‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · J.-L DAVID · texte numérisé non relu

J.-L DAVID

les tableaux de David ont perdu eu quelque sorte un de leur mérite, !e mérite de circonstance. Et néanmoins, telle est la puissance de celui qui les créa, qu'on ne saurait les contempler sans éprouver quelque chose de ce plaisir respectueux qui nous saisit à l'aspect des œuvres du génie.

On peut ne pas sympathiser avec ces ligures dont aucune affection humaine ne semble altérer les traits; on peut trouver dans la manière dont elles sont disposées quelque chose de trop symétrique, de trop analogue à Tordonnance d'un bas-relief, mais il est impossible, à moins qu'on ne soit prévenu par le système contraire, de ne pas être frappé de cette harmonie de toutes les parties entre elles, de cette unité de conception qui se recoimaît dans les moindres détails, et do ces formes idéales, il est vrai, mais d'un type si pur et si parfait. A la vérité c'est là un plaisir tout rationnel, tout rélléclii : il en est des tableaux de David comme des tragédies classiques; pour être juste à leur égard, il faut les sentir avec la raison, il faut se placer au point de vue oii les a conçus Tauleur, Si vous vous arrêtez devant les Iloraces ou devant les Sabines^ en sortant d'examiner une tète de Léonard, une madone du Corrége, toute cette partie de votre âme qui vient d'être émue par Texpression vivante et passionnée du pinceau italien, ne trouvera plus rien qui s'adresse à elle; vous vous sentirez glacé; en vain votre raison réclamera en faveur des beautés qui sont de son domaine ; vous vous direz : ces tableaux n'expriment rien; et vous passerez avec dédain. Mais consentez à détourner les yeux de la nature telle qu'elle est, rêvez, comme Ta fait David, des êtres

animés d'une vie plus froide, plus sévère; moins passionnée que la nôtre; ou bien encore, imaginez-vous que ces Horaces, ce Brutus^ ce Léonidas, viennent d'être découverts sous les cendres d'Herculanum ; alors moins exigeant, vous deviendrez plus juste; vous admirerez ces beautés que l'absence d'autres beautés dérobait à vos regards.

Ce n'est que de cette manière qu'on doit juger les hommes qui ont mis leur génie au service d'un système. C'est ainsi qu'il faut lire Alfiéri, c'est ainsi qu'il faut écouter la musique de Gluck; Alfiéri, Gluck et David, trois grands artistes trois esprits puissants, mais qu'il faut admirer pour des qualités en quelque sorte étrangères aux arts qu'ils ont cultivés. Gluck disait souvent : « Quand je compose je tâche d'oublier que je suis musicien. » Ce n'était pas de la musique, mais de la déclamation qu'il voulait faire. Alfiéri, quoique auteur dramatique , n'était guère jaloux que du titre de poëte ou de penseur. Enfin, David aussi semble s'être dit parfois comme Gluck : u Oublions que je suis peintre. »

Toutefois on apprécierait mal le talent de David, si Ton croyait qu'il fut toujours esclave de son système. Il excellait dans certains genres d'expression. Nul mieux que lui n'a rendu le courage réfléchi, la force d'âme : qu'on regarde ce guerrier assis à la gauche du Léonidas. Et dans le tableau des Sabines^ quoi de plus gracieux et de plus animé que le groupe des enfants? Quoi de plus suave et de plus tendre que les filles de Brutus? Il a prouvé aussi qu'il savait sortir de la nature idéale ; témoin son magnifi-

.Î-L. DAYTO. 281 que dessin du Serment du jeu de paumej et surtout, le groupe du clergé dans le tableau du Couronnement : le pape et tous les prêtres qui l'entourent sont vivants, c'est la nature prise sur le fait. Enfin n'oublions pas ce merveilleux portrait de Pie VII, une des plus belles œuvres de notre école et de la peinture moderne. Peut-on pousser plus loin la magie de l'expression et de la couleur? Cette admirable étude ne soutient- elle pas la comparaison avec ce que les grands maîtres ont fait de plus parlait en ce genre

Depuis son exil, David avait donné à son talent une direction nouvelle. C'est vers le coloris qu'il avait tourné ses efforts; dans les deux tableaux qu'il a envoyés en France, l'Amour et Psyché et Mars et Vénus, on peut dire qu'il a prodigué toutes les richesses de la palette vénitienne. Mais jelon la coutume des esprits exclusifs, il n*a acquis une qualité qu'en en perdant une autre; que sont devenus dans ees deux tableaux le goût noble et sévère, le dessin pur et élégant, de l'auteur des Horaces et de Léonidas ?

PAUL DELAROCÏÏE

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