ou moins ; les Carrache l'appesantissent, le Guide l'affadit, Carlo Dolci l'efféminé ; puis tout cela se résume en un certain mélange solennel et maniéré, également dépourvu de l'une et de l'autre vie, qu'on peut appeler le Christ académique. Nous comprenons qu'un peintre qui, comme Scheffer, s'élève à l'art chrétien non par routine ou par commande, mais i)ar invincible attraction, soit impatient de s'affranchir de ces banalités, et s'impose la tache de résoudre à son tour le problème, de marcher à la découverte du type surhumain. Dès son entrée dans la carrière, c'est la pensée qui le domine. Son début est un Christ^ puis il en fait dix autres sans jamais se lasser. Parmi tous ces essais, tout à l'heure nous eu

ARY SGHEFFER. 555 signalions trois : nous y trouvions déjà un sentiment profond, mais rien d'assez céleste pour en parler longuement au lecteur. Maintenant en voici trois autres, les trois derniers ; ceux-là forcent à s'arrêter.

Nous le disons en toute confiance, et le public, nous l'espérons, jngera comme nous, ces trois Christ i-ont, charun dans leur genre, trois coups de maître, trois œnvt es de premier ordre, trois des plus nobles création de la peinture moderne. Nous avons jusqu'ici mis franchement en lumière les imperfections au moins autant que les beauté^, celte franchise ne nous fait pas défaut. Nous ne voyons pas en Scheffer un artiste complet, supérieur à tous ses émules, égal aux plus grands maîtres ; nous constatons un fait : consultez vos souvenirs, prenez les peintres qui depuis Léonaid, chacun à sa manière, selon son style et sa nature, selon l'esprit des temps, ont sérieusement tenté de peindre le fds de Dieu; prenez-les tous et demandez-leur quelque chose qui se puisse égaler à l'ineffable expression de ce Clirist pleurant sur Jérusalem ! Ces larmes de reproche et de tendresse, cette sévérité compatissante, où les tr ouverez- vous? et ce Jésus sur la montagne terrassant de soli calme regard, de son geste tout-puissant Iti démon qui veut le tenter? et l'humilité sublime, la divine résignation de ce Christ au roseau^ de cet ecce homo? Gtierchez, vous ne trouverez pas.

Faites maintenant toutes vos réserves, laites la part que vous voudrez aux inégalités; contrôlez, critiquez, épluchez : il restera toujours une victoii e immense, un de ces triomphes de ^e^prit qui ne valent pas moins dans le domaine de l'art que les conquêtes du télescope dans la voûte éloilée. Une

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heureuse et nouvelle expression de l'idéal, c est la découverte d'un monde. Et notez bien que sur ces trois tableaux la plus minutieuse critique ne trouve à mordre qu'à grand'peine; ce n'est pas seulement la pensée qui s*élève, Texécution la suit; il y a tout à la fois dans la touche plus de largeur et plus de lermelé ; la forme est accusée de près, le modelé a sa juste saillie, le dessin des contours est précis sans sécheresse. Voilà cette harmonie que nous demandions à Scheffer lorsqu'il s'agitait en tout sens dans des essais de coloris : l'équilibre est trouvé, sa pensée est en possession de ses moyens d expression légitimes, de ceux qui lui sont propres, sans aller au delà du but, sans rester en deçà.

De ces trois belles œuvres, la plus considérable comme style comme composition, c'est à coup sûr la Scène de la tentation; comme sentiment et comme couleur, c'est le Christ au roseau, ce nous semble.

Rien de si audacieux que la construction du lieu oi^i est mise en scène la tentation. Ce sommet de montagne, celte poinle de rocher où Sa! an vient de transporter Jésus est tout juste assez large pour les tenir tons les deux. De là le regard plonge sur les royaumes de ce monde et sur leur gloire, régna miindi et gloriam eorum^ sur ces biens dont Satan dispose, et qu'il offre de céder à Dieu pour prix d'une génuflexion. Cet horizon au-dessous du sol est d'un effet plein de mystère et de grandeur ; il motive le geste du démon et explique clairement la scène. Quant au Satan, c'est une figure étudiée, hardiment conçue, habilement posée, d'une beauté athlétique, car le péché n'a enlaidi que l'âme de l'archange rebelle, son corps SI conservé iaslaturc cL la puissance d'un être surhumain;

ARY SCHEFFER. 357 il est vaincu, l'exorcisme divin, le vade Satana, vient d être prononcé, il va fuir et lâcher sa proie; mais ses mains sont crispées, la rage est dans ses yeux, sa poitrine se gonfle sous les convulsions de Torgueil. Tout cela est d'un grand effet, mais sent un peu l'effort : c'est une œuvre de labeur, le pinceau a di) passer et repasser souvent sur tout ce corps. L'autre figure au contraire, le Jésus, semble venue d'un seul jet : des pieds jusqu'à la tête, tout est inspiral ion et travail spontané. Un tel geste, un tel regard ne se font pas à deux fois. Quelle puissance et quelle bonté! Cette tête est vraiment divine, et pourtant, faut-il le dire? la draperie l'est peut-être plus encore. Nous demandons grâce pour ce détail. Les draperies, dans les arts du dessin, sont de vraies pierres de touche. On a dit de Raphaël que, quand on couperait toutes ses têtes, il n'en resterait pas moins, seulement par ses draperies, le premier peintre du monde. Voyez, quand le goût se corrompt, c'est par les draperies que se trahit la décadence, et dès que l'art reparaît, c'est encore au jet des draperies qu'on reconnaît son retour. Ceux qui donnent quelque attention à ces sortes de choses, qui devant des tableaux font plus que regarder, qui étudient et comparent, ont-ils bien remarqué dans les œuvres de Scheifer, surtout dans la série qui commence aux Saintes Femmes, combien l'art de draper fait à vue d'œil de contirmels progrès? Chose étrange que cette condition vitale du grand style tombant du ciel, pour ainsi dire, et prospérant ainsi chez un homme isolé qui tire tout de son propre fonds, et qui semble, au premier aspect, gouverné par le seul sentiment, tandis que chez tant d'autres elle végète et se soutient à peine malgré les préceptes d'école et les secours

de la tradition ? La draperie de ce Christ sur la montagne

restera certainement comme lui modèle dans notre école, et

le tableau lui-même comme un t ype nouveau de notre art

religieux.

Dans le Christ au roseau^ le type est à peu près le même, plus tendre, plus touchant, plus indulgent, comme la scène le comporte; du reste, pas la moindre recherche d'originalité extérieure : c'est la pose traditionnelle, la figure à mi-corps, derrière le balcon de pierre, et même dans les accessoires, dans la figure qui soulève le manteau d'écarlate, on trouve un souvenir non déguisé des maîtres vénitiens. Ce qu'il y a de neuf dans cette toile, ce qui lui donne une incomparable puissance, et ce qui pour Scheffer est comme le dernier triomphe de sa persévérance, c'est la splendide vie qui rayonne de cette poitrine que la victime montre nue à ses bourreaux, de cette poitrine en pleine lumière que le Corrége ne désavouerait pas. Il semble que le Sauveur, avant de quitter la vie, ait voulu en revêtir toute la magnificence : c'est de la chair déifiée. Le colons ainsi compris n'est plus une affaire de palette ; il procède de l'esprit, il prête un mystérieux concours à l'expression de la pensée en même temps qu'il ravit les yeux.

11 faut nous arrêter, l'artiste a remph sa tâche. Allonsnous maintenant, comme c'était notre dessein, essayer de faire connaître, non plus Tartiste, mais l'homme? En vérité nous hésitons. Si dans l'histoire de son talent, pour suivre Sf^s évolutions, nous avons dû promener nos lecteurs dans des circuits sans fin, nous risquerions de n'être pas plus bref dans l'histoire de sa vie, car il n'était ni moins actif, ni moins

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ingénieux à se perfectionner dans l'art de Tobligeauce, de TiiiiiiLo, du dévonement, pas moins ardent à rexercice des l>lijs r.obles vertus qu'à poursuivre les secrels du modelé et de la couleur. Sa nature était partout la même, partout menie foyer, même âme, même énergie de volonté, même progi'ès continu. Et que serait-ce si nous voulions ti acer une coniplèle image de son esprit, en peindre les saiilies, si promptes à se faire jour à travers les saccades d'un certain accent étranger, la seule chose peut-être qu'il y eût en lui de vraiment hollandais? Nous en avons bien souvenir, nous croyons les entendre encore ; mais pour les faire entendre aux autres, pour les rendre vivantes maintenant qu'il ne>t plus, il faudrait posséder un don bien rare, même chez les artistes, et qui, à personne peut-être, ne fut prodigué comme à lui, le don de peindre de mémoire. Certains objets, surtout certains visages, une fois contemplés, restaient en lui comme en dépôt, et toujours il pouvait, même à longs intervalles, malgré l'absence et malgré la mort même, en retrouver l'exacte ressemblance. Que de fois, aidé par son cœur, n'a-t-il pas fait de tels miracles ! A combien d'amis désolés n'a-t-il pas ménagé cette douce surprise de voir ainsi revivre, contre toute espérance, une image chérie ! Presque à la veille de sa mort, n'était-ce pas encore cette mémoire fidèle et ce cœur chaleureux qui guidaient son pinceau pour la dernière fois? Nous tenterions en vain un si heureux effort. Comment le faire revivre en quelques froides lignes? 11 faudrait pour un tel portrait Schelfer lui-même, sa touche transparente et sa sûreté de souvenir. Lui seul saisirait comme au vol les conti'astes de son caractèie corîime les mobilités de sa physio-

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nomie, tant de nuances, tant d'imprévu, cet insaisissable mélange d'ironie presque mordante et de bonté presque naïve, cette franchise sans pitié pour certains amours-propres, et quelquefois, pour la vanité même, ces ménagements délicats, presque tendres. Nous n'en finirions pas si nous voulions tout dire, et quand tout serait dit, nous n'aurions satisfait ni ceux qui Tout connu, ni surtout ceux qui l'ont aimé.

Pour suivre Scheffer en dehors de son art, il est d'ailleurs d'autres difficultés. La bienfaisance a ses mystères : irionsnous divulguer tout le bien qu'il faisait, mettre au jour ce qu'il tenait caché, lui faire un mérite public de cette bourse toujours secrètement ouverte, non-seulement aux pauvres, au talent malheureux, à l'artiste sans pain, mais à tant d'autres? A qui refusait-il? S'informait-il pour panser une plaie si le blessé était de ses amis, si même il aimait ses tableaux? On pouvait le trouver incolore et puiser dans sa bourse ; on pouvait y prendre des couleurs, des pinceaux, des modèles, quelquefois même un atelier. Dire tout cela, le dire avec détail, comme il faudrait pour échapper au lieu commun et au style d'épitaphe, ce serait soulever des voiles qu'il s'obstinait à tenir fermés, contrarier ses désirs, violer sa volonté ; ne rien dire au contraire, ou ne dire qu'à moitié, sans accent, sans physionomie, quelle lacune dans notre portrait!

Ce n'est pas tout. S'ii faut glisser sur Tobligeance et sur la charité comme sur un terrain défendu, que serait-ce donc de la politique? Elle occupait pourtant une très-grande place dans cette vie. Scheffer avait pris au sérieux son titre (fe Français : la patrie lui tenait trop au cœur pour qu'il fît hoi; marché d'elle et surtout de sa dignité. Dire qu'il aimait la

ÂKY SCIIEFFER. 3C1 liberté, qu'il l'avait aimée de passion, ce ne serait pas noire embarras; point de difficulté non plus à montrer qu'il avait pour l'ordre un amour non moins énergique ; les preuves en sont encore parlantes à ceux qui n'ont pas oublié que s'il y avait en 1848 des démolisseurs insensés, il y avait aussi pour s'en défendre de véritables citoyens : dans les rangs de cette garde nationale, l'instrument de notre salut, Scheffer avait gagné ses chevrons, et comme chef de bataillon s'était fait un renom populaire par un sang-froid de vieux soldat uni à son élan d'artiste. Mais là n'était pas pour lui toute la pohtique. Risquer sa vie soit pour des théories, soit contre des émeutes, ce n'est qu\m moment de courage; il faut quelque chose de plus pour vouer à sa cause, h ceux qu'on a servis, à ce qu'on croit honnête, ces fidélités vigoureuses que rien n'abat, que rien n'ébranle. Dans cet art peu pratiqué, Scheffer était passé maître, sa mort l'a trop bien prouvé. Croit-on qu'il nous fut loisible de peindre au vif ce côté de sa vie? Pourrions-nous librement parler de ses affections, sans réticence, à cœur ouvert?

Évidemment il faut nous arrêter devant les portes closes; mais par bonheur il en est une que rien ne défend d'ouvrir. Chaque artiste, outre sa personne, a quelque chose qui est encore lui, oii se reflètent sa vie intime, son caractère, ses habitudes, quelque chose d'intermédiaire entre le public et la famille : ce quelque chose est l'atelier. Sous un certain aspect, presque tous les ateliers se ressemblent : un assez grand vaisseau, des chevalets, des toiles, un mannequin, force cigares, force bons mots, voilà le fond des ateliers. Celui de Scheffer, entre autres exceptions singulières, était un ateher III. îii

OÙ l'on ne fumait pas, où tout n'était pas en désordre, où Ton causait, non sans gaieté, mais sans gros rire, comme dans un salon, un atelier spiritualisle en un mot. L'harmonie était donc complète entre les tableaux et l'atmosphère où ils naissaient, sans compter qu'une autre influence aidait encore souvent à les faire mieux sentir. Comme la plupart des peintres, Scheffer aimait la musique, et ne l'aimait pas à demi; il en eût toujours entendu, même en peignant. De là dans cet atelier un concert à peu près perpétuel, si l'on peut appeler concerts ces matinées sans programme, sans apparat, presque sans auditoire, où les exécutants semblaient jouer pour eux-mêmes ou plutôt improviser, tant ils se sentaient à Taise, bien écoutés et bien compris. Sous ces cloisons élevées et sonores, devant tous ces portraits qui du haut jusqu'en bas faisaient tapisserie, au milieu des tableaux achevés, des toiles, des ébauches, la musique doublait de puissance, et la peinture semblait illuminée. Si jamais nous avons senti les liens mystérieux qui unissent ces deux arts, c'est là, c'est dans cet atelier. A qui contemplait la Francesca^ la Sainte Monique^ le Christ à la tentation, tel andante de Mozart, tel accent de Madame Viardot faisait passer magiquement à l'âme certains détails de sentiment que l'œil seul ne lui transmettait pas, et d'un autre côté ces nobles lignes, ce luxe d'idéal répandu sur ces toiles, préparaient merveilleusement l'esprit aux profondeurs et aux audaces de la pensée musicale. Plus d'une fois, nous l'avons éprouvé, certains mystères d'harmonie se sont éclaircis là pour nous. Scheffer, dans la musique, ne cherchait pas les plaisirs faciles, non que chez lui l'oreille fût blasée, mais il aimait trop la pensée pour se borner aux

ÂRY SCHEFFÈR. 3CS mélodies qu'on sait par cœur, sorte de rêverie où l'ame s'abandouue et se laisse bercer ; il lui fallait des rêves moins passifs. Apprenait-il que de jeunes téméraires prétendaient rendre intelligibles à force de justesse, de précision, de style^ les derniers quatuors de Beethoven, il s'enflammait à cette idée, la prenait sous sa protection, la soutenait de son exemple dans Tatelier, même au deliors, et MM. Chevillard et Maurin trouvaient dès lors en lui leur auditeur le plus imperturbable et le meilleur patron de leur modeste et beau talent. Que de débuts non moins heureux n'a-t-il pas protégés ! Il devinait et attirait l'artiste près d'éclore. Chez lui, on allait toujours de découverte en découverte : tantôt un tableau nouveau, c*est«à-dire un degré de plus dans l'élévation de son style, tantôt un virtuose inconnu. C'est ainsi qu'un jour, à l'improviste, — on nous pardonnera ce dernier souvenir, — un frêle et mourant jeune homme nous apprit, dans ce même atelier, d'indicibles secrets sur un art, malheureusement le plus cultivé de tous, le dernier des fléaux quand il n*est pas presque sublime, l'art de jouer du piano. Jamais ainsi nous n'avions vu le mécanisme et la passion s'entr'aider, se surexciter l'un l'autre, et faire parler une telle langue à un tel instrument. Tendre nature et noble esprit, il était, lui aussi, un chercheur d'idéal. La mort lui avait laissé le temps d'être artiste et non celui d'être connu. Prononcer le nom de Gihisberg, ce n'est guère, nous le savons, parler qu'à des amis, à quelques confidents. Nous continuons l'œuvre de Scheffer on faisant tomber ici sur une gloire éteinte avant de naître comme un rayon de sa renommée.

Quittons cet atelier, car après la musique d'autres attraits

viendraient encore nous retenir. Nous parlions tout àTheure des portraits dont ces murailles sont couvertes, on s'oublierait à les regarder tous. Ce n'est pas seulement un curieux assemblage des personnages les plus divers, connus en général et la plupart célèbres, c'est aussi un sujet d'étude. Certain côté du talent de Tartiste se montre ici à découvert : on saisit comme sur le fait son procédé d'imitation. Ces portraits, en effet, sont tous très- ressemblants, mais ce n'est pas la ressemblance qui s'obtient par l'exacte copie, par la reproduction littérale des apparences extérieures; cette ressemblance matérielle n'est ici qu'incomplète, la plupart des figures ne sont peintes qu'à moitié, les accessoires n'existent pas, il faut deviner beaucoup. Qu'importe? Ce qui existe est vivant et semble vouloir parler. Le trait immatériel qui constitue l'individualité de chacune de ces têtes, le trait dominant, essentiel, est admirablement saisi et exprimé. C'est le secret du peintre ici comme dans ses tableaux; seulement ici on en juge encore mieux. On voit qu'il ne s'amuse pas, par un soi-disant respect de la nature, à reproduire dévotement des vérités accidentelles, à vous peindre enrhumé, si par hasard vous Têtes, à copier l'ennui qu'il vous cause en vous faisant poser : il ose interpréter, résumer, élnguer, au grand profit de l'art, sans détriment pour la nature. Scheffer n'avait besoin, pour exceller dans le portrait, que de s'armer plus souvent de patience. Chaque fois qu'une forte cause a subjugué sa volonté, et qu'au lieu de s'en tenir à de simples indications, il a tenté une imitation complète et sans lacune, il a merveilleusement réussi. Le portrait de sa mère, qui dans cet atelier domine tous les autres, en est l'évidente preuve. Il a voulu faire un chef-

ARY SCHEFFER. 565 d'œiivre et il Ta fait. Ce portrait, selon nous, est ce que Scheffer a produit de plus excellent dans l'art de peindre proprement dit. Ce n'est pas l'éclat surnaturel qui jaillit du Christ au roseau, mais une vérité lumineuse, une limpidité transparente et solide. Comme habileté de touche et maniement de pinceau, les plus grands maîtres n'ont pas fait mieux. Ce portrait, exposé en public, placerait immédiatement l'auteur, dans l'opinion générale, et même avec Taveu des hommes de métier, au rang qui lui appartient comme peintre, et que, faute de le bien connaître, on peut encore lui contester.

Ce que l'amour filial avait produit, un autre sentiment non moins puissant sur Scheffer l'obtint de lui à Claremont l'an passé. Le portrait de la reine est aussi dans son genre une œuvre achevée, qui exprime admirablement l'énergie et la résignation d'un noble cœur, les douleurs et les espérances d'une âme aimante et chrétienne. Nous citerions d'autres exemples d'efforts et de succès non moins heureux ; mais pour Scheifer l'art du portrait ne fut le plus souvent qu'une occasion d'étude et d'exercice, un moyen expéditif d'enrichir sa mémoire, de faire provision d'expressions, ou bien encore un mémento^ un instrument qui eni egistrait en quelque sorte ses amitiés, ses relations, et lui en perpétuait le souvenir. C'est ainsi que s'était formée et peu à peu suspendue à ces parois la longue suite de ces portraits. Le pieux respect d'une fille qui a vécu en leur compagnie ne manquera pas de les y maintenir, aussi bien que tant de toiles inachevées et tant d'autres reliques du talent de son illustre père. Ces portraits, à vrai dire, sont une galerie, un répertoire biographique d'un

prix inestimable pour ceux qui dans l'avenir voudraient tracer la vie de notre artiste, car ils y trouveraient, jour par jour, le souvenir vivant et comme Técho visible de ses idées et de ses espérances, de ses affections, presque de ses entretiens.

Pour nous, qui nous contentons de parler de ses œuvres, mais qui du moins aurions voulu en donner une complète idée, nous sommes loin de notre but. Nous avons dû laisser dans l'ombre bien des tableaux, et des meilleurs, les uns faute de les connaître, d'autres pour abréger, parce qu'ils sembhiient faire double emploi. Nous n'avons rien dit non plus de ses essais de sculpture, essais heureux pourtant, et d'une distinction rare. Il n'est pas jusqu'au talent d'écrire que nous pouvions trouver en lui en cherchant bien, en remontant jusqu'à certaines pages de la Revue française. Fautil remphr toutes ces lacunes? Quand nous étabhrions par preuves plus nombreuses qu'il était apte à tout, que sa riche nature aurait en toute chose également triomphé, qu'ajouterions-nous à sa gloire? C'est comme peintre qu'il doit survivre, c'est sur le peintre qu'il fallait insister. Ce que nous souhaitons seulement, c'est d'en avoir dit assez pour le bien faire comprendre, et pour communiquer à nos lecteurs nos impressions, notre sentiment sur son compte ; car ce n'est pas un de ces hommes qu'on peut juger en quelques mots, avec des formules toutes faites. Lorsqu'on l'a suivi pas à pas dans ses transformations, lorsqu'on l'a vu sous toutes ces faces, à chaque degré du voyage, et qu'on a bien mesuré l'espace de sa longue ascension, c'est alors seulement qu'on commence

ARY SCHEFFER ^07 à le connaître, à se faire une idée vraie de son originalité, à sentir quels sont ses dioits non-seulement à une première place, mais, comme nous le disions en commençant, à une place à part. Cette originalité s'accroîC, pour ainsi dire, quand on regarde autour de lui. A qui ressemble-t-il? Un isolement pareil s'est-il donc rencontré souvent? C'était déjà sans doute quelque chose d'étrange que Le Sueur, en 1640, se frayant une voie solitaire, une voie d'expression, de sentiment et de simplicité au travers des pompes théâtrales que préparaient ses compagnons d'école ; mais entre le peintre des chartreux et la peinture de son époque, la dissonance était-elle aussi grande qu'entre les derniers tableaux de Scheffer et ceux qu'on nous fait aujourd'hui? En vérité nous ne le croyons pas. Pour trouver un pareil contraste entre un homme et son temps, il faudrait reculer de deux siècles encore, aller jusqu'à Florence dans une des cellules du couvent de San-Marco; là nous verrions un artiste céleste opposer aux progrès d'un réalisme envahissant la plus plaisible obstination et continuer jusqu'à son dernier jour de faire parler à son pinceau le langage des anges.

Le Sueur, Angelico ! ce n'est pas sans raison que ces deux noms nous viennent à la pensée. Sans aucune trace d'imitation, sans l'ombre d'analogies, qui se puissent indiquer, n'estil pas vrai pourtant que Scheffer se rattache par certains liens secrets à ces deux grands représentants de la chaste peinture, de l'idéal chrétien ? n'y a-t-il pas dans ses veines quelques gouttes de leur noble sang? Lorsqu'il a quitté cette terre, ils ont dû lui tendre la main. Ils l'auront remercié d'avoir eu le courage de s'élever par ga propre force anx divines clartés,

d\avoir, dans un tel temps, maintenu leur «Irapeau et vaillamment soutenu leur cause, cette cause du spiritualisme dans l'art qui trouvera sans doute d*éternels adversaires, mais qui saura toujours en triompher.

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