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254 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, riques conjectures. II est vrai que, depuis les croisades, la construction du douzième siècle, tout en restant debout, est devenue presque méconnaissable, grâce aux rivalités des diverses communions chrétiennes qui se disputent ce saint lieu.
Chacun s'est cantonné dans un coin de l'édifice ; on a bâti des murs et autres additions parasites, bouché des arcades, noyé des piliers et des colonnes dans des massifs de maçonnerie, d'oii résulte une confusion, un chaos qui déroute les plus habiles et où M. de Vogué nous avoue qu'il eut d'abord grand' peine à se reconnaître. Mais avec l'habitude de ces sortes d'explorations, avec l'instinct de l'archéologue, on perce du regard les murailles, on voit clair dans l'obscurité. C'est ce qu'a fait notre voyageur, et de ses recherches assidues est résulté un plan exact et lumineux sur lequel se peut lire couramment l'âge et le caractère de chaque partie de ces constructions depuis les soubassements de Constantin et la rotonde byzantine, jusqu'à la nouvelle abside ^ et aux transsepts des croisés.
Ainsi Féglise du Saint-Sépulcre cesse d'être une énigme. Avec un peu d'attention, chacun peut aujourd'hui s'en rendre compte, même de loin. Sans le fatal incendie de 1808, qui a surtout endommagé la rotonde byzantine, sans les déplorables restaurations que les Grecs ont fait subir à cette partie de l'édifice, l'église dans son ensemble, abstraction faite des
* Cette nouvelle abside est tournée vers l'Orient, selon l'usage général en France au temps des croisades. T^a basilique de Constantin, au contraire, reirardait l'occident, de sorte que l'abside, l'extrémité de l'église des croisés, s'élève au lieu où était l'entrée, le portail de l'élise do Constantin.
cloisons et des murs postiches qui en déshonorent une partie, serait aujourd'hui telle à peu près que la laissèrent les croisés à leur départ de Palestine. Ce qui peut consoler ceux dont le goût s'offense de l'aspect plat et banal de la rotonde restaurée, c'est de penser que le mal n'est peut-être pas sans remède. M. de Vogué nous donne l'assurance que l'ancienne décoration byzantine, ou tout au moins les colonnes, lés chapitaux, et les arcs superposés, bien qu'invisibles aujourd'hui, n'ont pas été détruits totalement par le feu,, qu'ils sont seulement emprisonnés dans ces piliers modernes si épais et si lourds, de telle sorte qu'en appliquant un.jourà l'église du Saint-Sépulcre le système de restauration qu'on pratique aujourd'hui dans le chœur de Notre-Dame de Paris, nous pourrions assister à la résurreclion de la véritable église où s'est agenouillé Godefroy de Bouillon, et que ses architectes n'osèrent abattre ni même modifier en y greffant leurs propres constructions.
Pour résumer en deux mots les résultats acquis par M. de Vogué, nous trouvons dans son livre, non-seulement une excellente étude sur la basihque de la Nativité à Bethléem, un travail encore plus complet sur l'église du Saint- Sépulcre, et de nombreux aperçus sur une foule d'édifices d'une moindre importance, mais une démonstration générale et définitive de cette vérité jusque-là seulement entrevue, que l'ai chiteclure des croisades en Palestine n'est presque entièrement qu'une importation d'occident.
Nous voudrions citer textuellement tout le dernier chapitre de l'ouvrage intitulé Conclusion, L'auteur y combat avec une modération parfaite, bien méritoire à notre avis, cette opinion jadis admise et maintenant san6 crédit, qui fait de
ÉTUDES StiR L'HISTOIRE DE L'ART.
rOrient, et notamment de la terre sainte, le berceau de notre architecture à ogives. Il paraîtrait que depuis quelque temps cette opinion irréfléchie essayerait de reprendre faveur; il est donc bon d'en faire justice, même pour la centième fois. Ce qui nous plaît dans la réfutation de M. de Vogué, c'est qu'elle est à la fois ferme et accommodante. Sans rien céder des droits de TOccident, il fait à l'Orient sa juste part. Peutêtre serions-nous moins généreux que lui en ce qui concerne l'époque postérieure aux croisades. Les faits les plus incontestables nous semblent démontrer que l'Orient n'a ni encouragé ni même accéléré par ses ex(imples les progrès du système arcbitectonique porté par nous, dans notre treizième siècle, à son complet développement. Ce système, sans les croisades, aurait eu, selon nous, fortune à peu près égale. Mais si nous remontons en arrière, bien au delà de ces mêmes croisades, en peut-on dire autant ?
Là se trouvent au contraire des preuves manifestes d'une influence orientale, influence indirecte, insensible, intermittente, très-difficile à définir et à déterminer, se trahissant surtout dans la partie décorative, dans F ornementation de notre architecture romane ; de telle sorte que s'il est parfaitement avéré que nos croisés portèrent en Orient une architecture déjà complètement française, H ne l'est pas moins que, dans cette architecture, l'Orient pouvait revendiquer une certaine part. C'est cette part, c'est-à-dire, la juste proportion, la mesure de son contingent, ce sont les véritables voies qu'ont suivies ses exemples et ses émanations, que nous serions curieux de bien connaître. Est-ce possible? Nous le savons, ce problème est plein d'obscurités. M. de Vogué, dans son
L'ARCHITECTURE GHRÉTIENNE EN JUDÉE. 257 livre, en reconnaît l'importance et en dit quelques mots en passant. Nous oserions lui demander d'en faire une sérieuse étude. Avoir vu l'Orient c'est déjà presque un titre à se charger d'un tel fardeau ; il en possède beaucoup d'autres. Hier encore simple amateur, fuyant l'oisiveté, cherchant un digne emploi de son indépendance, il s'est du premier coup placé aux meilleurs rangs de nos explorateurs archéologues ; ce n'est pas pour rester en chemin; le succès est un genre de noblesse qui oblige aussi bien que l'autre. Nous sommes donc assurés que ce premier travail, aura bientôt son utile complément.
P. S. Notre souhait s'est accompli, M. Vogué a de nouveau visité rOrient et a découvert sur les questions que nous recommandions à sa sagacité les plus abondantes lumières. ♦ Déjà dans ces Études (T. P"^ p. 295), nous avons saisi l'occasion de signaler son heureuse trouvaille, et nous hâtons de tous nos vœux la publication de l'ouvrage quinous en donnera le otinplet exposé.
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