VIII
Armoires et bahuts dans la salle du Trésor.
A^oilà tout ce qui reste de Tancien mobilier de la cathédrale. Nous n'avons à signaler, dans ces deux bahuts, que les
ferrures ; elles sont d'un beau dessin et bien ajustées. Il existe une grande analogie entre elles et les grandes ferrures de l'escalier du Trésor. Celles-ci paraissent remonter à Tépoque de la construction générale de Téglise actuelle, c'est-à-dire à la dernière moitié du douzième siècle. La forme arrondie et recourbée des enroulements, les pommes de pin en guise de palmettes sont les caractères ordinaires des ferrures de l'époque romane et de l'époque de transition. Toutefois, comme tous les arts secondaires tels que l'orfèvrerie, la serrurie, la ferronnerie, sont toujours un peu moins précoces, au moyen âge, que l'architecture et la sculpture proprement dites, il n'y aurait rien d'élonnant que ces ferrures des porles du trésor et surtout celles des deux bahuts, fussent du treizième siècle.
Quant à l'armoire elle est d'un grand prix, tant à cause de l'originalité de sa forme et de ses ornemenis, que pour les restes de peintures qui la décorent.' La petite corniche crénelée qui la couronne est d'un goût charmant. A en juger par l'espèce de frise placée sous les petits créneaux, cette ormoire doit être du même temps que les portes de la sacristie. Nous trouvons sur ces portes les mêmes bâtons rompus et contrariés formant des triangles, dans lesquels se dessinent des trèfles à feuilles allongées. C'est bien le même travail et le même coup de ciseau. Ainsi nous pouvons attribuer cette armoire soit aux dernières années du treizième siècle, soit au commencement du quatorzième.
Les peintures, malheureusement bien effacées, paraissent remonter à la même époque : les draperies ne sont plus assez simples pour avoir été exécutées vers le milieu du trei-
NOTRE-DAME DE NOYON. 187 zième siècle. Sans cette observation et sans l'analogie de la sculpture de la frise avec celle des portes de la sacristie, nous aurions été tenté de supposer, d'après les fleurs de lis sans nombre dont certains panneaux sont semés, que ce meuble avait dû être donné au chapitre par l'évêque Pierre P"" {Petriis Karlottus), fils naturel de Philippe-Auguste, légitimé par le pape Honoré HI, et autorisé à porter les armes des fils de France. C'est ce prélat de sang royal auquel Guillaume Lebreton, son précepteur, a dédié la Philippéide. Ce qui nous empêche d'insister sur notre conjecture, c'est que Pierre l^^ ne fut évêque que de 1243 à 1249 selon Levasseur, et de 1240 à 1250 selon M. de Lafons. Or, d'après le caractère de la sculpture, il n'est guère possible de croire que cette armoire ne soit pas postérieure de près d'un demi-biècle à répiscopat de Pierre P'*.
Quoi qu'il en soit, cette armoire paraît avoir été d'un grand prix aux yeux des chanoines, soit à cause du donateur, soit seulement pour le mérite du travail, car elle est, ce nous semble, désignée dans un inventaire du trésor de la cathédrale à la date de 1419. Au milieu de l'énumération de toutes les pierreries., de tous les objets d'orfèvrerie, de toutes les broderies de soie et d'or que possédait l'église, on lit ces mots : « Item magna huchia operata a parte anteriori et ad duas serruras. Je ne sais quel est exactement le sens du mot huchia, mais en Picardie on désigne sous le nom de huche tout meuble, coffre ou armoire qui sert à enfermer soit de la vaisselle soit des objets de ménage. Les mots operata a parte anteriori s'appliquent très-bien à notre armoire. Seulement, au lieu de deux serrures, il y en
a quatre. Il est vrai que dans l'inventaire ces mots ad dnas serruras sont précédés de celui-ci : « entre deux. )) Que veulent dire ces mots? Indiquent-ils une autre sorte de meuble que la magna huchia? C'est chose assez difficile à deviner.
Dans le même inventaire, qui nous est donné par M. de Lafous (Cité picarde, page 151), mais sans indication d'origine, on lit ces mots : « Item, duo coffreti pares trium pedum longitudinis vel circiter, ferrati. )) Si la phrase s'arrêtait là, j'y verrais l'indication de nos deux bahuts. Mais Tinventaire ajoute : « Et armurati armis de la Boissière, escuchoneti autem cuprei sunt. )) Or on ne voit sur ces bahuts ni armoiries ni écussons de cuivre. Ce ne sont donc pas ceux que l'inventaire a voulu désigner, à moins que les écussons n'aient été enlevés depuis longtemps et que la trace n'en soit plus visible. Le style des ferrures pourrait très-bien, comme nous l'avons dit, appartenir au treizième siècle. Or Vermond de la Boissière était précisément évêque en 1250.
DES ÉGLISjES A TRANSSEPTS ARRONDIS.
Parmi toutes les particularités qu'un minutieux examen nous a fait découvrir dans l'ancienne cathédrale de Noyon, il n'en est peut-être aucune qui mérite une étude plus attentive que celle qui, dès l'abord, frappe tous les regards; nous voulons parler de la forme semi-circulaire des transsepts.
Ce nest pas là une de ces singularités secondaires sur lesquelles il est prudent de ne pas trops'appesanlir ; ce n'est pas d'un détail, ce n est pas d'un accessoire qu'il s*agit, c'est du plan et d'une des parties du plan, dont l'importance est capitale dans un édifice sacré.
Pour trouter quelques rares exemples de trnnssepts qui se terminent ainsi, il faut remonter jusqu'à l'époque romane : dès qu'on entre dans le règne de l'ogive on n'en aperçoit plus. Voilà pourquoi ces deux bras arrondis donnent à cette église de Noyon, bâtie presque entièrement à ogives, n aspect si particulier : c'est le trait qui la caractérise entre toutes les autres.
D'où vient qu'une forme dont les effets sont si gracieux et si nobles, qui jette tant de variétés dans les lignes de l'architecture, qui leur donne tant de souplesse et de mouvement, n'a pas été plus généralement adoptée?
Si, comme tout semble l'indiquer, elle est d'origine orientale, serait-ce la séparation des Églises grecque et romaine qui, en lui imprimant un caractère, pour ainsi dire, scliismatique, aurait nui à sa fortune en Occident? En serait-il des églises à transsepts semi-circulaires comme de ces églises à coupoles, semées de loin en loin dans quelques-unes de nos provinces, véritables chefs-d'œuvre d'élégance, qui seraient probablement moins rares si la fidélité aux traditions latines avait permis d'en multiplier les imitations?
Ce qui donne quelque valeur à cette conjecture, c'est que les églises à transsepts semi-circulaires qui subsistent encore en Occident sont presque toutes concentrées dans les lieux où, pendant le moyen âge, l'influence orientale s'est le plus
librement exercée. Ainsi nous en trouvons à Cologne, celle •de toutes les villes marchandes de la Germanie qui, du neuvième au treizième siècle, entretint avec le Levant les plus fréquentes relations. Nous en voyons à Bonn, à Neuss, à Marbourg, cités do second ordre, où Texemple de Cologne était tout-puissant. Enfin il en existe une à Tournay, et Tournay, comme on sait, devait à l'Orient le secret de son industrie principale, la fabrication des tapisseries.
Ajoutons que ceux qui visitent aujourd'hui l'Asie Mineure et la Grèce nous disent que dans ces contrées les églises à transsepts semi-circulaires sont beaucoup moins rares que dans les nôtres. Peut-être même ce type y serait-il dominant si les édifices chrétiens n'étaient pas demeurés si longtemps, en Orient, exposés à la dévastation et à la ruine, et si les plus anciens, ceux qui reproduisaient avec le plus de pureté les traditions nationales, n'avaient pas dû périr les premiers.
Nous croyons donc qu'on ne court pas grand risque de se tromper en attribuant une origine orientale à l'idée de terminer en hémicycle les transsepts des églises ; et, une fois cette origine admise, il n'est pas extraordinaire que ce soit seulement par exception et dans un petit nombre de lieux que cette idée ait été adoptée en Occident.
Mais, si la question de l'origine historique et géographique des transsepts semi-circulaires est conjecturale, celle de leur origine théorique est bien autrepaent obscure. Nous ne l'aborderons pas ; nous ne chercherons pas quel est le sens qu'il faut attribuer à cette forme archi tectonique, quelle est la pensée qui lui aura donné naissance. Évidemment il y a dans
NOTRE-DAME DE NOYON. 191 ces trois Ijémicycles groupés en forme de trèfle le même principe générateur que dans le triangle, c'est-à-dire le principe trinitaire. Le plan des églises à transsepts semi-circulaires exprime à la fois l'idée de la Trinité et l'idée de la Croix, et cette expression géométrique des deux grands symboles chrétiens est assurément plus complète, plus manifeste que celle qui résulte de toute autre forme analogue, et par exemple de la croix latine. Pourquoi cependant la chrélienté catholique a-t-elle adopté, de préférence, la croix latine pour le plan de ses églises? Encore une fois, nous n'avons pas le dessein de nous hasarder dans de tels problèmes. Ce sont de ces questions mystérieuses sur lesquelles on peut disserter à perte de vue, mais sans la moindre chance d'arriver à des résultats clairs et précis.
Toutefois, si nous n'osons rien affirmer sur l'origine soit historique, soit théorique, des églises à transsepts semi-circulaires en général, nous serons plus hardi en ce qui concei ne notre cathédrale de Noyon. Nous l'avons déjà dit et nous le répétons avec assurance, si les tr^inssepts de l'église c[iiscopale de Tournay n'avaient pas été terminés en liéniicycles, ceux de la cathédrale de Noyon affecteraient probablement une autre forme. Nous savons bien qu'il existe de trèsgrandes différences de détail entre les majestueuses colonnades des Iranssepts de Tournay et l'élégante décoration de ceux de Noyon; mais les uns comme les autres sont arrondis, et cette courbe demi-circulaire était trop insolite et trop peu compatible avec les conditions générales de Tarchitecture adoptée à Noyon, pour que nous n'y remarquions pas la trace évidenîe de Tesprit d'imitation. Un sait tous les motifs q^û
192 ÉTUDES era i/histoire de L'AUT.
viennent à l'appui de cette explication : les chanoines de Noyon, pendant qu'ils présidaient à la reconstruction de leiu* église, portaient, on s'eji souvient, un œil de regret et d'euvie sur cette crosse de Tournay qui venait de leur échapper : le souvenir de la grande et belle basilique qu'ils avaient perdue était si récent, que l'idée d'en reproduire en partie l'image devait, presque nécessairement, se présenter à leur esprit. Peut-être aussi l'ancienne église de Noyon avait-elle déjà ce trait de ressemblance avec celle de Tournay, et les nouveaux constructeurs ne faisaient-ils, en la réédifiant, que reproduire l'ancien plan modifié par le caractère nouveau de l'architecture à ogive. Quelle que soit celle de ces deux explications qu'on adopte, il n'eu existe pas moins, entre ces deux églises, une connexité évidente, et nous ne pouvions manquer, comme complément de notre travail, de mettre le plan de la cathédrale de Tournay en regard de celui de Notre- Dame de Noyon.
Pour compléterce parallèle, nous indiquerons toutes les églises, à nous connues, dont les transsepts, au lieu de se terminer carrément, affectent à leurs extrémités une forme arrondie.
Ne voulant parler que des monuments que nous avons vus, ou dont nous nous sommes procuré des plans d'une exactitude rigoureuse, nous ne pouvons dresser qu'une liste incomplète. Nous en signalerons nous-même les lacunes, car nous savons qu'il existe plusieurs églises de ce genre, notamment en Grèce S que nous ne pouvons citer que pour mémoire, faute de renseignements assez complets. Quoi qu'il
^ Je citerai, d'après le témoignage de M. Didron, qui a récemment parcouru la Grèce ;
NOTRE-DAME Dr^NOYON. 193 en soit, nous indiquerons un assez grand nombre d'édifices pour qu'on puisse suivre, de siècle en siècle et de pays en pays, les principaux exemples d'églises à transsepls arrondis. C'est un document qui sera facilement complété par ceux qui voudront étudier spécialement l'histoire de cette forme exceptionnelle, et qui pourront porter plus particulièrement leurs investigations sur les contrées d'Orient.
Voici les noms des églises à transsepts arrondis que nous avons visitées ou sur lesquelles nous avons des données suffisamment exactes :
La basilique de Constantin, à Rome; L'église de Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome ; Sainte-Marie-de-la-Conception, àRethléem; Sainte-Marie-du-Capitole, à Cologne ; Saint-Martin-le-Grand, à Cologne:
Les Saints-Apôtres, à Cologne ; Saint-Cassius et Saint-Florent, à Bonn ; Saint-Quirin, à Neuss;
1° La Métamorphose ou Transfiguration, église principale du Météore, le plus important des couvents de Thessalie ;
2** L'Eglise-de-Tous-les-Sainls , prmcipale église du couvent de Saint-Barlaam, également en Thessalie;
5*» La KoîfiTjaLc, Havayta^ ^morl de la Vierge) principale église ou cathoHcon du couvent de Sainte-Laure, au mont Athos ;
4° L'église d'Arachova, en Laconie ;
5° L'église du-Dochiarion, couvent du mont Alhos.
Ce sont là les principales églises à transsepts arrondis que M. Didron a eu occasion de voir pendant son voyage; mais il en a vu beaucoup d'autres moins importantes qu'il a rencontiées soit au mont Athos, soit enMorée, soit dans d'autres parties de la Grèce. Selon M. Didron, ces églises sont encore nombreuses en Grèce et dans tout TOrient.
194 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART. Saiiit-Éiisabeth, à Marbourg; La cathédrale de Pise ; Saint-Cyriaque d'Aiicône; Saint-François d'Assise ; La cathédrale de Tournay; La cathédrale de Soissons ; Saint- Liphard, à Meung-sur-Loire; Saint-Sauveur, à Saint-Macaire ; Sainte-Croix, à Quimperlé; Saint-Jean-Baptiste, à Riotord ; Sainte-Trinité, à Germigny-les-Prés; Saint-Germain, à Querqueville ; Saint-Saturnin, à Saint-Wandrille ;
Tous ces monuments, quelle que soit la diversité de leurs dimensions et de leurs formes, se ressemblent en ce point que leurs transsepts sont terminés en hémicycles; mais chez les uns ces hémicyles sont très-fortement accentués, chez les autres ils sont à peine visibles; enfin la manière dont les transsepts se marient au reste du plan présente également les combinaisons les plus diverses.
Nous allons passer rapidement en revue chaque édifice, soit pour en déterminer la date et le caractère, soit pour . montrer comment dans les uns le type primitif, l'idée pure de cette sorte de plan, se trouve réalisé, comment chez les aatres.on n'en aperçoit qu'une trace presque imperceptible. Nous citons d'abord, par ordre de date, celte grande con-
NOTRE-DAME DE NOYON. 195 struction en ruine longtemps connue à Rome sous le nom de temple de la Paix, mais que Nibby et tous les autres antiquaires modernes s'accordent à regarder comme les restes de la basilique de Constantin. Le temple de la Paix, bâti par Vespasien, fut incendié du temps de Commode, vers l'an 191 ^ de notre ère, et ne fut pas réédifié : les ruines dont nous parlons sont d'une époque évidemment plus récente, ainsi que le constate le caractère de la construction. Une médaille de Maxence, trouvée en novembre 1828, dans un massif de maçonnerie détaché de la voûte, aurait au besoin dissipé tous les doutes. Ces trois grandes salles voûtées, qui ne portent aucun des caractères propres aux temples antiques, formaient une des trois subdivisions d'une vaste fabrique bâtie par Maxence pour l'usage de magasins, puis convertie, après sa mort, en église à trois nefs, et consacrée au service divin par Constantin vainqueur et chrétien. Des fouilles exécutées en 1812 ont mis à découvert les fondations de tout l'édifice et ont permis d'en reconnaître les dispositions générales. Au fond de la nef du milieu, vis-à-vis de la porte d'entrée, il y avait une abside, comme dans les basiliques ordinaires ; mais ce qui dorme à ce monument quelque analogie avec ceux qui nous occuperit, c'est qu'au milieu de la nef latérale, qui seule a survécu aux deux autres, on voyait un enfoncement semi-cicrulaire qui semblait faire l'office de transsept. Toutefois, rien ne prouve que de l'autre côté de Tédifice, dans la nef correspondante, il y eût un semblable hémicycle. Nous ne pouvons, à ce snjet, faire que des conjectures, parce que cette partie du monument n'existe plus, et que les fouilles de 1812 n'ont donné de ce côté que des renseignements incomplets. On prétend mémo
196 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, qu'il n'esL pas possible de croire à l'existence de cette seconde abside latérale, parce qu elle aurait empiété sur la voie Sacrée qui bordait le flanc du monument. On ajoute que l'abside latérale qui subsiste n'a été construite qu'après coup, et probablement à une époque où, voulant changer l'entrée de la basilique et lui ouvrir une façade sur la voie Sacrée, on aurait été amené à pratiquer vis-à-vis de la nouvelle porte un nouveau sanctuaire.
Si ces explications sont exactes, la basilique de Constantin ne devrait pas figurer sur notre liste des églises à transsepts semi-circulaires. Fût-il même prouvé que cette basilique était flanquée de deux hémicycles latéraux, nous n'y verrions qu'une ébauche bien imparfaite d'une église à transsepts arrondis. Les trois hémicycles placés, à si grande dislance les uns des autres, et séparés par des lignes rectangulaires si prolongées, ne jouent qu'un rôle tout à fait secondaire; ils V sont à peine aperçus, et semblent troubler la régularité et l'harmonie du plan au lieu de lui imprimer un caractère de symétrie et d'originalité.
Ainsi la basilique de Constantin, lors même que son hémicycle latéral ne serait pas une construction parasite et étrangère au plan primitif, ne saurait être considérée comme une véritable église à transsepts semi-circulaires. Quant aux autres basiliques de l'ancienne Rome chrétienne, nous les visiterions toutes sans pouvoir trouver un seul exemple dé transsepts arrondis ; car nous n'admettons pas qu on puisse donner le nom de transsepts à ces deux imperceptibles absides qui font à peine saillie sur les deux flancs du chœur de Saint-Pierre-aux-Liens. Ces deux petites protubérances res-
remblent plutôt à des niches de statues qu'à de véritables Iranssepts. Évidemment, si le type des églises à transsepts arrondis a jamais essayé de pénétrer à Rome, il s'y est montré si timide, qu'il ne pouvait manquer d'y périr aussitôt.
Au contraire, si vous jetez les yeux sur le plan de Sainte- Marie-de-la-Conception à Bethléem, vous y trouverez sur-lechamp les caractères essentiels d'une église à transsepts semidirculaires; c'est-à-dire trois hémicycles d'une importance à peu près égale groupés triangulairement ou, pour mieux dire, en forme de trèfle. Ne croyez pas, toutefois, que cette église soit un modèle du genre ; loin de là, les angles saillants et rentrants au milieu desquels les trois hémicycles se trouvent en quelque sorte noyés, dénaturent et abâtardissent l'aspect extérieur du monument. Ce mélange de lignes courbes et de lignes rectangulaires est certainement une altération des conditions primitives et essentielles de ces sortes d'églises. Nous n'hésitons pas à croire que les trois hémicycles, se liant les uns aux autres comme un trèfle parfait et sans interposition de parties à angle droit, constituent le véritable type, le type primitif, le type oriental d'une église à transsepts semi-circulaires. Nous verrons tout à l'heure, à Cologne et sur les bords du Rhin, des reproductions de ce type plus parfaites, selon nous,que cette église de Bethléem. Il paraît que la principale église du couvent de Sainte-Laure, le plus ancien et le plus considérable de tous les couvents du mont Athos, n'est pas construite d'après le même plan que celle de Bethléem et * que l'hémicycle qui forme le chœur n'est séparé des deux hémicycles latéraux par aucune construction rectangulaire, il n'en
198 • ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, est pas de même, à la vérité, de Saint-Jacques et Saint-Jean, à Jérusalem : ici, comme à Bethléem, entre les transsepts semi-circulaires et l'abside, on trouve des lignes droites interrompant des lignes courbes ; seulement, au lieu des deux angles saillants que nous voyons à Bethléem, il n'en existe qu'un seul dans l'église Saint-Jacques et Saint- Jean. Reste même à savoir quelle est l'importance de cet angle ; car, s'il n'a pas plus de saillie que celui que nous allons remarquer tout à l'heure dans le plan de Sainte-Marie du Capitole^ à Cologne, ce n'est vraiment pas la peine d'en tenir compte. Pourvu que la jonction des trois hémicycles ne soit pas interrompus d'une manière sensible; pourvu que l'œil puisse suivre les courbes de ces hémicycles juxtaposés sans être heurté par des angles presque aussi prédominants que ces courbes elles-mêmes, il n'y a vraiment pas altération du type primitif et original des églises à transsepts arrondis.
Les renseignements que nous possédons sur Saint-Jacques et Saint-Jean de Jérusalem ne sont ni assez détaillés ni assez rigoureusement exacts pour que nous puissions dire si cette église se rapproche par son plan plutôt de Sainte-Marie du Capitole que de la Conceptioif de Bethléem. Mais nous avons la conviction que, si nous possédions les plans régulièrement levés de toutes les églises à transsepts arrondis qui subsistent encore en Grèce et en Asie Mineure, et surtout de toutes celles qui y ont existé, nous verrions que les plus anciennes, les plus belles, les plus nobles, celles qui nous reproduiraient le plus fuièlement Tidée mère qui dut présider à la conception de ces sortes d'églises, sont celles oii les trois hémicycles sd» marient et se hent Tmi à l'autre à l'extérieur aussi bien qu'à
NOTRE-DAME DE NOYON. 199 l'intéiieur, sans que l'interposition d'aucune forme disparate vienne troubler leur harmonieuse union.
Aussi regardons-nous les églises de Cologne, devant lesquelles nous voici maintenant parvenu, comme de vrais modèles de cette pureté de formes qui nous semble caractériser le type de cette famille d'églises. Ces trois beaux monuments sont d'une importance à peu près égale, quoique de dimensions diverses. Comme exemple de ce genre d'architecture, l'église Saint-Martin-le- Grand , malgré ses proportions modestes, n'est pas d'un moins grand prix que la majestueuse Sainte-Marie du Capitole et que les Saints-Apôtres , dont le plan est à la fois si grandiose et si élégant.
Nous ne voulons pas indiquer ici les différences de détail qui distinguent ces trois églises. Nous ne chercherons pas non plus à approfondir la question de savoir si, comme on le croit généralement, Sainte-Marie du Capitole est d'une date beaucoup plus ancienne que les deux autres ; que sa construction remonte au huitième ou au neuvième siècle, ou seulement au siècle des Othon, il importe assez peu; à l'une comme à l'autre de ces deux époques, il existait entre Cologne et l'Orient des relations qui suffisent pour expliquer la présence dans ces régions septentrionales d'une architecture si évidemment méridionale par ses formes et par son esprit : on peut donc s'abstenir d'un débat qui , ne reposant que sur des questions de détail, nous jetterait dans les interminables minuties d'une polémique archéologique. Le seul point sur lequel il faille insister, le seul qui soit essentiel pour le sujet qui nous occupe, est celui-ci : dans ces trois églises l'hémicycle central et les deux hémicycles latéraux ont exactement
Ja même profondeur, la même largeur, la même courbe : il y a entre eux une sorte d'identité ; et, en second lieu, loin d'être séparés par des lignes rectangulaires, ils se touchent et s'unissent immédiatement, et si de petites tours rondes, octogones ou même carrées, s'élèvent aux points de jonction, ce sont de simples accessoires qui, loin d'interrompre Tunion des trois hémicycles, la rendent encore plus apparente et donnent à l'ensemble du monument un aspect plus harmonieux.
Telles sont à nos yeux, nous le répétons, les condilions fondamentales d'une église à transsepts arrondis.
Allons-nous retrouver ces conditions exactement observées dans tous les monuments que nous avons inscrits sur notre liste? Nullement, puisque tous, au contraire, nous offrent des \ altérations plus ou moins notables des principes que nous venons de poser. Les seuls qui lui soient complètement fidèles sont :
l/' Sainte-Élisabeth de Marbourg;
2** Saint-Sauveur de Saint-Macaire ;
5° Saint-Germain de Querqueville ;
4" Saint-Saturnin de Saint-Wandrille.
Ces deux dernières églises, véritables miniatures, réalisent, chacune dans son genre, les deux conditions que nous avons posées, savoir : identité de formes et .de dimensions dans les trois hémicycles et absence de toute ligne rectangulaire aux points oii ils se rencontrent. L'une de ces églises, Saint-Saturnin, est d'un type encore plus pur que l'autre, parce que les hémicycles ont un rayon égal en largeur et en profondeur, ce qui est la loi du plein ceintre; tandis que dans Téglise de Querqueville les absides, beaucoup plus profondes que larges,
NOTRE-DAME DE NOVON. 201 se rapprochent déjà des données propres anx plans des églises à ogives. Et cependant ces deux petites églises sont à peu près aussi anciennes l'une que l'autre, s'il faut en juger par certains détails de leur construction, et particulièrement par les pierres à peine taillées et rangées en arêtes de poisson , dont se compose en grande partie leur maçonnerie. La tradition veut que ces deux petites églises soient antérieures au onzième* siècle, et probablement elle a raison. Mais si, absiraction faite du caractère de la construction, il fallait juger de leur ancienneté relative par la forme du plan, nous n'hésiterions pas à supposer que le droit d'aînesse appartient à l'oratoire de Saint-Wandrille.
Quanta Saint-Sauveur de Saint-Macaire, quoique remontant à l'époque romane et construit entièrement à plein cintre, ce monument est de date beaucoup plus récente que les deux autres. L'église Saint-Sauveur doit avoir été construite vers la fin du onzième siècle et peut-être même au commencement du douzième. Le plan en est admirablement pur. Il est impossible de mieux réaliser l'idée d'une église à transsepts semi-circulaires. Les trois hémicycles ne sont pas seulement parfaitement semblables , mais leur largeur esta peu près égale à leur profondeur; et, si leurs points de jonction laissent apercevoir quelques petites lignes rectangulaires, ces accessoires n'ont pas plus d'importance que dans les églises de Cologne, et n'allèrent en rien la pureté du plan. Mais nous devons fiûre remarquer un détail de construction que nous n'avons encore rencontré dans aucun des plans que nous venons d'examiner : les hémicycles ne sont semi-circu- Jaires qu'à l'intérieur; extérieurement leur forme est poly-
goiiale. Cette altération du type primitif suffirait pour indiquer que 1 église n'est pas d'une construction très-ancienne : ces absides polygonales sont déjà un acheminement vers le style à ogive. Il paraît qu'en Grèce, oii l'on voit aussi quelques églises, entre autres celles d'Aràchova et du Dochiarion, dont les transsepls sont ainsi arrondis en dedans et à pans en dehors, il est admis par la tradition que la construction en est po:^térieure à celle des églises dont les transsepts sont arrondis en dehors comme en dedans.
Passons à Sainte-Elisabeth de Marbourg : ici la forme polygonale règne non-seulement à l'extérieur, mais à l'intérieur des trois hémicycles : à la vérité le monument est entièrement construit dans le système à ogive. Les fenêtres sont divisées par des meneaux, leur largeur est égale à celle des trumeaux qui les séparent, les contre-forts sont saillants; en un mot, tout dans ce plan porte le caraclèie de l'archilecture à ogive, et cependant le signe distinctif et essentiel des églises à transsepts semi-circulaires, c'est-à-dire l'identité de l'hémicycle central et des deux hérrncycles latéraux, se rencontre dans cette église sans la moindre altération. Cette identiié existe aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur : point de groupes de chapelles autour de l'hémicycle central, point de nef collatérale l'enveloppant et lui servant de ceinture ; rien de plus, rien de moins dans aucun des trois : la ressemblance ou plutôt l'identité est complète. C'est peut-être là im exemple unique : du moins nous ne connaissons pas une autre église d'un style aigu aussi prononcé, où se trouve observées avec une exactitude aussi rigoureuse les lois propres aux églises à transsepts semi-circulaires. Ces lois ne sont violées
NOTRE-DAME DE NOYON. 205 que par la forme polygonale des hémicycles; mais c'est là une conséquence du mode de construction. Il est vrai que les transsepLs de Noyon et celui de Soissons, quoique bâtis dans le style à ogive , sont arrondis en dedans et en dehors, mais dans l'église de Noyon et dans les transsepts de Soissons le style à ogive est à peine formé, tandis qu'à Marbourg il est presque complètement dégagé de tout mélange de transition.
En résumé, Sainte-Elisabeth de Marbourg au treizième siècle, Saint-Sauveur de Saint-Macaire au douzième, Saint- Martin-le-Grand et les Saints-Apôtres de Cologne au onzième, Sainte-Marie du Capitole, Saint-Germain de Querqueville, et Saint-Saturnin de Saint-Wandrille à une époque probablement antérieure à Tan 1000, tels sont, parmi tous les monun>ents dont nous avons cité les noms , ceux qui reproduisent de la manière la moins imparfaite le type d'une église à transsepts semi-circulaires. Nous devons ajouter à cette liste Saint-Quirin de Neuss, car, si dans cette église la jonction des trois hémicycles se trouve interrompue à Textérieur par une succession de petits angles rentrants et saillants, il faut reconnaître qu'à l'intérieur les trois hémicycles sont à peu près identiques, et que sous le rapport de la symétrie et de l'harmonie, ils laissent peu de chose à désirer.
Mais tous les autres monuments que nous allons maintenant passer en revue présentent des altérations plus ou moins notables des deux principes fondamentaux posés ci-dessus.
Toutefois, ces altérations ne sont pas toutes de même nature : elles ne proviennent pas toutes du fait du premier architecte; souvent, au contraire, au lieu d'être nées avec le monument, elles ne résultent que de la rééditication de que-
ques-unes de ses parties. Dans cette catégorie il faut placer en première ligne la cathédrale de Tournay. Si nous ne savions, par le témoignage de l'historien de cette église, Jean Cousin*, que le chœur a été reconstruit au douzième siècle, et que l'ancien chœur était beaucoup moins profond que le nouveau, il nous suffirait, pour en avoir la preuve, soit de jeter les yeux sur l'architecture de ce chœur, postérieure
* « L'année auparavant, à sçavoir 1110, furent mis les fondements . du chœur neuf de l'église cathédrale de Nostre-Dame de Tournay, lequel n'a esté aclievé et voûté que quatre-vingts ans après ou davantage, soit à cause de la grandeur et profondeur que requeroit un corps de bastiment si grand, si haut, que celui qu'on encommençoit, soit à faute de diligence ou de moyens. Tant y a que j'ay remarqué que l'an 1145, quand Henry, chanoine de Tournay, receut la révélation de la vie de sainct Eleuthère, et vit une tlamme allumée venir sur lui, et entendit des voix avec une impétuosité comme d'une grande multitude de gens arrivants effroiablement, l'édifice n'estoit pas encore fermé, car cela luy advint passant au soir par la fabrique nœufve du chœur. Longtemps après, sçavoir, et environ l'an 1198, l'évesque Estienne donna une bonne somme de deniers, in opus maioris ecclesiœ, ad formandam decenter testudinem, sive celaturam ipsius ecclesix^ pour l'œuyre de la grande église, pour former proprement la voûte ou estofferie ' de la mesme église. On Ht en la vie de saint Bernard, livre premier, chapitre quatrième, au tome quatrième de Surius : Tôt a occupata memoria, videns (sanctus Bernardus) non videbat : quippe annum integrum exegerat in cella novitiorum, cum exiens inde ignoraret utrum adhuc desuper celata esset domus ipsa. Et à la marge est annoté que celata se prend pour testudineata, comme en ce texte tiré des registres de cette église de Tournay, où testudo chori et celatura sont mis pour une mesme chose.
c( Au demeurant, aucuns ont opinion que le chœur antique n'alloit pas plus avant qu'environ jusques où est de présent le Moïse de cuivre auquel on chante l'épistre ès jours fériaux, d'autant que de nostre temps, quand on a cuidé enterrer quelqu'un, l'on a trouvé un peu plus outre à costé une sorte de puits profond avec de l'eau, d '
NOTRE-DAME DE NOYON. m
évidemment à celle du reste de l'église , soit d'examiner sur le plan les deux hémicycles latéraux qui se marient si bien avec la nef, si mal avec le chœur, et qui semblent attendre qu'un troisième hémicycle de même forme et de même profondeur vienne les relier et rendre à l'ensemble du plan son harmonie et ses proportions. Si la cathédrale de Tournay n'avait pas été en partie reconstruite, si elle était aujourd'hui telle qu'elle était au onzième siècle, ce ne sont pas seulement quatre tours qui s'élèveraient au centre de l'église, nous en verrions six, car il y en avait nécessairement une de chaque côté de l'hémicycle central. Ces six tours, vues en perspective, devaient certainement produire un grand effet, car déjà les quatre qui existent donnent au monument une physionomie singulièrement imposante ; mais cet effet de perspective était obtenu aux dépens de la pureté et de l'harmonie du plan. Les trois hémicycles se trouvaient placés à si grande distance et séparés par des angles saillants et rentrants tellement prononcés, qu'on pouvait à peine saisir à l'extérieur la relation symétrique qui les unissait; et, d'un autre côté, à l'intérieur, le chœur et les deux transsepts étant beaucoup plus profonds que larges, l'église avait l'aspect non d'un trèfle, mais d'une croix allongée, forme qui n'est pas sans élégance, mais qui ne constitue pas, comme nous l'avons vu plus haut, le type, le véritable type d'une église à transsepts semicirculaires. Il y avait donc entre l'église de Tournay et une église à trois hémiclyces vraiment pure, telle que l'cghse des Saints-Apôtres, par exemple, la même diflérence qu'entre le petit oratoire de Querqueville et celui de Saint-Wandrille, ou, pour prendre des termes de comparaison plus élevés, qu'en- II. 12
tre réglise de la Conception de Bethléem et Sainte-Marie du
Capitole.
Il n'en était pas de même de la cathédrale de Soissons. juger de son ancien état par le seul fragment qui en reste, c'est-à-dire par le transsepts méridional ; on voit que les trois hémicycles devaient avoir une largeur égale à leur profondeur, que leur jonction n'était interompue par aucune ligue rectangulaire, et que l'église présentait la forme d'un trèfle composé de trois demi-cercles égaux. Reste à savoir à quelle époque la cathédrale de Soissons a dû exister telle que nous la décrivons. Cet hémicycle latéral qui subsiste a été construit vers le milieu du douzième siècle : il est conçu dans le style à ogive, mais avec des signes évidents de l'époque de transition. Le reste de l'église appartient au treizième siècle ^ Or, comment expliquer qu'à cinquante ans de distance on ait bâti un transsept rectangulaire en face d'un transsepts arrondi? Celui-ci n'est pas assez ancien pour avoir fait partie d'une église démolie aux trois quarts et remplacée par l'église actuelle. La seule explication qui se présente, c'est qu'il aura existé une ancienne église, une église à trois hémicycles égaux ; que cette église aura été complètement démolie vers le commencement du douzième siècle ; que pour la reconstruire on se sera d'abord attaché à reproduire exactement l'ancien plan, et que le transsept arrondi que nous voyons aura été édifié sur les fondations mêmes du transsepts précédent. Mais, pendant que les travaux s'exécutaient, l'idée de
* « Hoc ultimo (anno 1212) perfecta est ecclesia cathedralis, » [Gallia christiana, t. IX, col. 560 )
NOTRE-DAME DE NOYON. ' 207 changer le plan et de constoire d'après un nouveau mode aura prévalu, le transsepts arrondi déjà construit aura été conservé provisoirement, et sera ainsi parvenu jusqu'à nous. Quelle que que soit la valeur de cette explication, il est un point incontestable, c'est qu'il a existé à Soissons, soit au douzième siècle> soit antérieurement, une église à transsepts semi-circulaires du type le plus pur, et que, si la cathédrale actuelle ne nous montre qu'un vestige incomplet de l'ancien état des choses, la faute en est aux reconstructions qui l'ont partiellement altérée.
Arrêtons-nous devant une petite église extrêmement intéressante, qui doit aussi être rangée dans la catégorie des églises dont le plan a été modifié par des constructions d'une époque plus récente que le monument lui-même. Cette église est celle de Germighy-les-Prés. Nous ne voulons parler ni de la haute antiquité de ce petit édifice, ni delà mosaïque à fond d'or qui tapisse la voûte de son abside centrale, genre de décoration dont il ne subsiste peut-être pas un autre exemple en France ; nous remarquerons seulement que, si l'hémicycle méridional n'est pas de même forme que celui du côté opposé, c'est qu'il a dû être construit après coup. C'est donc encore là un de ces plans dont l'irrégularité n'est qu'apparente et ne povient que d'un accident.
Rien de semblable dans notre cathédrale de Noyon : le chœur et les transsepts ont été construits à peu près en même temps; si donc il n'y a pas la moindre analogie, du moins à Textérieur, entre ce chœur et ces transsepts, le hasard n'y est pour rien : ce défaut de symétrie est intentionnel, et c'est par un oubh volontaire que l'identité des trois hémicycles a
été mise de côté. Ceux qui ont construit cette église ont obéi à deux principes contradictoires ; ils ont voulu arrondir les transsepts par respect pour les traditions et les souvenirs du chapitre, et en même temps ils ont voulu faire un chœur à la nouvelle mode, c'est-à-dire entouré de chapelles rayonnantes et d'une nef collatérale. Ainsi, la cathédrale de Noyon doit être placée dans une classe à part : si nous la considérons extérieurement, les transsepts ont beau être arrondis, elle n'est pas pour cela une église à transsepts semi-circulaires, car la condition première n'existe pas, il n'y a pas identité de forme et de dimension entre les transsepts et l'abside; intérieurement, au contraire, cette identité est manifeste : mesurez de l'œil le chœur et les deux transsepts, c'est la même largeur, la même profondeur*. La seule différence qu'on y remarque consiste dans la nature des supports : les transsepts reposent sur des supports engagés dans les parois des murailles; le chœur, au contraire, sur des supports dégagés soutenant des arcades à jour. Mais, si vous mettez de côté ce détail, vous trouvez dans les trois vaisseaux la même coupe, les mêmes proportions, le même aspect d'ensemble. Ils ne présentent pas la forme de trèfle, mais, comme à Tournay, celle de la croix allongée. Cette similitude ajoute encore un degré de plus de vraisemblance à la conjecture que nous avons indiquée plus haut : ce n'est pas seulement l'intérieur d'une église à transsepts semi-circulaires qu'on a voulu reproduire,
* La largeur est la môme, à quelques centimètres près. Quant â la profondeur, elle n'est pas absolument semblable, car le chœur est plus long que les transsepts d'environ 1 mètre 40 centimètres, mais cette difiérence n'est pas sensible à l'œil.
c'est celui de la cathédrale de Touniay qu'on s'est proposé pour modèle .
Ainsi, à Tournay, à Soissons, à Germigny, l'altération du type primitif, c'est-à-dire le défaut de symétrie entre les trois hémicycles, n'est qu'apparente; elle n'a pas toujours existé et ne résulte que de constructions additionnelles, tandis qu'à Noyon elle existe, mais seulement à l'extérieur; intérieurement les trois hémicycles sont conçus d'après le même plan et forment trois parties égales d'un ensemble régulier.
Maintenant nous n'avons plus à examiner que deux catégories de monuments : chez les uns nous trouverons des transsepts semi-circulaires très-apparents et même d'une forme très-pure, mais disposés d'après des lois dont il est difficile de se rendre compte, et constituant ainsi parmi les églises de ce genre des variétés plus ou moins capricieuses ; chez les autres, les hémicycles latéraux sont si peu saillants, si peu prononcés, qu'on ne doit les considérer que comme de simples accessoires, et non comme formant par eux-mêmes de véritables transsepts. Dans ce nombre nous avons déjà placé la basilique de Saint-Pierre-aux-Liens ; nous pensons qu'on peut y ajouter et la cathédrale de Pise et Saint-Cyriaque d'Ancône. Évidemment, ces petits cul-de-four placés à l'extrémité de ces grands transsepts rectangulaires, sont conçus dans un tout autre esprit et jouent un tout autre rôle que les transsepts complètement semi-circulaires que nous avons vus jusqu'ici. Si le souvenir du type primitif, du véritable type des églises à trois hémicycles égaux, a exercé quelque intluence sur la construction de ces monuments, c'était ua
souvenir bien affaibli et comme étouffé par les habitudes Iiérédilaires propres au sol de l'Italie.
Encore quelques mots sur les églises dont les transsepts serai-circulaires ne pèchent pas par défaut d'importance, mais par la position irrégulière qu'ils occupent, et nous aurons achevé de parcourir tous les monuments qui figurent sur notre liste. Les églises de cette dernière catégorie diffèrent toutes les unes des autres : ainsi, dans la cathédrale de Bonn (Saint-Cassius et Saint-Florent), l'hémicycle central est d'une longueur tout à fait disproportionnée eu égard à celle des hémicycles latéraux, et notez bien que ce n'est pas à une reconstruction ni à un travail fait après coup qu'où peut attribuer ce défaut de proportion ; les deux transsepts et Tabside paraissent appartenir à la même époque; il n'existe entre les trois hémicycles qu'une différence assez légère dans la décoration architectonique et dans le nombre des fenêtres. S'ils avaient tous les trois la même profondeur, iis formeraient un ensemble à peu près régulier ; mais la longueur démesurée de l'un d'eux détruit toute harmonie, doime au plan un aspect insolite et fait de cette église une exception.
Dans l'église de Saint-Liphard, à Meung-sur-Loire, les hémicycles latéraux ou transsepts sont non-seulement moins profonds que Thémicycle central, mais en même temps beaucoup moins larges : les rapports symétriques qui devaient exister entre eux sont donc doublement troublés; et pour compléter la disparate qui résulte de ces différences de largeur et de longueur, deux petites absides dirigées dans le même sens que Tabside centrale servent de transition entre le chœur et les transsepts. Cet ensemble de cinq hémicycles
ne manque pas de majesté, mais ce n'en est pas moins une disposition capricieuse et contraire aux véritables l ègles qui constituent une église à transsepts semi-circulaires. Nous ne parlons pas d'un sixième hémicycle, celui qui a été pratiqué dans le collatéral de la nef, à côté du transsept septentrional. Cet hémicycle avait-il son pendant du côté du midi? Est-ce seulement une construction isolée, jetée là pour les besoins du service? Nous ne pouvons trancher la question ; mais, dans l'un comme dans l'autre cas, nous regarderions cette partie semi-circulaire comme étrangère au plan primitif de l'église, et nous n'avons pas besoin de cette irrégularité de plus pour placer l'église de Meung-sur-Loire parmi les monuments exceptionnels compris dans ce tableau.
La petite église de Saint-Jean-Baptiste de Riotord, en Auvergne, se termine aussi par trois absides dirigées vers le levant; mais celle du milieu n est pas, comme à Meung-sur- Loire, 'beaucoup plus large et plus profonde que les deux autres. Le transsept septentrional, le seul qui subsiste encore, se marie d'une manière un peu gauche avec l'abside latérale. Le plan de cette église à quelque chose de lourd et d'écrasé : c'est la même donnée qu'à Meung-sur-Loire, mais moins heureusement exécutée. Si nous ne connaissions pas d'autre éghse à transsepis semi-circulaires que celle de Riotord, nous nous étonnerions moins que ce mode de construire n'ait pas été plus généralement adopte.
Quant à l'église de Sainte-Croix de Quimperlé, sa forme ronde suffirait pour la mettre dans une classe à part ; lors même que ses deux bras arrondis seraient égaux entre eux, lors même qu'ils seraient identiques à l'hémicycle central,
la distance qui sépare ces trois hémicycles nous forcerait à ranger l'église Sainte-Croix parmi les exceptions. A vrai dire, ces hémicycles latéraux ne sont pas des transsepts, mais des chapelles : dans presque toutes les églises circulaires des chapelles sont ainsi pratiquées en dehors du cercle formé par la paroi extérieure du monument. Il est vrai qu'en général elles sont placées sans ordre ni symétrie, tandis qu'ici elles forment une croix régulière. Mais, si nous admettons l'église Sainte -Croix au nombre des monuments à transsepts semi-circulaires, on conviendra qu'elle doit prendre place parmi ceux qui » en reproduisent le type que très-imparfaitement.
Il en est de même de Saint-François d'Assise. Une abside très-courte et très-ramassée, des transsepts très-allongés, sans même parler de la forme polygonale de ces transsepts et de ces deux autres hémicycles placés comme au hasard à l'autre extrémité du monument, c'en est assez pour ne chercher ni sous les voûtes de cette église souterraine, ni dans le brillant vaisseau qui la surmonte, ce principe d'exacte symétrie et d'harmonieuse régularité qui constitue les véritables églises à transsepts semi-circulaires. Saint-François d'Assise est un admirable musée, le génie de la peinture dans l'ardeur de la foi et de la jeunesse a décoré ses murailles, mais l'architecture les a construites d'une main distraite et les yeux à demi fermés. Il n'en est pas moins curieux de trouver dans ce couvent italien, aux douzième et treizième siècles, un exemple, quelque altéré qu'il soit, de ces églises à transsepts semi-circulaires presque inconnus au delà des monts, et dont la France et l'Allemagne elle-mêmes nous offrent de si rares vestiges.
NOTRE-DAME DE NOYON. 213 Nous terminons ici cette série d'observations sur les églises à transsepts arrondis. Tous les rapprochements, toutes les comparaisons, tous les détails dans lesquels nous venons d'entrer sont de simples notes à l'usage de ceux qui voudront approfondir le sujet; c'est surtout en Grèce et en Asie Mineure qu'on pourrait avec profit chercher des lumières sur cette question. Si nous connaissions toutes les églises à transsepts arrondis qui subsistent encore dans ces contrées, si des dessins exacts en reproduisaient les formes et les dimensions, si l'époque présumée de leur construction pouvait être indiquée, nous posséderions les éléments d'un travail sérieux, et l'étude de notre tableau comparatif pourrait conduire à des résultats vraiment instructifs ; mais à défaut de ces moyens d'investigations, nous croyons pouvoir sans témérité persister dans la conjecture que nous avons hasardée en commençant : c'est en Orient, nous le répétons, que doit avoir pris naissance le type des églises à transsepts semi-circulaires, ou, pour mieux dire, à trois hémicycles égaux. Nous n'en voudrions pas d'autre preuve que l'impossibilité de trouver en Italie, c'est-à-dire dans le voisinage et sous la domination de Rome, une seule église de ce genre bien caractérisée.. Les essais avortés que nous voyons à Rome, à Pise, à Ancône, à Assise, nous confirmeraient au besoin dans notre conjecture : évidemment cette manière de construire n'est pas née sur le sol d'Italie, puisque, lorsqu'elle a voulu par hasard s'y produire, elle s'est montrée si timide et si pauvre. En un mot, s'il fallait donner le résumé de tous les éléments dont se compose le tableau comparatif que nous venons de tracer, ce résumé serait celui-ci : en Italie point
514 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, d'églises à transsepts semi-circulaires proprement dites; des essais informes qui prouvent que le type de ces églises était ou repoussé ou inconnu : hors d'Italie, dans les lieux où l'influence orientale n'a dû s'exercer qu'indirectement, quelques églises à transsepts semi-circulaires, mais des essais plus ou moins imparfaits : dans les lieux, au contraire, oii cette influence a été directe, comme à Cologne par exemple, des essais admirables, ou plutôt de véritables chefs-d'œuvre du genre. Si ce n'est pas là une démonstraùon n'est-ce pas au moins une raison de supposer que cette manière de construire les éghses est originaire d'Orient?