J.-L. DAVID. 27T
véritable de son art n allait pas lui échapper, il se décida à faire de son pinceau l'émule du ciseau grec.
Ce n'est pas à dire qu'il n'étudiât point la nature; de longs et opiniâtres travaux lui avaient révélé les secrets de Tanatoinie, et sans cesse il exerçait son pinceau en présence de modèles vivants. Mais ces études, il ne les faisait pas pour elles-mêmes; la nature ne lui semblait pas une autorité qui méritât toute sa confiance : elle était trop diverse, trop variable. Tout en l'étudiant, il la soumettait, pour ainsi dire, au contrôle de certains types abstraits qu'il regardait comme les lois du beau. S'il s'en fût rapporté à la seule nature, il eût craint de se laisser aller à ce dessin arbitraire et capricieux qu'il reprochait à ses prédécesseurs. Son esprit ne pouvait trouver le repos que dans une idée dominante, dans un système. C'est là ce qui explique la manière incomplète dont il vit la nature ; il ne l'étudiait qu'au profit de ses idées, c'est-à-dire en cela seulement qu'elle ne les contrariait pas.
Une fois entré dans cette voie nouvelle, une fois toutes ses forces concentrées vers un seul point, David atteignit son but à pas de géant. Ses premiers essais furent des coups de maître. Toutes les innovations qu'il méditait, il les réalisa et dès l'abord il les porta à la phis extrême puissance. Les Horaces^ le Bnitus, le Bélisaire, sont des modèles de ce style rigoureusement sévère, de ce dessin grandiose et arrêté dont jusque-là l'antique seul avait offert l'exemple. Aussi rien ne peut donner l'idée de Tenthousiasme qui accueillit ces nouveautés. Peut-être à une autre époque n'auraient-elles excité qu'une admiration nièlée de censure, mais au temps m, 10
OÙ elles parurent les esprits ne savaient ni aimer ni haïr à demi : exclusifs en politique, ils Tétaient en toute chose; on se passionna donc avec David pour cette espèce de beauté qu'il venait de mettre en honneur, et, selon la coutume, on déclara qu'elle était la vraie beauté, la seule et unique beauté. Le bon goût venait d'être enfin retrouvé, et l'âge d'or de la peinture allait commencer. Une sorte d'idolâtrie pour les formes antiques s'empara de tous les esprits ; c'était le paroxisme d'une révolution. On ne s'imagine pas quel concert d'indignation s'éleva contre ces misérables peintures que la veille on admirait: elles furent vouées, pour ainsi dire, à la haine publique avec tout le reste de l'ancien régime. Et pourtant dans ces fades compositions il y avait tout au moins une bonne intention qu'il ne fallait pas dédaigner, rinteniion d'imiter la vie. Mais nul ne se leva pour en tenir compte. Les peintres itahens eux-mêmes, relégués dans les greniers depuis la marquise de Pompadour, ne gagnèrent pas grand'chose à celte réaction : s'ils retrouvaient quelques admirateurs, c'étaient des gens qui venaient de lire le Laocoon de Lessing^ ou qui sentaient d'instinct que les lois de la peinture et celles de la statuaire ne peuvent pas être les mêmes. Mais, en générai, on savait peu de gré aux m.'iîlres italiens de leurs beautés; ils n'avaient pas assez étudié l'antique.
Aujourd'hui que nous sommes plus calmes, que nous sentons ce que les systèmes ont d'étroit et d'incomplet, et que nous commençons à concevoir qu'on peut être républicain sans prendre des noms et des habits romains, et que la beauté antique n'est pas la seule beauté possible,