‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 17 sur 31 · EN JUDÉE · texte numérisé non relu

EN JUDÉE

Quels monuments le christianisme a-t-il construits et quel style a-t-il adopté dans les lieux mêmes qui l'ont vu naître, en Judée, à Jérusalem ? Cette question ne peut pas être sans importance pour ceux qui font de Tarchitecture chrétienne une sérieuse étude. Jérusalem e^ Rome, le berceau de la foi, le berceau de l'Église, voilà deux villes dont il faudrait, pour ainsi dire, connaître chaque pierre avant de dire un mot d'architecture chrétienne.

Il nen est pourtant pas ainsi. Rome elle-même est à peine connue ; je ne dis pas la Rome antique ni la Rome de la renaissance : l'une et l'autre sont, depuis trois cents ans, dessinées, décrites, commentées chaque jour par une armée permanente d'antiquaires et d'ai listes; je parle de la Rome

du moyen âge. Ciampini et ses successeurs nous ont savamment parlé des premiers édifices du christianisme à Rome ; ils ont éclairci les usages, les symboles de l'ancienne église, sans définir suffisamment les caractères de son architecture. C'est à l'histoire ecclésiastique bien plutôt qu'à Thistoire de l'art qu'ils ont prétendu travailler. Tout reste donc à faire, ou à peu près, sur l'art chrétien à Rome avant le quinzième siècle; mais à Jérusalem, c'est bien autre chose encore. Là pas ua document; je dirais presque pas un dessin qui puisse inspirer confiance. L'obscurité augmente en proportion de la distance. A Rome, ce qui reste obscur, ce sont quelques détails linéaires ou chronologiques : telle basilique est vieillie sans raison, telle autre, au contraire rajeunie; pour étudier tel monument on n'a que des vues pittoresques au lieu d'un bon dessin géométral, on manque de jalons, d'échelle, de mesure, mais on connaît du moins l'aspect des édifices, on en sait la physionomie, tandis qu'à Jérusalem on ne sait rien, ou ce, qui est pis encore, on hésite entre les versions les plus contradictoires. Les voyageurs en ce pays sont tous plus ou moins poëtes; ils nous ont peint leurs impressions, et, à force de sentir, ont oubhé de voir. Aussi nous confessons qu'après avoir vingt fois tenté de nous représenter les monuments chrétiens de la cité sainte, pour en faire seulement un classement approximatif, nous y avions toujours complétertient renoncé.

Ce n'est donc pas sans reconnaissance que nous avons lu le modeste et consciencieux travail publié par un jeune voyageur parti de France il y a dix ans. Après avoir visité la Grèce et la Thessalie, Constantinople et Smyrne, Palmire et la Syrie, traversé la Judée et remonté le Nil jusqu'à la (roisieme cattJ-

racte, il voulut ne pas rentrer dans son pays sans avoir clos celte longue pérégrination par un travail scientifiquement utile. Alors lui vint l'idée de retourner en Palestine, et d'y faire un assez long séjour pour dresser Tinvenlaire exact et méthodique de ces monuments chrétiens si mul connus, dont la vue, à son premier passage, Tavait vivement frappé ; en un mot, de faire tout justement ce qu'attendent depuis longtemps ceux de nos archéologues qui ont passé l'âge des voyages lointains.

Pour ce genre de travail, le voyageur dont nous parlons était dans des conditions excellentes. Point de prétentions littéraires ou poétiques ; un crayon sûr et précis, un crayon d'architecte ; un esprit net et observateur ; point de parti pris sur les questions archéologiques, et cependant une certaine habitude de voir et de comprendre les monuments; une mémoire enfin oii sont déjà gravés les formes, les proportions, les détails principaux de notre architecture française du moyen âge. Voilà bien des raisons pour ouvrir avec confiance ce gros volume in-4° parsemé de nombreuses planches ^ Ce qu'il y a de plus rare, c'est qu'il tient ses promesses, et qu'après Tavoir lu on en garde une idée claire et satisfaisante.

Nous passerons l'introduction, non sans regrets; car ce trajet du Caire à Jérusalem, à travers le petit désert, est un charmant récit, simple, animé, attachait. J en dis autant de ces pages où les solennités religieuses de la semaine sainte à Jérusalem sont racontées avec autant de naturel que d'émotion. Ce n'est pas là ce qui doit nous arrêter. Nous ne voulons

* Public à Paris, 1860, sous ce titre : les Églises de la terre sainte, par M. le comte de Vôgué.

que résumer les résultats principaux acquis par notre archéologue, faire avec lui le dépouillement de ses notes e* l'élude de ses dessins.

En Judée, comme en Italie, comme dans tout l'empire, les premiers édifices chrétiens bâtis à ciel ouvert ne peuvent être évidemment antérieurs à Constantin ; mais pendant les trois siècles qui ont précédé son triomphe, le christianisme, dans ces contrées, n'avait-il rien fondé? Sous le sol même de Jérusalem ou dans le flanc des vallées qui l'entourent, n'avait-il pas creusé ses catacombes, bâti quelques tombeaux, quelques sanctuaires secrets et souterrains, comme on en trouve en si grand nombre autour de Rome, à Naples et dans d'autres lieux d'ItaUe? Nul doute qu'il n'en fût ainsi, des monuments écrits l'attestent ^ ; seulement jusqu'ici aucune découverte n'a confirmé ce témoignage. Ce n'est donc qu'avec Constantin que peuvent commencer nos recherches.

On sait quel incroyable nombre d'édifices religieux ce prince a fait construire. Depuis son édit de Milan et surtout depuis la chute de Licinius, de tous côtés dans son vaste empire on vit sortir de terre les monastères et les églises ; mais ce fut surtout en Judée que se porta son ardeur de bâtir. Sa mère, l'impératrice Hélène, était venue de sa personne visiter, reconnaître, étudier les rochers, les grottes, les chemins, témoins soit des grandes scènes de la Passion,

* Voyez deux lettres du pape saint Clément àl'évêque de Sion, citées par Mansi [Histoire des Conciles, t. I, p. 126-157): Ces lettres sont relatives aux rites ecclésiastiques et à la tenue intérieure des sanctuaires, ce qui suppose l'existence de constructions ou de locaux affectés au service divin.

L'ARCHITECTURE CHRÉTIENNE EN JUDÉE. 237 soit de Tenfance ei de la vie du Sauveur. A l'aide de traditions mal éteintes, de souvenirs encore vivants, elle avait rétabli Tilinéraire complet de rÉvangile, et chaque station reconnue authentique, elle Pavait signalée à son fils comme un emplacement destiné par Dieu même à une chapelle ou à une église.

C'est ainsi qu'en quelques années s'élevèrent presque à la fois de vastes ^constructions, splendidement ornées, à Béthléem, à Nazareth, à Béthanie, au mont Thabor, et avant tout à Jérusalem, où deux grandes basiliques furent construites : l'une, sur le mont des Oliviers, l'autre, la première de toutes, sur le Calvaire, et sur le Saint-Sépulcre, en r honneur de la résurrection.

Deux siècles après Constantin, un autre empereur, grand constructeur anssi, Justinien, n'oubliait pas plus que lui la terre sainte dans la distribution de ses largesses. Vingt édifices de premier ordre sont cités par Procope comme bâtis en Judée de son temps. C'était, sur d'autres plans et dans un autre style, l'œuvre de Constantin que Justinien contiimait ; il voulait que dans la Palestine il n'y eût pas un seul lieu témoin d'un fait évangélique sans que la place en fût marquée et la mémoire honorée par quelque monument, grand ou petit. Aussi Jérusalem, au dire des contemporains, devint alors comme encombrée d'édifices religieux de tout genre.

Qu'en restait-il, moins de cinquante ans après la mort de Justinien, au conmiencement du septième siècle, après Tannée 614? Des monceaux de ruines. L'invasion de la Palestine et la prise de Jérusalem par Chosroès II, roi des Perses,

fut autrement fatale aux églises que ne l'avait été le sac de Rome par Alaric. Ce ne fut pas un pillage seulemenl, mais une dévastation. Le vainqueur, il est vrai, devint tout à coup tolérant, et laissa les chrétiens réparer en partie le mal qu'il avait fait. Mais Omar et ses mahométans eurent bientôt, à leur tour, envahi ce malheureux pays; Jérusalem, qui seule résista, obtint par capitulation le respect de ses monuments ; dans le reste de la contrée, rien ne fut épargné. Voilà donc, avant même que le septième siècle eût atteint la moitié de son cours, deux destructions presque complètes des monuments chrétiens de la Judée. Ce n'était pas la dernière ni même la plus terrible. Après quatre siècles d'oppression à peine interrompue par un peu de repos sous certains califes modérés, comme Haroun-al-Raschid, quatre siècles de continus efforts pour réparer tant bien que mal et en cachette ce qui restait de leurs sanctuaires désolés, les chrétiens de la terre sainte allaient subir une nouvelle catastrophe. L'an 1010, le cahfe Hackem-Biamr-lllah , un insensé, un monstre, fit, de sang-froid, détruire par le marteau et par la 'flamme toutes les églises de Jérusalem. Un cri de désespoir parti de ces ruines fumantes retentit jusqu'en Occident. L'Europe s'en émut et fut bientôt comme entrahiée à la conquête des lieux saints.

On voit donc que lorsque les croisés s'emparèrent de Jérusalem, en 1099, ils durent ne trouver debout aucune des églises bâties avant le septième siècle par les empereurs chrétiens. Ne prenons cependant pas à la lettre ces mots de destruction complètej d'édifices rasés, que les historiens prodiguent volontiers. Rien n'est plus long, plus difficile et

plus coûteux que de raser un monument, et plus les destructeurs sont barbares, moins il y a de chance de complète destruction. On fait crouler les voûtes, on décapite les murailles, puis vient l'instant où les décombres atteignent en hauteur les pierres restées en place ; alors les destructeurs s'arrêtent faute de pouvoir déblayer. Sauf dans ce cas trèsrare oii l'édifice est voué à une sorte d'anathème, où la charrue doit passer sur son sol, on le laisse à moitié détruit.

Rien n'empêcherait donc quen 1099, Jérusalem n'eût conservé quelques parties des églises de Constantin et de Justinien, sans compter que parmi ces églises il y en avait qui, converties dès Tabord en mosquées, durent ne souffrir que de légers dommages. Personne ne peut dire aujourd'hui en quoi consistaient alors ces constructions plus ou moins mutilées; ce qu'on sait seulement, par d'innombrables témoignages, c'est que les croisés, pendant les quatre-vingthuit ans qu'ils possédèrent la Palestine, furent à leur tour d'intrépides constructeurs, qu'ils couvrirent le pays nonseulement de châteaux forts, de ponts, de routes, de travaux civils et militaires de tout genre, mais d'églises et de couvents; qu'ils aspiraient à tout remettre à neuf et s'attachaient de préférence, comme leurs prédécesseurs, à bâtir sur les lieux dont la tradition locale leur attestait la sainteté. D'où nous pouvons conclure que si les musulmans, sans le vouloir, n'avaient pas entièrement détruit les constructions romaines et byzantines antérieures au septième siècle, le zèle des croisés dut leur venir en aide et qu'il en restait peu de chose, lorsque ceux-ci perdirent la Palestine en 1487. Et comme depuis leur expulsion jusqu'au jour où nous soni-

mes, Jérusalem et la terre sainte sont constamment restées aux mains des infidèles ^, comme dans ce long intervalle la seule concession que les puissances européennes aient arrachée aux musulmans en faveur des chrétiens de la terre sainte s'est bornée à ne pas interdire toute réparation de leurs églises, sans que jamais, dans cette situation précaire, ils aient eu ni la sécurité, ni la richesse qui permet de bâtir à nouveau, il s'ensuit que, dans ces contrées, tout monument d'originechrétienne, quel qu en soit letat de ruine ou de conservation, est nécessairement antérieur à H87. Il n'y a rien au delà que de purs replâtrages, sans caractère et sans valeur.

Dès lors l'archéologue ne peut pas faire de grands écarts ; sa tâche est nettement tracée : tout se réduit à distinguer quelleest, dans ces monuments chrétiens de la Judée, tels qu'ils existent aujourd'hui, la part, si faible qu'elle soit, des quatrième, cinquième et sixième siècles, et quelle est, au contraire, celle du douzième, c'est-à-dire des croisés ; en second r lieu, dans l'œuvre des croisés, cequi vient d'Occident par importation directe et sans mélange, ce qui est né au contraire, des influences de l'Orient. A ces deux questions s'enjoint une troisième, celle de savoir si, dans ce même douzième siècle, pendant Toccupation des croisés et à l'ombre de leur puis-

* Excepté pendant quelques années du treizième siècle. Frédéric II rentra dans Jérusalem à prix d'or, en 1229, et con^rva pendant quinze ans la possession de la ville ; mais cette possession contestée ne permit d'entreprendre aucune construction. Il en fut de même dans le petit nombre de villes du littoral, que les croisés conservèrent encore pendant quelque temps après leur expulsion de Jérusalem en 1187; constamment assiégés ils ne songèrent qu'à se défendre et nnllenient à construire.

cance, on ne vit pas s'élever en Palestine, par les mains de chrétiens dissidents, des édifices religieux qui ne portent aucune trace des souvenirs de l'Occident, et dont tous les éléments au contraire, plan, structure et détails, proviennent seulement des influences indigènes.

M. de Vogué reconnaît l'importance de cette dernière question. Les historiens des croisades disent, en effet, que le nombre était grand de ces constructions schismatiques. L'un deux ^ s'exprime ainsi : (( Je ne vous ai mie nommé les abéies et les moustiers des Suriens, ne des Gréjois^ ne des Jacobins, ne des Boanins, ne des Ne!?toriens, ne des hermites, ne des autres manières de gens qui n'estoient mie obéissant à Rome, dont il y avoit moustiers et abéies en la cité. » Beaucoup d'éghses provenant de ces monastères existent encore aujourd'hui, en tout ou en partie; M. de Vogué nous le confirme et indique même les deux sortes de plans que ces églises affectent presque toutes, l'un carré ou formé de carrés, c'est-à-dire en croix grecque; l'autre allongé h la latine, mais, l'un comme l'autre, tout byzantins d'aspect, grâce aux coupoles qui les couronnent. Malgré l'intérêt qui s'attache à ce groupe de monuments, M. de Vogué n'a point tenté d'en approfondir l'étude. Il le recommande aux voyageurs futurs, n'ayant eu ni le temps de tout faire, ni l'envie de s'aventurer

* L'auteur du récit anonyme inlitulé la Cîfezâe Jhérusalem. Pii])Ii(i pour la première fois par M. le comte BeugiioL à la suite des Assises de Jérusalem, d'après un manuscrit de la hibliolhèque impériale, rc'imprlmé souvent depuis cette époque d'après d'aulres manuscrits, ce récit est reproduit par M. de Vogué dans l'appemlice de son ouvrage avec une addition importante intitulée des Pèlerinages de la terre-sainte. II. 14

dans les obscurités de rarchitecture byzantine. Toute son attention s'est portée sur les deux premières questions, et même plus particulièrement, à vrai dire, sur la seconde, tout à la fois plus attrayante et moins hypothétique.

Il n'a cependant rien négligé de ce qui concerne les constructions d'origine impériale, c'est-à-dire antérieures au septième siècle. Une seule église appartient, selon lui, à l'époque de Constantin, sinon dans toutes ses parties, du moins dans son ensemble, c'est la grande basilique de la Nativité, à Bethléem.

On se demande d'abord par quel miraculeux hasard cette église a seule échappé aux causes de destruction que nous avons énumérées, et que toutes les autres églises ont subies. Il n'en est pas moins vrai qu'elle existe, et, dès lors, quel âge lui donner? Les moins crédules ne peuvent la rajeunir que de deux siècles tout au plus, c'est-à-dire supposer que c'est Justinien et non Constantin qui Ta bâtie. Or, sans compter que dès le premier coup d'œil ce monument présente des caractères architectoniques complètement abandonnés au temps de Justinien, tels que l'emploi des architraves en plate-bande, et Tabsence de toute espèce de coupole, une autre considération nous fait pencher à ne pas rejeter la tradition généralement admise , et à voir, comme M. de Vogué, dans cette basilique dont personne ne conteste la haute antiquité, le monument bâti par sainte Hélène et par Constantin sur la grotte de Bethléem. Cette considération, c'est que, dans le cas dont il s'agit, la différence de deux siècles n'est qu'une bagatelle qui ne vaut pas la discussion. Si on nous parlait de descendre jusrpi'au douzième siècle, à

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la bonne heure! ta conservation du monument cesserait d'être extraordinaire; mais puisque cette hypothèse serait mat^iellement impossible, puisqu'il n'y a de choix qu'entre Justinien et Constantin, et que les causes de destruction qu'on suppose infaillibles ne se sont pas produites entre^ces deux empereurs, mais postérieurement à tous deux, il n'en coûte pas plus, prodige pour prodige, de croire à Constantin qu'à Justinien. Ajoutons que cette concession est d'autant plus facile qu'à en juger par les*dessins de notre voyageur, il y a dans la basilique de Bethléem de notables analogies avec Sainte-Marie-Majeure de Rome. Or Sainte-Marie-Majeupe, quoique restaurée et presque reconstruite à diverses reprises, n'en est pas moins restée, dans le cœur de ses murailles, dans ses colonnes et jusque dans une partie de ses mosaïques, l'œuvre authentique de Libérius et de Sixte III, lesquels vivaient au quatrième et au cinquième siècle.

Nous invitons le lecteur à consulter l'ouvrage de M. de Vogué pour étudier les détails de cette basilique de Bethléem et les documents qui la concernent.

11 y verra chaque partie du monument mise en regard des récits qu'en ont doimés les pèlerins et les chroniqueurs des onzième et douzième siècles. La concordance est complète; c'est bien le même édifice, sauf la riche ornementation en mosaïque qui en couvre les parois intérieures. Rien qu'au style de ce revêtement on voit, et les récits contemporains le diraient au besoin, qu'il est l'œuvre des croisés, et qu'il remplace l'ancienne décoration de Constantin, tombée probablement sous le marteau de Chosroès ou d'Omar.

Après la basilique de Bethléem, seul spécimen encore

2:^. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, debout de l'architecture de Constantin, voici, dans cette même famille des constructions antérieures au septième siècle, un autre monument qui seul aussi représente en Palestii^ un autre genre d'architecture : c'est l'église de la Présentation de la sainte Vierge an Temple, bâtie à Jérusalem par ordre de Justinien sur l'emplacement et sur les ruines du temple de Salomon. Ici, rien de miraculeux dans la conservation du monument. L'église de la Présentation, édifiée depuis à peine un siècle, fut convertie ennnosquée par Omar, le jour même de son entrée dans la ville, et depuis ce temps, à l'exception seulement du douzième siècle, où elle fut rendue au culte chrétien, elle a toujours formé la partie centrale, le noyau de la mosquée, El-Aksa. D'immenses constructions musulmanes l'entourent et l'étouffent ; néanmoins on parvient à l'extraire par la pensée et à la restituer dans son premier état. Bâtie sur un tout autre plan que Sainte-Sophie de Constantinople, puisqu'elle a forme de basilique, elle n'en est pas moins conçue dans le même style, ornée dans le même goût, et la coupole y joue aussi un rôle nécessaire, quoique moins important.

Ces deux témoins des premiers siècles du christianisme en Judée méritent seuls qu'on s'arrête devant eux. De tous les autres monuments de cette même époque il ne reste que d'informes débris, des fragments presque méconnaissables, qui peuvent donner lieu à d'utiles observations, à des études de détail, mais sur lesquels ici nous n'avons pas à nous appesantir. Passons donc à une autre époque, plus riche, moins maltraitée par le temps et par la barbarie, époque qui tient la plus grande place dans le livre de M. de Vo-

L'ARCIIÏTECTURE CHRÉTIENISE EN JUDÉE. '245

gué, et qui lui donne son principal attrait et sa physionomie.

On ne connaît qu'à moitié les croisades ; on ne sait pas tout ce qu'il y a de merveilleux et d'étrange dans ce pèlerinage armé des peuples d'Occident , lorsqu'on n'en voit que le côté épique, c'est-à-dire religieux, chevaleresque et militaire. Il faut, après la conquête, assister à l'installation des vainqueurs, aux transformations qu'ils imposent à cette terre d'Asie. Ce ne sont pas des colonisateurs qui étudient les intérêts du pays qu'ils occupent et qui peu à peu transigent avec lui ; ce sont des inspirés ; la foi. les a fait vaincre, ils croient tout possible. Leurs lois /et leurs coutumes, le mécanisme compliqué de leur société féodale, leurs titres , leurs hiérarchies militaires et ecclésiastiques, leur patrie tout entière en un mot, il l'apportent avec eux et la transplantent en Palestine. Aucun obstacle ne les arrête, pas même le climat. Est-il donc étonnant qu'ils aient transplanté aussi tout d'une pièce leurs églises et leurs monastères? Les deux faits sont de même évidence. Le premier se lit en toutes lettres dans les Assises de Jérusalem et dans cent autres monuments écrits; la preuve du second est dans des édifices, encore eîi trèsgrand nombre, dont le système de voûte, les pioiéilés de construction, les plans, les formes et certains détails décora-

tifs n'avaient, jusque-là, jamais paru dans ces contrées^ jamais n'y ont reparu depuis, et qui rappellent trait pour trait les églises construites en Europe, et spécialement en France, deH40àH80.

C'était la seconde fois , à quarante ans d'inter^^alle, qu'nne conquête à main armée produisait un tel changement. Guillaume et ses Normands venaient d'envahir l'Angleterre, et là aussi les lois, les coutumes, la langue et l'architecture des vainqueurs s'étaient transplantés de vive force. Mais renireprise était moins téméraire. Un simple bras de mer séparait les deux peuples; la transplantation s'opérait sous la même latitude, sous le même ciel, presque sur la même terre ; tandis que nos croisés, c'était à huit cents lieues de la mère patrie et dans des sables brûlants qu'ils prétendaient porter la France. Aussi Guillaume a réussi et les croisés n'ont possédé la Palestine que quaire-vingt-huit ans. Le tour de force est déjà grand d'avoir ainsi, pendant près d'un siècle, foit violence à la nature.

M. de Vogué raconte de quelle surprise il fut saisi la première fois qu'à Jérusalem ses regards rencontrèrent un de ces monuments contemporains des croisades. Il y avait déjà quelque temps qu'il était hors de France. Il venait de visiter les églises byzantines de la Grèce, du mont Athos et de Constantinople, les mosquées de Damas et du Caire; ses yeux n'étaient plus faits qu'aux formes orientales ; le contraste fut subit et complet. Il avait devant lui des proportions, des lignes dont il avait perdu l'habitude, mais que sa pensée retrouvait au delà des mers, dans le pays qu'il avait quitté. C'étaient bien les piliers de notre époques de transition, ces

L'ARCHITECTURE CHRÉTIENNE EN JUDÉE. 247 piliers flanqués de culonnettes déjà légères et élancées, c'étaient ces arcs doubleaux, ces tores, ces nervures dont les modèles lui apparaissaient au loin sur les bords de la Loire, de la Seine ou du Rhin.

L'étonnement du jeune archéologue nous surprend d'autant moins que nous-même, il y a trois ans, sans sortir de Paris, nous avons éprouvé quelque chose de semblable la première fois que M. Salzmann soumit à l'Académie des inscriptions ses admirables photographies des monuments" de Jérusalem. Au milieu de ces images de l'antique sculpture hébraïque, des tombeaux des rois de Juda, des gigantesques assises de l'enceinte du Temple, nous crûmes que, par erreur, s'étaient glissées quelques églises photographiées soit en Saintonge, soit en Poitou, soit dans d'autres provinces du centre ou du midi de la France; et pas du tout, c'étaient les chapKaux, les tympans, les archivoltes du Saint-Sépulcre et de Sainte-Anne de Jérusalem que nous avions devant les yeux. Ce qui nous étonnait le plus, ce n'était pas de rencontrer la preuve que notre douzième siècle n*avait pas emprunté son architecture à l'Asie, mais Ty avait, au contraire, transportée; car cette preuve n'était que la confirmation de nos propres idées, de conjectures exprimées par nous maintes fois depuis trente ans ; mais autre chose est voir, autre chose conjecturer. Aussi ce plaisir fugitif (|ue nous avait causé M. Salzmarm nous l'avons goûté plus à l'aise, plus vif et plus complet dans les dessins et les écrits de M. de Vogué. Ce n'est pas moins de vingt églises de même style et de même origine qu'il nous flut passer en revue. Toutes n'ont pas, à coup sûr, même importance, même intérêt ; il y en a de second, même de

2i8 ÉTUDES SUR L'HISTOÎRE DE L'ART, troisième ordre ; mais ce qui ûiit nombre ne nuit pas en semblable matière : des observations secondaires, des exemples qui seraient presque nuls, s'ils étaient isolés, se fortifient en se multipliant.

Ajoutons que cette série d'études a pour but non-seulemeat d'indiquer les analogies de ces églises de Palestine avec nos églises françaises, mais d'y signaler aussi quelques légères différences, résultat nécessaire de circonstances locales, et même d'anciens usages du pays reprenant peu à peu leurs droits. Ainsi, entre autres exemples, toutes ces églises, à l'intérieur, sont telles qu'elles seraient en France, tandis qu'extérieurement elles ont un caractère à part, provenant de la façon dont sont couvertes les nefs latérales. Le bois est rare en Palestine comme dans tout l'Orient; et ce n'est pas seulement par caprice et par fantaisie qu'en ces contrées, toutes les habitations, palais, temples ou cabanes sont couverts de terrasses, soit plates, soit hémisphériques, c'est pour se passer de charpente, et suppléer par un blocage aux toits posés sur pannes et sur chevrons. Or, si àFintérieur des nefs rien ne défendait aux croisés de fah^e comme chez nous des voûtes à nervure, en dehors le défaut de charpente les forçait de couvrir ces voûtes à l'orientale, c'est-à-dire eu terrasses. D'où résultait, même au dedans de la nef principale, une certaine innovation dans la longueur et la disposition des fenêtres.

ici nous devons faire observer que cette façon de couvrir les bas côtés d'une église à trois nefs n'était peut-être pas, au douzième siècle, aussi étrangère aux habitudes de la France méridionale, et même de toutes nos provinces, que M. de Vogué paraît le supposer. La diflérence qu'il signale, très-

rédîe aujourd'hui, ne l'était pas à beaucoup près autaiil il y a ciiiq ou six siècles. Eu effet, lorsqu'en 1831 on dut refaire à neuf les toitures des chapelles qui entourent le chevet de l'église abbatiale de Saint-Denis, chapelles construites par Suger précisément à l'époque où les croisés régnaient en Palestine, on s'aperçut que ces toitures ne faisaient pas partie de la construction primitive, que c'était une addition postiche, et qu au temps deSuger les chapelles n'avaient pour couvertures qu'un dallage légèrement incliné, une vraie terrasse à l'orientale, ou, pour mieux dire, à la méridiounale. Ce qui fut trouvé là à Samt-Denis, nous Tavons depuis observé dans vingt autres églises de France, bâties soit au douzième, soit au onzième siècles. L'architecture romane, méridionale par essence, s'est d'abord conformé dans ses types aux usages méridionaux, et les a conservés en se propageant dans le Nord. C'est seulement lorsqu'en France la victoire du Nord sur le Midi fut devenue définitive, et qu'en architecture le type pyramidal, le style du treizième siècle, fut parvenu à son complet épanouissement, à son triomphe incontesté, c'est seulement alors que l'usage devint universel de couvrir les bas-côtés des églises par des toils en charpente plus ou moins inclinés, et comme au moyen âge, dès qu'un procédé de ce genre se trouvait adopté, l'application en devenait générale, aussi bien pour la restauration des anciens édifices que pour la construction des nouveaux ; chaque fois que depuis le treizième siècle les terrasses d'une église ou romane ou de transition ont eu besoin d'une réparation importante, on n'a pas pris la peine de refaire les dallages et, sans façon, on a changé l'aspect du monument à l'extérieur, en substituant aux anciennes terrasses un toit

en appentis, lequel, la plupart du temps, obstrue et rend aveugle soiile triforium s'il en existe, soit au moins la partie inférieure des fenêtres de la nef principale. D'où il suit qu'en réalité et sauf des cas exceptionnels, les églises de la Palestine, bâties par les croisés, pouvaient bien être au douzième siècle, même extérieurement, la lidèle image des nôtres.

Nous renvoyons à l'ouvrage de M. Vogué ceux qui voudraient connaître avec détail tout ce qui reste encore des débris des croisade^., soit à Jérusalem, soit sur le littoral, soit dans les villes de l'intérieur; nous ne nous arrêterons ni à Djebeil, ni àRamleh, ni à Lydda, pas davantage à Sébaste, à Napplouse, à Sepphoris, pas même au mont Sion, ou sur le mont des Oliviers, ni devant les églises delà Magdeleine et de Sainte-Anne, cette dernière surtout, si curieuse et si bien conservée ; mais nous ne pouvons nous dispenser de dire au moins quelques mots de l'église du Saint -Sépulcre, d'abord parce que le Saint-Sépulcre c'est tout Jérusalem, et parce que la dissertation relative à cette église, aussi étrange que vénérable, est aussi, à vrai dire, tout le livre de M. de Vogué.

On ne peut trop le féliciter de s'être si bien tiré de ce dédale inextricable. Tout l'honneur, il est vrai, ne lui en appartient pas. Les recherches récentes de deux antiquaires anglais.

L'ARCHITECTURE CHRÉTIENNE EN JUDÉE. 25i M. William et M. le professeur Willis * lui ont servi de guide ; il se hâte d'en avertir. Mais quand on a tenu compte des emprunts qu'il leur fait et des points qu'il rectifie, surtout de l'ordre et de la clarté qui régnent dans sa dissertation, c'est principalement à lui qu'on est tenté de rendre grâces.

Quel service, en effet, que de nous conduire d'un pas sûr dans cet amas de constructions en apparence incohérentes ! Lorsqu'au début de cette étude nous parlions de l'épaisse nuitqui enveloppe Jérusalem, c'était surtout le Saint-Sépulcre que nous avions dans la pensée. Est-il au monde un monument dont on ait plus parlé, et qui soit moins connu, moins expliqué, nous aurions dit moins explicable, sans les guides nouveaux qui nous sont arrivés. Tous ceux qui jusqu'ici en ont donné la description n'ont vu, pour ainsi dire, que son vêtement religieux, la pompe de ses cérémonies, l'éclat de ses autels, les pieux objets qui le décorent et jusqu'aux lampes qui Téclairent ; ils n'ont oublié qu'une chose, le monument lui-même et son histoire. Nous comprenons qu'en un tel lieu la première pensée ne soit pas à l'archéologie; avant de songer à l'art et à l'histoire, on adore et on prie ; mais l'histoire de ces murailles n'a-t-elle pas aussi son côté religieux? N'est-ce pas un enchaînement de circonstances providentielles qui, depuis bientôt dix-neuf cents ans, malgré le paganisme, malgré la barbarie, malgré la guerre et l'incen-

* The Holy city, 2» édition, Londres, Parker, 1849. C'est à la suite de cette édition de l'ouvrage de M. Williann que se trouve un nicmoire du professeur "Willis sur l'hisloire architecturale de l'église du Saiiit-Sépulcre.

die, a constamment gardé ces divins sanctuaires à l'adoration des fidèles? Pour nous c'est plus qu'une satisfaction d'esprit de pouvoir suivie enfin, autrement qu à tâtons, les transformations successives de cette église , la première du monde.

Deux choses sont surtout remarquables dans ce travail de M. de Vogué ; d'abord sa restauration idéale de l'œuvre de Constantin, puis son étude de Fœuvre des croisés.

Le point de départ de toutes les erreurs, le piège oii tombaient jusqu'ici ceux qui tentaient de comprendre Fagencement de ces constructions bigarrées dont l'ensemble compose I église du Saint-Sépulcre, c'était, grâce à deux mots d'Eusèbe mal compris, cette croyance généralement admise et profondément enracinée que l'édifice primitif, l'église de Constantin, était bâti sur un plan circulaire. Il est aujourd'hui démontré, par l'examen combiné des textes et du terrain, que cette église était en forme de croix latine, immense basilique, réunissant en un seul édifice et recbuvrant sous un seul toit tous les souvenirs du crucifiement et de la résurrection de Jésus-Christ.

C'est le chevet, l'abside de cette basilique, sa partie semicirculaire, qui, après la destruction de Fédifice en 614, s'est trouvée transformée en rotonde byzantine, et destinée spécialement à Couvrir la grotte du Saint-Sépulcre. Les soubassements de l'ancienne abside servirent eu partie à édifier la nouvelle rotonde, laquelle devint alors une église sépr.rée sous le nom d'église de la Piésurrection, A ce même moment, sur l'emplacement delà nef en ruines, s'élevèrent trois autres églises distinctes, de dimensions plus petites, savoir : l'église

L'ARCHITECTURE CHRÉTIENNE EN JUDÉE. 2a5 du Golgotha ^ ou du Crucifiement^ l'église de V Invention de la vraie croix j et l'église de la Sainte-Vierge ou de la Pierre d'onction. Hors d'état, après leur désastre, de relever dans son entier l'édifice de Constantin, les fidèles avaient fractionné son œuvre, afin de conserver au culte et de mettre à Tabri les anciens lieux: de dévotion.

Ces constructions provisoires, détruites violemment sous le califat d'Hackem en 1010, furent presque aussitôt réédifiées, toujours dans les mêmes conditions de fractionnement et d'isolement, si bien que le Saint-Sépulcre, pendant près de cinq siècles, demeura séparé du Calvaire. Mais, lorsque les chrétiens furent maîtres de Jérusalem, ils reprirent à nouveau Tœuvre de Constantin, ajoutant, comme nous l'apprend Guillaume de Tyr, à l'église principale, c'est-à-dire à la rotonde byzantine du Saint-Sépulcre, une vaste construclion solide et très-élevée qui enserrait sous ses voûtes tous les sanctuaires jusque-là séparés. Cette addition, cela va sans dire, était de même style que toutes les églises alors bâties par les croisés. Il paraît même que, dans celle-ci, le caractère occidental se trahit à des signes encore plus saisissants que dans les autres. Et cependant, telle était, jusqu'à ces derniers temps, l'ignorance des plus simples notions chronologiques en matière d'art du moyen âge que, malgré la physionomie romane du monument, malgré le témoignage de Guillaume de Tyr, l'idée ne venait à personne d'admettre que ce fût là une œuvre des croisés ; on aimait mieux se perdre en chimé-

* Le rocher de Golgotha n'est séparé de la grotte du Saint-Sépulcre que par un intervalle d'environ quatre-vingts pas.

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