EN ANGLETERRE
Il y a bientôt trente ans, on publiait à Londres un élégant ouvrage qui donnait une complète idée des priiicij)aux édifices religieux de l'Angleterre ^ Les planches avaient cet aspect séduisant, ce li ni précieux, qui font la fortune des Keepsakes, et jamais cependant elles ne cessaient d^tre fidèles. C'était une heureuse alliance de l'exactitude et du pittoresque. La vérité ne s*y montrait pas toute nue, mais sa parure était assez transparente pour ne rien déguiser. A côté de ces charmantes gravures, vous trouviez des plans où les moindres dimensions des monuments étaient cotées avec précision et rigueur; enfm, les notices étaient pleines de
* Wincles's architectural and picturesque illustrations of the cathedral cliurcfies of great Britain, 3 vol. in-8\ — Luadon, 1806.
faits, de recherches, d'une sage critique, et achevaient de donner à l'ouvrage une valeur réelle en le rendant profitable même aux érudits.
L'auteur a depuis entrepris sur nos cathédrales de France un travail complètement semblable, mais sans réussir aussi bien sur le continent que dans sa patrie. Ce n'est pas qu'il ait changé de méthode : le texte de son nouvel ouvrage est écrit avec la même sagesse consciencieuse ; les planches paraissent gravées par les mêmes procédés et presque par les mêmes mains, mais il leur manque un certain degré de vérité et de ressemblance. Ces élégantes miniatures sont impuissantes à reproduire le caractère mâle, les formes accentuées et hardies, la vétusté sévère et négligée de la plupart de nos cathédrales. Les églises anglaises s'accommodent bien mieux de ces portraits suaves, harmonieux et un peu brillantés ; car, elles-mêmes, elles sont, pour ainsi dire, polies, vernies, luisantes de propreté et de conservation.
C est là leur caractère dominant, c'est là ce qui les distingue avant tout des autres édifices du moyen âge répandus en Europe. Leurs beautés, leurs défauts, ce qu'il y a de particuher dans leur forme, dans leurs dimensions, dans leur style, vous n'en jugez qu'après un regard attentif; tandis qu'au premier coup d'œil vous êtes frappé d'un certain aspect de netteté, d'ordre, d'entretien, qui brille non-seulement sur ces monuments eux-mêmes, mais sur tout ce qui les environne.
Ce n'est pas que les églises anglaises ne portent comme les nôtres des traces de mutilations et de barbarie : elles ont eu aussi leurs mauvais jours. Mais on voit que depuis Ion-
260 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, giies années elles sont l'objet de soins pieux et continuels, que ceux qui les possèdent en connaissent le prix, les montrent avec orgueil et les conservent avec respect comme des bijoux de famille.
Il n'y a qu'en Angleterre oii Von rencontre des édifices religieux qui, dépouillés depuis trois cents ans d'une partie de leur destination première, ne subsistent qu'à titre d'objets d'art et de curiosité. C'est là ce qui explique leur étonnante conservation ; car il en est des monuments comme de toute chose en ce monde, rien ne les use comme de s'en servir. L'usage est un genre de vandalisme lent, insensible, inaperçu, qui ruine et détériore presque autant qu'une brutale dévastation.
Figurons-nous deux abbayes également riches et bien bâties, deux abbayes de bénédictins, l'une en France, l'autre en Angleterre ; suivons leur histoire jour par jour, depuis cette année 1538, oii Henri VIII prononça l'abolition deî$ ordres monastiques, jusqu'en 1789 seulement, et voyons laquelle des deux, durant cette période, aura le mieux conservé sa physionomie primitive. Sera-ce celle qui n'aura perdu ni ses moines ni ses revenus? on serait tenté de le croire, et certainement on se tromperait. Sans doute l'abbaye anglaise se sera trouvée tout à coup déserte, abandonnée ; sa grande éghse, ses cloîtres, ses corridors, ses cellules, seront restés, pendant plus d'un siècle peut-être, sans entretien, sans ressources; mais les murailles étaient si solides, les plombs qui les recouvraient si épais! elles auront résisté et bravé les injures du temps jusqu'à ce que les générations nouvelles, frappées d'admiration et de res-
L*ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 264 pect, soient venues les sauver de la ruine. En France, au contraire, que se sera-t-il passé dans notre abbaye encore riche et peuplée? Chaque jour de nouveaux besoins, de nouveaux caprices, auront fait modifier quelques parties du monument : les frères n'auront plus trouvé leurs stalles assez profondes, assez commodes, ils auront fait scier d'admirables piliers pour s'installer plus à leur aise; les dentelles de pierre qui entouraient le chœur laissaient venir le vent à leurs oreilles, ils les auront remplacées par un lourd écran de bois; observateurs de la mode, ils auront, à son signal, recouvert les ogives de l'apside par des draperies de marbre et des guirlandes dorées, ou par un de ces ^grands soleils rayonnants au milieu d'un vaste nuage de plâtre parsemé de chérubins ailés et bouffis; puis enfin, sur le mot d'ordre du général, mot d'ordre parti de Rome vers le milieu du dernier siècle, les cloîtres, les salles de chapitres, les réfectoires, tous les bâtiments conventuels, en un mot, auront été impitoyablement jetés par terre pour faire place à ces grandes et plates casernes qui sont alors sorties de terre dans toutes les abbayes où régnait la règle bénédictine.
Ainsi, même en s'arrêtant à 1789, les couvents abandonnés de l'Angleterre étaient probablement déjà moins défigurés que nos couvents encore florissants. Que sera-ce donc si nous poussons cette comparaison jusqu'à nos jours, si nous traversons nos premières années révolutionnaires, années de démolition ardente et passionnée, suivies de cette longue période d'indifférence qui se termine à peine aujourd'hui et qui a laisser tomber en poussière tant de chefs-d'œuvre irréparables.
Les monuments anglais ont eu le privilège d'être mis hors de service non par le triomphe de passions dévastatrices , mais par les ordres souverains d'un monarque systématique. Les révolutions qui partent d*en haut modifient, mais détruisent peu. Aussi Henri VIII laissa-t-il bien rarement les lords, ses favoris, dérober aux églises et aux abbayes des pierres pour orner leurs châteaux : il voulut, en général, que les biens enlevés aux églises fussent respectés, et, comme il s'en était approprié la plus grande partie, il donna luimême l'exemple de ce respect. Plus tard, il est vrai, les puritains firent la guerre aux saints de pierre et aux vitraux peints; mais ce fut un ouragan passager et local qui n'étendit pas trop loin ses ravages.
Ainsi, la première cause de cette belle conservation des édifices religieux en Angleterre, ce sont les circonstances historiques ; il en est une autre non moins puissante, le caractère national du peuple anglais et ses habitudes domestiques si profondément différentes de celles des peuples plus méridionaux.
Le goût de la propreté chez les Anglais est une disposition innée, une passion naturelle. Ce n'est pas seulement dans les habitations somptueuses du gentilhomme que vous trouvez une argenterie toujours aussi étincelante que dans la boutique de l'orfèvre, des équipages qui ont toujours l'air de servir pour la première fois ; parcourez les campagnes, et, dans les humbles cottages, sous le toit des pauvres gens, les ustensiles de ménage, les serrures, le bouton de cuivre de la porte, vous serviront de miroir. Les vitres de nos plus beaux hôtels de France ne sont pas aussi constamment propres et d'une
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 263 transparence toujours aussi parfaite que celles des cabanes du plus pauvre comté. Il faut voir tous les samedis, dès le point du jour, les servantes des plus petits ménages savonner les marches de l'escalier et frotter sans relâche, jusqu'à ce que chaque pierre soit devenue blanche comme du lait. Elles frottent pour le plaisir de frotter; c'est pour elles un instinct, une vocation.
Ces habitudes, poussées parfois jusqu'à la manie, devaient nécessairement influer sur le sort des anciens monuments. Quand on se fait un culte de la conservation de sa maisoniielte, comment laisserait-on s'altérer et se perdre ces vastes et imposantes constructions, ouvrages de tant de siècles ? Il n'est donc pas étonnant d'une part que les monuments religieux, et particulièrement les constructions abbatiales, présentent en Angleterre un ensemble moins incomplet que parmi nous, et d'autre part que les moindres détails en soient plus intacts, mieux soignés, mieux entretenus.
Mais ce qui est étonnant, ce qui tient du miracle, ce qu'on renonce à comprendre quand on a vu les monuments que construisent aujourd'hui les Anglais, c'est qu'à une époque quelconque de leur histoire, ils aient été capables de construire ces belles et grandes églises qui rivalisent , comme nous le verrons tout à l'heure, avec les plus nobles créations de l'art chrétien en Europe.
Assurément nous ne faisons des chefs-d'œuvre ni à Paris ni dans les départements : nos architectes manquent d'originalité, d'invention, d'à-propos ; mais, dans leurs œuvres les plus imparfaites, on trouve encore je ne sais quel respect des règles de l'art. Ceux même qui passent leuji' vie à chercher,
dans un terrain de dix toises carrées, un appartement complet; ceux qui ne construisent que ces amas d'étages qu'on appelle maisons de location, se permettent encore çà et là quelques moulures adroitement profilées. Depuis quinze ou vingt ans surtout, la décoration extérieure de nos maisons devient plus riche et plus soignée : les corniches, les couronnements des fenêtres sont sculptés avec finesse. Il y a sans doute matière à critique dans la plupart de ces ornements, mais ils n'en témoignent pas moins d'un certain sentiment du beau. A voir avec quelle intelligence, avec quelle souplesse nos ouvriers commencent à fouiller la pierre et en font sortir ces fleurs, ces fruits, ces rinceaux, on reconnaît en eux les héritiers de grandes générations d'artistes, on comprend que leurs pères aient pu faire la Sainte-Chapelle et sculpter les brillantes fantaisies de notre renaissance.
Mais à Londres, mais dans toute l'Angleterre, voyez comment on construit. Est-il possible de mettre plus étrangement en oubli ce que l'expérience et le bon sens des siècles ont appelé l'art de bâtir? Nous ne parlons pas seulement de ces maisons du vieux Londres et de presque toutes les villes d'Angleterre, maisons sans corniches, sans entablements, sans une saillie quelconque, grandes murailles percées de trous ou de soi-disant fenêtres. Quelque disgracieuses, quelque froides que soient de telles constructions, elles ont au moins le mérite de n'être pas prétentieuses ; mais, ce qui est impardonnable, ce sont les monuments publics, ce sont les églises modernes et ces immenses façades de Regent-Street, de Regenfs Pai% de Portland-Place; là c'est de l'architecture qu'on a voulu faire : le styles de tous les siècles et de tous les pays sont mis
L'ART DU MOYEN TgE EN ANGLETERRE. 265 à contribution , on vous donne de l'égyptien, de Tindien, du dorique grec, du dorique romain, de Tionien, du corinthien, du gothique, du Vignole et du Palladio ; il y en a pour tous les goûts, excepté pour celui des gens qui ont le moindre sentiment de Tart.
Ce qui rend ces caricatures encore plus inexplicables, c'est que les architectes anglais ne manquent pas d'un certain genre de talent. Ils dessinent un jardin avec adresse, ils font de petites constructions rustiques, pleines de grâce, bien que souvent un peu njaniérées. En général ils sont instruits : ils voyagent, ils vont à Rome, à Athènes ; mais, une fois de retour sous le ciel natal, ils sont comme étouffés par une atmosphère prosaïque qui éteint toute inspiration et paralyse tout sen liment des proportions et des convenances.
Il est vrai que, pour eux, tout est difficulté : leurs matériaux sont de petite dimension; c'est de la brique, du caillou, rarement de la pierre. Or, on le sait, sans pierre de taille point de sculpture et, par conséquent, point de beaux et grands monuménts. Ce. n'est pas qu'avec de la brique on ne puisse bâtir des palais et des temples, mais alors il faut adopter le caractère et les formes auxquels cette espèce de matériaux peut se prêter ; il faut que ce soit un parti pris et que la brique soit franchement accusée. Tandis qu'à Londres on ne se ' sert de brique dans les monuments que pour la dissimuler ; on la métamorphose en pierre au moyen d'une couche de mortier et à force de mastics et d'enduits. De là cet aspect de carton, de là ces arêtes empâtées, ces profils mous et cotonneux.
Si les matériaux sont un obstacle, que dirons-nous du cli-
mat? Déjà c'est un contre-sens que des monuments grecs et italiens àsParis; mais à Londres, qu'y viennent-ils faire? Quat)d ils seraient aussi parfaits de forme et d'exécution qu'ils sont lourds et défectueux, ne serait-ce pas pitié de les exposer à ces brouillards chargés de fumée de charbon de terre, qui les barbouillent en quelques jours comme le plus noir des ramoneurs ? Les constructions dans le style gothique seraient peut-être moins en désaccord avec cette couleur sévère, mais voyez celles qu'on élève aujourd'hui en Angleterre, c'est quelque chose d'encore plus bâtard que les ifaitations de l'antiquité et de l'Italie. Quand il ne s'agit que de restauration et que la tache de l'ouvrier se borne à reproduire trait pour trait certains détails d'un édifice dn moyen âge, ces copies sont en général bien exécutées; elles sont même parfois de véritables trompe-l'œil ; mais, dès qu'il est question de construire à neuf, de faire une église, un manoir, un château, l'imagination des architectes se complaît dans un amalgame incohérent des styles les- plus disparates ; il en résulte des créations fantasques : leurs clochers aont de vrais pains de sucre, leurs créneaux des joujoux, leurs ponts-levis des colifichets; c'est ce qu'on appelle, en termes d'école, du gothique de carton-pierre.
En un mot, il n'existe peut-être pas un pays oii l'architecture monumentale soit tombée, depuis un siècle ou deux, en * si profonde léthargie. Quand nous lisons dans nos légendes que Charlemagne, entre autres réformes, dut faire perdre à ses architectes l'habitude qu'ils avaient peu à peu contractée de placer les colonnes la tête en bas , nous sommes tentés d*ètre incrédules ; mais, pour quiconque a vu l'architecture
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 207 muJenie de T Angleterre, un tel récit n'est plus une fable, il n*est pas même une hyperbole.
Eh bien , c'est pourtant sur ce sol rebelle, sur cette terre disgrâciée que se sont élevées, il y a quelques siècles, tant de nobles édifices : les voûtes d'York, de Durham, de Lincoln, de Wincht3ster sont là pour attester que l'art, dans toute sa gloire, a pu fleurir sous le ciel britannique.
Certes, s'il était besoin d'une preuve nouvelle pour démontrer la toute-puissance de la foi, le magique ascendant, la suprématie souveraine du catholicisme pendant le moyen âge, on la trouverait dans un tel fait. C'est bien là faire entendre les sourds et marcher les paralytiques ! Les Romains y avaient échoué ; eux qui fondaient partout des monuments, ils n'en ont pas laissé un seul de quelque importance en Angleterre. Mais pour le catholicisme rien ne devait être impossible. Non content de soumettre les intelligences et de dompter les cœurs, il était dans sa mission d'exalter, d'agrandir les imaginations ; d'élever par la foi au sentiment du beau les peuples les plus engourdis; de s'en servir comme d'instruments pour ériger en tous lieux des témoins de sa puissance, et pour apprendre à 1 avenir que partout oii s'était plantée la foi chrétienne, l'art chi étien avait fleuri.
C'est du haut de ce point de vue ([ue l'histoire de l'architecture est une riche et belle étude. Vous avez devant les yeux une grande famille de monuments, tous issus de la même pensée, environnés de la même auréole, et témoignant, par leur ressemblance, de leur communauté d'origine. Puis, sous cette grande unité, que de causes de diversité vous apparaissent! (pie de variétés, qu€ de nuances produites par
des circonstances plus ou moins visibles, plus ou moins faci* les à distinguer ! C'est dans la double appréciation de ces circonstances toutes locales, et des lois générales qui les dominent, que consiste la véritable histoire de l'art au moyen âge.
Nous ne pouvons ici qu'effleurer ces grandes questions. Nous chercherons cependant, en portant nos regards sur les principales églises de l'Angleterre, quels sont les caractères généraux qui les rattachent aux monuments religieux du reste' de l'Europe, et quelles sont, au contraire, les particularités qui les en distinguent. Nous verrons comment, après s'être d'abord presque entièrement conformées au type universel, au type suprême et canonique, elles lui deviennent peu à peu moins lidèles et s'en écartent successivement pour tomber dans une complète indépendance, puis enfin dans ces ténèbres oii l'art sommeille aujourd'hui. Il y aurait là matière à toute une longue et curieuse histoire ; essayons seulement d'en indiquer les traits les plus saillants.
Notre point de départ ne sera pas difficile à fixer. Les études archéologiques en Angleterre ont le bonheur d'être dégagées d'un genre de problèmes qui fait perdre sur le continent bien du temps et bien des paroles. On n'y connaît pas cette manière de vieillir de deux ou trois cents ans les monuments des onzième et douzième siècles. Chez nous, dès qu'une arcade est à plein cintre, l'annuaire du département ou Talmanach de la ville ne manquent pas d'en attribuer ''honneur à Dagobert ou tout au moins à Charlemagne. En Angleterre, la conquête est là pour faire justice de ces vélustés imaginaires. Ce n'est qu'à partir du règne du roi Guillaume, c'est-à-dire
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 269 depuis 1060, qu'ont été bâties les plus anciennes églises encore debout sur le sol anglais. C'est là un fait qu'on ne contesteplus aujourd'hui. Personne, pas même les guides et les sextons, ne vous parle maintenant du style saxon. Il en est des Saxons comme des Lombards, comme de tous les peuples barbares de cette époque : ils n'ont point eu d'architecture qui leur fût propre ; ils n'ont bâti que d'après les traditions laissées dans l'île par les Romains, traditions obscures et dégénérées ; leurs constructions étaient grossières, imparfaites, et ne seraient jamais parvenues entières jusqu'à nous, lors même que les vainqueurs les auraient laissées subsister.
Mais les compagnons de Guillaume, en se partageant le sol, semblaient s'être donné le mot pour faire partout table rase : églises et châteaux s'écroulèrent de tous côtés pour faire place à des châteaux et à des églises bâtis à la normande. La fièvre de reconstruction, qui s'était déclarée vers l'an 1000 en Italie, en France, en Allemagne, ne pénétra en Angleterre qu'avec la conquête ; mais elle y devint d'autant plus ardente qu'au plaisir de bâtir dans un style nouveau se mêlait, chez la nation conquérante, le désir tout politique de consacrer et de légitimer, on quelque sorte, sa prise de possession. En moins d'un, siècle, la face du pays fut entièrement mise à neuf et il ne subsista plus que des vestiges de l'ancien état de choses. Aussi M. Rickman, dans son savant ouvrage, ne peut citer que vingt fragments de monuments tant religieux que militaires, qu'il suppose pouvoir remonter à une époque antérieure à la conquête, et encore parmi ces fragments en est-il plus d'un qu'il est permis de croire moins ancien.
Ainsi, point d'embarras pour déterminer la date des plus anciennes églises de l'Angleterre, et quant au nom qu'il faut donner à cette première architecture, il n'y a pas lieu, comme sur le continent, d'hésiter entre les mots style roman^ style hysantin^ et autres termes de convention qui présentent tous une idée plus ou moins incomplète. En Angleterre, la seule dénomination convenable, c'est celle qui rappelle comment les choses se sont passées : les Normands ont importé ce genre d'architecture, il est donc tout naturel qu'on lui donne le nom d'architecture normande.
Ce n'est pas qu'en supposant Guillaume moins heureux ou moins hardi, en supposant que les Normands n'eussent jamais donné des lois à l'Angleterre, le nouveau mode d'architecture n'eût fini par pénétrer sur le sol britannique; il eût faitsoo chemin plus lentement, avec plus d'efforts, au moyen de la seule propagande monacale ; il s'y fût développé peu à peu et sans qu'on s'expHquât sa naissance et ses progrès, comme à Pise, à Lucques, à Venise; comme en Allemagne, sous les Othon ; comme en France et particulièrement en Normandie, où depuis plus d'un demi-siècle il avait tenté ses premiers essais. Mais, grâce à la conquête, il s'introduisit en Angleterre d'une manière plus subite, du soir au matin pour •ainsi dire. En quelques années, le temps perdu était réparé et le nouveau royaume comptait autant d'églises dans le nouveau style que les autres États du continent. Il est vrai que l'importation avait été complète : non - seulement on avait transporté les architectes, les ouvriers, mais les pierres ellesmêmes, les pierres de Caen, toutes taillées, toutes façonnées, avaient été expédîces à grands renforts de barques et de navi-
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE, 271 res. Ici c'est Thomas^ chanoine de Bayeux, qui reconstruit de fond en comble le minster d'York; là c'est Remigius, moine de Fécamp, qui élève, en quelques années, une vasle basilique sur l'emplacement de l'église deLincoln, et qui meurt la veille delà dédicace, le l®'^ mai 1092. Lanfranc, abbé de Caen, n'est pas plutôt nommé archevêque de Ganterbury et primat d'Angl-eterre , qu'il renverse l'ancienne église et en érige une nouvelle, Gondulf, moine de Tabbaye du Bec, près Bernay, est consacré évêque de Rochester en 1087, et aussitôt il rebâtit son église. Il en est de même à Durham, à Wells, à Norwich, à Bristol, partout des abbés ou des moines normands qui, à peine devenus évêques, se hâtent d'exercer ces talents d'architectes que quelques-uns d'entre eux possédaient à un haut degré, et qui étaient encore à cette époque un privilé^^e exclusivement ecclésiastique.
Ainsi, ce ne fut point par une imitation lente et successive que la grande architecture chrétienne du onzième siècle prit naissance en Angleterre; ce fut par une véritable transplantation. Les Normands y portèrent leurs cathédrales, pour ainsi dire toutes bâties, comme Le Nôtre plantait sur la terrasse de Marly les grands arbres de la forêt.
Une reconstruction si générale, faite avec tant de soins et avec un si grand luxe de solidité, a dû nécessairement laisser des traces durables et nombreuses : aussi les édifices dans le style normand ne sont-ils pas rares aujourd'hui en Angleterre. On y compte 22 cathédrales, et, sur ce nombre, il y en a 15 qui conservent encore des parties considérables de leur construction normande. Aucune d'elles cependant n'appartient totalement à cette époque. Ce serait presque un miracle
272 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, qu'une telle unité de caractère, sans mélanges, sans additions postérieures, et les exemples n'en sont guère moins rares sur le continent qu'au delà du détroit.
Parmi les cathédrales anglaises qui ont conservé le plus complètement leur physionomie normande, nous citerons en premier lieu celles de Durham, dePeterborough, deNorwich. A Durham le plein cintre règne dans toute l'église, sauf dans son extrémité orientale, espèce de second transsept soutenu par de longues voûtes à ogives. A Peterborough et à Norwich, vous retrouvez le plan normand dans tout son ensemble; il n'y a d'altération que dans quelques détails. Les fenêtres ont été agrandies et ornées de meneaux du quatorzième et du quinzième siècles, et la chapelle de la Vierge, toute à ogives, prolonge carrément le chœur en hémicycle de l'église à plein cintre; mais, malgré ces légères additions, le caractère primitif de cette noble architecture subsiste dans toute sa majesté.
A Ely, à Rochester, à Chichester, la nef est entièrement normande, tandis que le chœur s'élève sur des ogives sveltes et élancées. A Canterbury, c'est le contraire : la nef seule est à ogives et la plus grande partie du chœur est décorée à la normande. Enfin à Winchester le plein cintre a disparu aussi bien du chœur que de la nef; mais il est resté maître des deux transsepts, des deux bras de la croix, et sa présence dans ces deux parties symétriques de l'édifice a quelque chose de solennel et produit un merveilleux contraste avec la légèreté aérienne de tout le reste de la construction.
Nous voudrions pouvoir décrire en détail chacune de ces belles cathédrales. Malgré leur ressemblance, elles ont toutes
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 275 une physionomie à part ; elles vous laissent toutes un souvenir distinct, une image individuelle, moins à cause des particularités architectoniques qui s'y rencontrent que par leur situation plus ou moins pittoresque, au milieu du paysage, et par la disposition des bâtiments claustraux qui les entourent, Comparées à leurs sœurs de Normandie, elles présentent, comme on doit s'y attendre, de frappantes analogies, surtout dans leurs parties les" plus ancienne. Tout ce qui appartient au onzième siècle se retrouve trait pour trait dans les deux pays ce sont les mêmes profils, les mêmes moulures, les mêmes zigzags, les mêmes ornements. Dans le douzième siècle, quelques différences commencent à se faire remarquer; ainsi, par exemple, on trouve alors une plus grande sobriété de sculptures en Angleterre qu'en Normandie. Et cependant les conquérants avaient pris en prédilection leurs nouveaux domaines, ils devaient consacrer aux monuments qu'ils y élevaient plus d'argent et plus de soins que dans la mère patrie; mais soit qu'ils cherchassent avant tout à frapper les populations indigènes par la grandeur et l'énergie de leurs créations, soit que la sculpture, qui est essentiellement méridionale, s'appauvrisse et s'éteigne à mesure qu'on la fait monter vers le nord, toujours est-il qu'en Angleterre les églises à plein cintre, de la date la plus récente, ont un aspect moins orné, moins fleuri que celles de Normandie qui remontent à cette même époque, et à plus forte raison que celle de nos provincTes d'outre- Loire. Déjà en Normandie les chapiteaux et toutes les parties décorées sont incomparablement moins riches qu'en Poitou, en Saintonge, en Languedoc; mais, en Angleterre, la différence devient encore plus tranchée. Les chapiteaux y sont
en général purement cubiques comme à Cologne et sur les bords du Rhin ; il est très-rare de les trouver revêtus de ces beaux rinceaux, de ces feuilles si variées et si élégantes et surtout de ces nombreuses figures d'hommes et d'animaux qui abondent dans nos, églises à plein cintre de France. Les seuls ornements fréquemment employés dans celles d'Angleterre sont des ornements inanimés, des bâtons rompus, des perles, des têtes de clous etde diamants. Ils sont en général disposés d'une manière heureuse et forment souvent une décoration assez brillante, mais qui porte un cachet tout particulier.
D'un autre côté, on remarque quelques différences qui ne sont qu'apparentes et qui proviennent seulement, selon toute probabilité, de la conservation plus parfaite des églises anglaises. Ainsi ces plafonds de bois à grands caissons et couverts de peintures, qui font un effet si imposant dans les nefs d'Ely etde Peterborough et dans les transsepts de Winchester, ne sont certainement pas une particularité locale. Nul doute qu'il n'en existât de semblables dans nos églises du même temps ; mais chez nous on se sera cru deshonoré de conserver des plafonds de bois, et on les aura ensevelis sous une belle couche de mœllons et de mortier.
Ce style normand qui, mnlgré sa tardive importation sur le sol anglais, avait, en moins d'un siècle, produit tant de chefsd'œuvre, commence à être abf.ndonné à L fin du règne de Henri II,- et disparaît à peu près avec ce monarque, c'està-dire en 1189. Il avait duré environ 150 ans. Le style qui lui succède et qu'on désigne en Angleterre sous le nom de stijle anglais primitif (early english), correspond, sauf de
L'ART DU NOYEN AGE EN ANGLETERRE. 275 rares exceptions, à notre premier style gothique, celui qui a pour signe distinctil Togive dans toute sa pureté, l'ogive à lancette, et ce grandiose de proportions, cette chasteté d'ornements, qui caractérise dans toutes les architectures le plus haut degré de perfection.
Entre ce style nouveau et le style normand, la transition semble avoir été singulièrement brusque en Angleterre. On n'y voit presque pas d'exemples de ces monuments oii l'ogive encore naissante s'essaie timidement, et vient se poser, comme par hasard, sur deux piliers qui semblent plutôt destinés à porter un arc semi-circulaire : monuments mi-partis qui matériellement sont à ogives, mais dont l'esprit est encore tout à plein cintre. Telle est en partie Notre-Dame de Noyon, l'abbaye de la Trinité à Fécamp, la belle église à coupoles de Souillac, et tant d'autres qu'on rencontre dans toutes nos provinces, et qui offrent des modèles aussi variés qu'intéressants de cette architecture de transition. Je n'ai guère vu en Angle terre que la rotonde de Canterbury, dite BeckeVs crown, et deux ou trois chapelles souterraines, oii quelque chose d'analogue puisse être remarqué. Il semble que l'Angleterre n'ait pas assisté comme la France à cette lutte persévérante des idées anciennes contre les idées nouvelles ; à cette longue résistance des traditions sacerdotales contre les innovations laïques et bourgeoises, et qu'elle n'ait pas vu comme nous le vieux type architectonique lutter pied à pied contre son jeune rival et lui disputer le terrain, en quelque sorte, pierre par pierre. En Angleterre le combat, s'il a existé, n'a pas laissé de traces ; le style à ogives semble s'y être introduit de la même manière que le style normand 1 50 ans auparavant,.
c'est-à-dire après sa première enfance, lorsqu'il était déjà sorti des essais et des tâtonnements, lorsqu'il avait acquis assez de force et de maturité pour régner souverainement et sans partage.
Quoi qu'il en soit nous trouvons en Angleterre d'admirables productions de ce style à ogives primitif, qu'on a tort toutefois d'appeler style anglais^ car les noms de style français ou de style allemand peuvent lui être donnés à tout aussi juste titre. 11 est le même dans les trois pays; ce sont les mêmes profils, les mêmes moulures, la même disposition d'arcades et de piliers, et en général le même genre de chapiteaux. Quiconque peut juger au premier coup d'œil la date approximative des églises françaises et allemandes de cette époque pourra tout aussi bien déterminer l'âge de celles d'Angleterre. Toutefois, à côté de cette analogie dans les détails, il existe une différence notable dans le plan. Nos églises et celles d'Allemagne se terminent en hémicycle aussi bien sous la période à ogives que sous la période précédente : l'abside se prolonge davantage, mais elle finit toujours par aboutir à une partie semi-circulaire, et toutes les chapelles qui se groupent autour affectent cette même forme. En Angleterre, au contraire, dès que le style normand est abandonné, vous ne trouvez plus d'absides en hémicycle ; toutes les églises se terminent carrément. C'est là une règle générale. Peut-être existe-t-il quelques exceptions, comme chez nous on cite trois ou quatre églises dont l'extrémité du chœur est carrée, la cathédrale de Laon, par exemple, celle de Poitiers, celle de Dol eu Bretagne, l'église de Sainte-Serge d'Angers. Mais ces exceptions n'empêchent pas qu'il faille constater, sur ce point,
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE, 277 entre les églises des deux pays, une différence radicale. On se demande vainement par quelle cause les architectes anglais ont été conduits à cette espèce de schisme. Aucune différence de rite, aucune [description canonique n'a dû la leur imposer ; il est donc probable qu'ils ont suivi leur goût; ils ont cru par ce moyen obtenir de plus heureux effets.
Ont-ils réussi? nous ne le pensons pas. A Tintérieur d'une éghse rien ne peut remplacer l'effet de perspective produit par un chœur en hémicycle, soit qu'on se place au centre de la grande nef et qu'on puisse ainsi saisir l'ensemble de toutes les lignes du vaisseau convergeant vers un même point, soit que, pénétrant dans les nefs latérales, on les voit fuir devant soi et s'enfoncer par une courbe majestueuse vers un point qu'on n'aperçoit pas, sorte de mystère qui est si bien en harmonie avec la sainteté du lieu. En Angleterre, au contraire, vous aperce?ez le bout des nefs latérales, dès votre entrée dans l'église, et quant à la nef principale, la grande muraille plate qui la termine produit un effet sec et sans poésie : heureusement elle est presque toujours dissimulée par un jubé surmonté d'un vaste jeu d'orgues.
A l'extérieur, il est également impossible de ne pas regretter dans les églises anglaises ces chevets arrondis dont les étages s'élèvent les uns en retraite des autres comme d'immenses gïadins, et qui se groupent d'une manière si liarmonieuse et si pittoresque. Dans nos églises, la façade, les transseptset le chœur ont chacun leur physionomie dislincte : en Angleterre, l'édifice vous présente un pignon presque semblable sur ses quatre faces : aucun signe extérieur ne vous signale le sanctuaire et la nef ; vous pouvez vous mé- II. 16
prendre et faire le tour du monument avant d'en avoir reconnu rentrée.
Toutefois, quand vous êtes en présence de ces catliédrales anglaises du treizième siècle, vous oubliez en faveur de tant d'autres beautés ce qu il y a de froid et de disgracieux dans leurs absides. L'abbaye de Westminster, et particulièrement sa façade nord, le minster de Weverley, le transsept méridional d'York, la façade de Lincoln, offrent d'admirables modèles du style à lancette. 11 est impossible de donner à cé genre d'architecture une expression plus noble, un caractère plus hardi, plus sublime. Quant à la cathédrale deSalisbury, que les Anglais regardent comme le type du genre, comme la perfection des perfections, c'est assurément un magnifique édifice; les proportions en sont grandioses, le plan d'une ordonnance simple, d'une symétrie parfaite, on le saisit d'un coup d'œil ; la façade est brillante et délicatement ornée, sauf les portes qui sont pauvres et sentent le village ; elle est surmontée d'une flèche en pierre d'une grande élévation, d'une extrême richesse, et qui, de plus, a le mérite de la rareté, car c'est à peu près le seul clocher de quelque importance qu'on puisse citer en Angleterre : enfin à l'intérieur l'édifice est d'une merveilleuse régularité, mais il est en mêmè temps d'une froideur inexprimable ; cette froideur provient de l'absence complète de toute espèce de sculpture ; il n'y a pas dans l'église entière la trace d'un seul coup de ciseau ; rien qui sente la main de l'homme, rien de vivant, rien d'animé : les chapiteaux sont tous pareils et se composent de deux ou trois petites moulures qui semblent faites mécaniquement ou par un tourneur de cliaises. Â-itant vaudrait du carton-pierre,
ce fléau de l'art, cette invention soi-disant artiste qui est à la sculpture ce que sont à la musique les orgues de Barbarie.
Néanmoins, on comprend l'immense réputation de cette abbaye de Salisbury, d'abord parce que, malgré ses imperfections de détail, c'est un des édifices les plus grands et les plus complets qu'on puisse voir, ensuite parce qu'indépendamment des mérites du tableau le cadre a des attraits merveilleux. C'est un privilège de la plupart des églises anglaises que de se marier à la verdure, mais il n'en est peut-être pas qui soient ombragées par des arbres aussi imposants, aussi ,f gigantesques que ceux de l'abbaye de Salisbury. Il faut voir d'un côté ces ormes séculaires et ce tapis d'un gazon fin et brillant sur lequel l'église semble mollement assise; de l'autre ce vaste cloître, silencieux, désert, mais si bien tenu, si respecté, que les moines semblent l'avoir quitté la veille et devoir après l'office venir encore s'y promener. Un tel ensemble ne peut pas se décrire, mais on comprend quel relief, quel éclat il prête aux beautés de cette cathédrale.
Si vous entrez dans le cloître, si vous suivez ces longues voûtes, bientôt vous arriverez devant un porche élégamment orné qui vous introduira dans une grande rotonde octogone, toute à jour, éblouissante de clarté et dont nous chercherions vainement un modèle sur le continent. C'est la salle du chapitre, chapter house. Au centre s'élève une longue colonne de pierre, ou plutôt, ce n'est pas une colonne, c'est le tronc d'un vaste palmier dont la tête se recourbe comme un parasol immense et abrite de ses rameaux symétriques tout le centre de la rotonde en se rattachant à huit fragments d'autres palmiers qui s'élancent de chucun des angles de l'octogone.
11 est impossible derfen imaginer d'aussi gracieux, d'aussi léger et en même temps d'aussi majestueux que cette disposition de voûtes. Les féeries de TAlhambra n'ont rien qui surpasse en élégance fantastique ces berceaux de palmiers, et le goût le plus pur, le plus sévère n'a pas un reproche à faire à ces arêtes si bien suivies, à ces courbes si bien calculées, à ce plan si simple et si riche à la fois. Nous n'avons rien en France qui puisse donner une idée de cette délicieuse décoration. Pour l'art de disposer et d'orner les voûtes, les Anglais sont évidemment nos maîtres : ils s'y sont livrés avec une aptitude toute particuhère; c'est de ce côté qu'ils semblent avoir dirigé presque exclusivement et leur imagination et leurs études : aussi sont-ils parvenus à produire dans ce genre des effets d'une variété et d'une richesse extraordinaires : mais, de toutes les dispositions qu'ils ont inventées je ne crois pas qu'il y en ait une plus originale et plus heureuse que ces berceaux de palmiers. Les salles capitulaires de Lincoln, de Wells, d'York en offrent des exem pies non moins remarquables que celle de Salisbury. On re» trouve aussi ces sortes de voûtes dans l'octogone d'Ely et dans deux monuments charmants où elles ont été employées avec un rare bonheur, la chapelle royale de Windsor et la chapelle de la Vierge, Lady chapely de Peterborough.
L'usage d'orner si richement les voûtes apparaît en Angleterre vers la fin du règne de Henri 111 , mais c'est sous Edouard P'' et Édouard II qu'il s'étend et se perfectionne. Ici nous entrons dans une nouvelle période de l'art. Au style à lancette qui dure, comme en France et en Allemagne, à peu près cent ans, c'est-à-dire pendant tout le
treizième siècle, on voit succéder un nouveau style que les Anglais appellent decorated english. Ce n'est pas, à proprement parler, une nouvelle architecture; tous les caractères généraux du style précédent sont conservés, l'ogive est toujours l'élément principal et dominant ; mais presque tous les détails se trouvent modifiées : on donne à ces détails un dessin plus fin, plus délicat, plus recherché.
Pendant que ce changement s'opère en Angleterre, la France et rAllemagne assistent à une transformation semblable. C'est à peu près de 4290 à 1310 qu'on voit dans les trois pays abandonner les proportions austères et grandioses de la lancette pour des formes plus élégantes et plus raffinées. Mais cette similitude dans les dates et cette tendance commune vers une décoration progressive n'empêchent pas que le nouveau style ne présente en Angleterre de notables particularités. Comparez le chef-d'œuvre de notre architecture du quatorzième siècle, Saint-Ouen, de Rouen, et un des types les plus exquis du style decorated english, la nef et le chœur d'York, c'est bien la même élégance, la même légèreté, le même caractère général, mais que de différence de détail, et que nous sommes déjà loin de cette identité qui résultait au onzième siècle de l'influence toute récente de la conquête, et de la force d'unité que possédait encore le catholicisme !
Ainsi, les dissemblances commencent à apparaître au douzième siècle d'une manière plus distincte qu'au treizième, mais c'est surtout dans le siècle suivant qu'elles deviennent pUis marquées et plus profondes; à mesure qu'on avance, elles se prononcent de plus en plus, si bien que cent ans
plus tard, sous Louis XII et sous les Tiidor, vous ne voyez plus en présence deux variétés d'un même style, mais bien deux architectures complètement différentes. Après avoir marché si longtemps comme sœurs, elles deviennent étrangères et presque antipathiques Tune à l'autre. En effet, d'un côté le système gothique est abandonné, et son domaine envahi par la renaissance, c'est-a-dire par les souvenirs de l'antiquité mélangés de goût italien; de l'autre, on persévère dans le style gothique, mais en lui donnant des lois nouvelles et une physionomie toute particulière, toute nationale. Les liens de parenté sont complètement rompus entre les deux nations, chacune a sa civilisation, sa poésie, et, comme symbole de sa poésie et de sa civilisation, chacune devait avoir son architecture.
Ce style du quinzième et du seizième siècle est désigné en Angleterre sous, le nom de perpendicular english. Pour cette fois la dénomination lui convient, car il est bien réellement et exclusivement anglais : aussi jouit-il en Angleterre d'une prédilection assez générale.
Comme presque tous les styles raffinés, il a des côtés éblouissants; il en a d'autres que l'art et le bon goût réprouvent. Sa principale beauté , c'est le luxe des voûtes, porté parfois jusqu'au déhre. Chez nous le style si justement nommé flamboyant et qui, quant aux dates, correspond au perpendicular english du quinzième siècle, a bien aussi coutume d'orner de nervures saillantes les arêtes des voûtes et plafonds, mais ce n'est rien à côté de la multiplicité de broderies dont sont chargés à 1 intérieijr les édifices anglais de cette époque. Peut-être nos pendentifs OBt-ils quelquefois
plus de saillie, plus de hardiesse, mais en Angleterre ils sont revêtus d'une dentelle plus fine et plus compliquée.
La chapelle de Henri VII, à Westminster, qui passe avec raison pour le type du genre, produit assurément une profonde impression. Les vieilles bannières, les armoiries, les tombeaux, les stalles d'antique bois de chêne, l'obscurité du vestibule, y sont bien pour quelque chose ; mais le monument par lui-même n'en est pas moins d'un effet extraordinaire. On est comme étourdi par ces milliers , de nervures qui s'élancent et se croisent sur votre tête comme les fusées d'un bouquet d'artifice. Il en est de même dans la grande chapelle de Cambridge {king's collège chapel); le luxe de la décoration des voûtes ne peut pas être poussé plus loin.
Mais, au milieu de cette pompe, de cet éclat fantastique, si vous portez les yeux sur les fenêtres, vous êtes saisi d'un sentiment de froideur et de tristesse. L'absence de vitraux peints en est la première cause; sauf dans la chapelle de Cambridge, il est rare de trouver en Angleterre plus de deux ou trois verrières coloriées dans une église : le verre nu, le verre d'un blanc verdâtre y laisse pénétrer une lumière terne et blafarde. Ce ne serait rien encore si les meneaux ou divisions de pierres destinées à contenir et a séparer les vitraux n'étaient généralement disposées de la manière la moins gracieuse et la plus monotone. Ils s'élèvent perpendiculairement depuis le bas jusqu'au haut de la fenêtre, exactement comme les barreaux de fer d'une prison. C'est là une règle sans exception, et qui est observée ponctuellement dans tous les monuments de style anglais proprement dit; c'est même cette forme perpendiculaire des meneaux qui a donné- lieu à la dé-
284 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, nomination sous laquelle ce genre d'architecture est désigné.
Rien de semblable n'existe en France. Pendant le treizième et le quatorzième siècle, on y voit, comme en Angleterre, les meneaux prendre constamment la forme de petites ogives inscrites dans une grande, puis au quinzième ils se diversifient de la manière la plus irrégulière, la plus soudaine, comme des festons ou des feuillages entrelacés, ou plus souvent en forme de flamme, d'où est venu le nom de flam boyant : tandis qu'en Angleterre c'est toujours le même motif, toujours des bâtons droits venant heurter perpendiculairement l'archivolte de l'ogive. Ce qui achève de donner à ces fenêtres ainsi grillées l'aspect d'ouvertures de prison, c'est qu'une ou deux divisions transversales viennent presque toujours couper horizontalement les meneaux perpendiculaires. C'est peut-être là ce qui produit le plus mauvais effet, car il est de l'essence de Tarchitecture gothique d'être exclusivement pyramidale, même dans ses moindres parlies, depuis la base jusqu'au sommet de l'édifice; par conséquent toute introduction de ligne horizontale est un contresens et un oubli de la véritable tendance du système. Cette règle, qui est observée religieusement en tons pays pendant le treizième et le quatorzième siècle, que la France et l'Allemagne respectent encore jusqu'au seizième, les Anglais, dans leur style favori , paraissent l'avoir complètement méconnue : non-seulement ils défigurent la décoration de leurs fenêtres par l'introduction de h'gnes transversales, mais ils coupent souvent de la même façon les grandes arcades centrales de leurs églises, et à l'extérieur ils font sans cesse dominer certaines parties horizontales qui, en interrompant les lignes
ascendantes, donnent à la construction un caractère mixte, indécis, bâtard et lourd.
C*est par suite de ce système qu'ils tiennent presque toujours leurs toits aplatis et qu'ils les cachent même complètement toutes les fois que cela est possible. Singulière méprise! amalgame malentendu des idées italiennes et des idées du Nord, comme si les lois de l'architecture horizontale pouvaient s'appliquer impunément aux constructions gothiques, comme si un toit saillant, élevé, aigu, n'était pas le couronnement naturel, le complément nécessaire d'un édifice à ogives I
C'est à cette même méprise qu'il faut attribuer l'extrême rareté des flèches et clochers en Angleterre et l'éternelle répétition de ces grosses tours carrées qui se détachent horizontalement sur le ciel. On rencontre bien quelquefois de ces sortes de tours en France, mais c'est seulement dans certaines provinces, ou parce que le temps et l'argent ont manqué pour construire une flèche, tandis qu'en Angleterre c'est à dessein et systématiquement qu'on s'est arrêté à la plateforme carrée.
Enfin, nous trouvons encore une dérogation au véritable esprit de l'architecture à ogives dans ces longues Hgnes de petits créneaux qui festonnent horizontalement la crête de presque toutes les églises élevées dans le style anglais. Autant il est curieux et pittoresque de découvrir de temps en temps une église sérieusement crénelée, c'est-à-dire garnie de véritables créneaux derrière lesquels on sent qu'un homme d'armes a pu s'abriter et combattre, comme à la façade de Saint-Denis, par exemple, comme à la cathédrale de Narbonne et dans quelques-unes de nos églises des Pyré-
nées; autant cet incident historique ajoute d'intérêt et de charme au monument, autant l'effet devient mesquin et monotone lorsqu'il se répète à chaque instant, et lorsque les soi-disant créneaux ne sont qu'un ornement banal et obligé qu'on applique à toute espèce de construction.
Ainsi, en somme, l'architecture anglaise proprement dite repose sur un contre-sens presque perpétuel ; ces lignes horizontales, ces absides carrées, ces tours carrées sont autant de reflets du goût méridional, tandis que l'aspect du Nord est empreint dans la coupe de chaque pierre et dans l'ajustement des moindres détails. Ce contraste ne serait peut-être qu'une beauté de plus s'il résultait d'une pensée homogène et créatrice, mais il semble au contraire ne provenir que de tâtonnements, d'idées confuses et disparates. Encore une fois, sans le catholicisme, sans la chevalerie, sans l'immense mouvement d'idées, sans les grandes associations du moyen âge, jamais l'architecture ne serait née dans cette île ; elle n'y a vécu d'abord que d'emprunts et d'importations, et si elle a fini par s'y acclimater et par y produire un style tout spécial, c'est bien moins grâce aux inspirationij de l'art que pour obéir aux fantaisies, aux exigences, au goût plus ou moins bizarre d'une aristocratie riche et fière et d'une civilisation encore à demi barbare.
"Nous ne pousserons pas plus loin cette revue abrégée des principales phases de l'architecture monumentale en Angleterre. Après avoir parcouru les églises, nous n'entreprendrons pas aujourd'hui la visite des châteaux, elle nous mènerait trop loin; les châteaux anglais renferment tant de trésors de peinture, tant d'objets d'art amassés à prix d'or
I/ARt DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 287 dans tous les pays du monde, qu'on s'oublierait volontiers dans ces petits musées féodaux. Comme architecture, ils sont en général dans un merveilleux état de conservation, mais les proportions en sont moins grandioses, moins colossales que celles de quelques-uns de nos châteaux démantelés. Nous ne pensons pas que le donjon de-Coucy, par exemple, ait dans toute l'Angleterre un rival digne de lui.
Du reste, l'histoire architectonique des châteaux anglais est exactement la même que celle des églises : ce sont les mêmes périodes, les mêmes divisions de siècle en siècle : seulement le dernier style, le style anglais, qui n'est plus guère employé à la construction des églises à partir de Henri Vlll, attendu qu'on cesse à peu près d'en bâlir à cette époque, se perpétue encore assez longtemps pour la construction des châteaux; on peut même dire que jusqu'à la fin du règne de Jacques P% on n'a pas discontinué de bâtir en Angleterre dans le style perpendiculaire plus ou moins dégénéré. Quant à la Renaissance, il n'en est pas question, ainsi que nous l'avons déjà dit; on saute à pieds joints pardessus. S'il en apparaît quelques fragments, quelques échantillons çà et là sur des meubles ou des boiseries, c'est en quelque sorte de la marchandise de contrebande.
Ce. fut seulement avec les derniers Stuarts que le goût franco-italien fit invasion en Angleterre et acheva de mettre en fuite les derniers débris du style perpendiculaire, déjà mort depuis un demi-siècle. C*est vers cette époque que s'éleva Saint-Paul, cette œuvre massive et sans vie que les Anglais contemplent avec un enthousiasme si docile et croient sérieusement un chef-d'œuvre ; puis enfin, après Saint-Paul,
288 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART. ' OU se traîna dans la même voie pendant plus d'un siècle, jusqu'au jour où naquit cette anarchie encyclopédique, ce pêle-mêle de tous les styles qui constitue actuellement larchitecture monumentale en Angleterre.
Chez nous, grâce à Louis XIV, grâce au sang un peu moins t)éotien qui coule dans nos veines, la chaîne des bonnes traditions n'a jamais été si complètement rompue ; même dans nos plus grands écarts nous avons conservé, sinon le sentiment de l'art et du beau, du moins une certaine fleur de bon goût. Mais, en revanche, les Anglais ont sur nous un grand avantage ; si leurs productions sont maladroites et désordonnées, ils possèdent à un haut degré ce qui vaut peut-être mieux, à l'âge où nous sommes, que le don de produire, le respect et l'intelligence des œuvres du passé. On ne verrait pas chez eux, comme nous voyons depuis huit ans à Paris une église métropolitaine, un admirable monument, la gloire de la Cité, le titre de sa noblesse, le témoin de son histoire, souillée, déshonorée, couverte d'immondices, abandonnée à la destruction sans qu'on ait encore daigné, je ne dis pas dépenser un sou, mais (^nner un ordre pour la pro-
* Ces lignes étaient écrites en 1838. Quatre ans plus tard, on commençait une restauration de Notre-Dame de Paris qui a duré plus de vingt ans, et qui n'est pas encore tout à fait terminée, mais qui, nous le reconnaissons, a - fait droit à nos justes plaintes. En revanche, on ne parle pas encore de remonter la flèche de Saint-Denis : cette admirable église reste déshonorée ; mais c'est là maintenant un fait exceptionnel. Grâce à l'impulsion donnée en 1840, une ère nouvelle a commencé pour nos .monuments historiques. Sur toute la surface de la France on en a restauré et consolidé beaucoup : bien des ravages ont été réparés, bien des désastres prévenus.
L'ART DU MOYEN AGE EN ANGLETERRE. 289 têger. Si Notre-Dame de Paris était en Angleterre, il y aurait huit ans que le terrain qui l'entoure serait nivelé et couvert de gazon, une grille défendrait contre les insultes des enfants ces délicieux bas-reliefs de la porte méridionale, et les figures mutilées seraient déjà rétablies avec une fidélité d'imitation capable de tromper l'œil des plus habiles.
C'est vraiment une merveille que la perfection et la promptitude de ce genre de restauration chez nos voisins. Un insensé, nommé Martin, mit le feu en 1829 à la cathédrale d'York : l'incendie fut affreux, il dévora tout le chœur, les voûtes s'écroulèrent sur une longueur de 220 pieds ; six ans après ce désastre, il était impossible d'en retrouver la trace, tant la réparation avait été rapide, tant elle avait reproduit exactement tous les détails de l'ancienne construction.
Chaque année le gouvernement envoie à Rome les élèves lauréats de son école d'architecture, pourquoi ne leur ferait-il pas aussi parcourir l'Angleterre? Au retour de Rome tous ces jeunes gens veulent créer des monuments : or, nous ne manquons pas d'architectes producteurs ou soi-disant tels, tandis que nous avons disette d'architectes réparateurs. Si l'on veut en former, il faut élever une école, et certes il n'en est pas de meilleure que l'exemple de ceux qui font bien. La vue des restaurations d'York, de Lincoln, d'Oxford est un genre d'enseignement dont les résultats seraient certains et qui vivifierait bientôt parmi nous un art dont chaque jour on doit sentir plus vivement le besoin. Nos monuments sont dans un tel abandon,*le jour de leur ruine rapproche d'un pas tellement rapide si le secours n'arrive II. il
pas! El ils sont si beaux, si précieux, si peu connus ! La célébrité des cathédrales anglaises est assurément plus grande, grâce à leur merveilleuse conservation, et pourtant, tout patriotisme à part, quelle différence entre nos richesses monumentales et celles de TAngieterre! Parcourez tous les comtés, vous ne trouverez toujours qu'un même type pour chaque période de l'art. Les églises normandes se ressemblent toutes; elles sont admirables, mais toutes de la même façon : le style à ogive primitif, le style intermédiaire, le style anglais proprement dit, produisent des chefs-d'œuvre, mais qui, tous, semblent jetés dans un même moule. En France, au contraire, non-seulement nous avons des monuments de tous les âges, mais à chaque période ils se diversifient en presque autant de variétés qu'il y a de provinces. L'Alsace, la Saintonge, l'Auvergne, le Poitou, le Languedoc, le Roussillon, ont chacun leur architecture, source intarissable de contrastes, d'effets piquants et inattendus. Puis enfin, sur les premiers plans du tableau, nous voyons ces trésors d'imagination et de grâce que nous verse la Renaissance, tandis que dans le lointain l'antiquité apparaît représentée par des merveilles que nous envie l'Italie, le théâtre d'Orange, les arènes d'Arles et de Nimes, le pont du Gard et la Maison-Carrée.
Parcourez les ouvrages qui parlent de l'histoire des arts en Ilalie, lisez les itinéraires, les guides, des descriptions de villes, vous y trouverez presqu'à toutes les pages ces mots : Architecture lombarde^ stijle lombard, monuments lombards. Voulez-vous en savoir le sens? Vous chercherez vainement. Pas la moindre définition, pas le moindre commentaire. On s'en fie à votre intelligence, comme si la chose était connue de tous, comme si ces mots devaient porter à votre esprit une idée aussi nette, aussi claire que ceux-ci : Architecture égijtienne, style grec, monuments romains. Un moyen s'offre pourtant de sortir d'embarras, c'est de voir et de comparer par vous-même les édifices qui vous sont désignés sous ce nom de lombards. Mettez- vous donc en quêle sous les auspices de Tantiquaire du lieu, du marguilher ou du sonneur de cloches. Mais non, gardez-vous en bien ! car votre perplexité redoublerait à chaque pas. On va vous montrer des monuments de
202 ÉTUDES SUR L'HÏSTOÎRE t)E L'ART,
tous les genres, de tous les styles, de tous les âges. Ici Tarchitecture antique, les lourdes colonnes, les murailles simples et robus^tès des Romains; là les arcades, les colonnettes, le luxe, la légèreté, la fantaisie, la grâce de TOrient. Votre œil, si peu exercé qu'il soit, aura reconnu sur-le-champ qu'entre ces diverses sortes d'architectures il y a place pour cinq ou six cents ans. Mais n'allez pas en faire la remarque ! Ne vous avisez pas de refuser à tous ces monuments bigarrés et étrangers les uns aux autres une seule et même origine; et gardez*vous surtout de révoquer en doute la vétusté de quelques-uns. Les suisses et les bedeaux sont gens impitoyables. En Italie comme chez nous, comme en tous lieux où il y a des églises, ils n'entendent pas raillerie en fait de généalogie : ils sont plus chatouilleux que les plus fiers barons. Pour ma part, je ne suis jamais descendu dans une crypte, sans que les premiers chrétiens n'y eussent, au temps des martyrs, célébré les saints mystères ; je n'ai jamais vu une église, même à ogives, mais d'une maçonnerie un peu rude, un peu grossière, sans que le sacristain m'assurât que Gharlemagne en était le fondateur ; et, pour peu que les fenêtres fussent à plein cintre, il fallait se résigner à apprendre que le roi Dagobert y avait mis la main.
Mais enfin que devenir dans ce labyrinthe ? Que faire de tous ces monuments? Qu'est-ce, après tout, que le style lombard? et, d'abord, il y a-t-il vraiment un style lombard? Les barbares qui débordèrent en Italie sous la conduite / d'Alboin apportaient-ils de leurs forêts un genre d'architecture qui leur fût propre ? ou du moins, une fois sur le sol italique, sont-ils devenus architectes, et ont-ils inventé un style
DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. 29 î
inconnu jusque-là ! En d'autres termes, peut-on déterminer d'ime manière précise quel était l'état de l'architecture en Italie avant l'invasion des Lombards, pendant leur règne et après leur destruction?
Quelques savants italiens, membres de l'Athénée de Brescia, voulant avoir le cœur net sur cette question, conçurent l'idée de la rédiger en programme et d'en faire l'objet d'un concours.
Deux mémoires furent remarqués par les membres de l'Athénée : l'un, qui a obtenu le prix, est de M. le comte Cordero de San-Quintino, conservateur du Musée égyptien de Turin ; l'autre , auquel on a accordé la mention hono rable, est l'ouvrage de deux jeunes gens, de deux frères, MM. Sacchi.
Comme on le devine peut-être, les deux mémoires arrivent à cette conclusion qu'il n'y a pas d'architecture lombarde ; mais les raisonnements et les faits sur lesquels les auteurs s'appuient sont de nature si diverse, disons-le même, si contradictoire, qu'on a peine à concevoir qu'ils ne soient pas parvenus à deux résultats différents. Sans contester à MM. Sacchi le mérite de recherches laborieuses et d'une disposition nette et claire de nombreux matériaux, nous ne saurions cacher que c'est dans leur mémoire que, par une disparate étrange, les conclusions semblent «inconciliables avec les principes. Ce qui ne prouve pas que les conclusions soient fausses, mais que le chemin par lequel on y est fortuitement parvenu devait nécessairement fourvoyer quiconque l'eût suivi avec persévérance. Le jugement de l'Athénée nous semble donc parfaitement juste. Non-seulement lessai de M. de San-Quintino est supérieur à celui de ses concurrents, mais c'est un ouvrage fort
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dislingué, plein d'aperçus ingénieux, et presque un modèle de critique archéologique. Il est seulement à regretter que des plans, des vues géométrales ne viennent pas de temps en temps faciliter l'intelligence du texte; le secours de la gravure serait d'autant plus nécessaire, que l'auteur, se servant d'une langue très-élégantej rejette parfois les mots techniques, et les remplace par des circonlocutions dont l'expression métaphorique offre un sens incertain et arbitraire. Néanmoins, avec un peu d'attention et de la patience, on saisit la pensée et l'on ne regrette plus les gravures que comme un luxe et un amusement.
Nous allons essayer de donner une idée des opinions de M. San-Quintino sur l'architecture des sixième, septième et huitième siècles en Italie. Mais d'abord remontons aux premiers monuments chrétiens : sans ce préambule nous ne saurions faire apprécier toute la justesse des conclusions de l'auteur. Ce que nous voulons donner ici, c'est moins un exposé de son livre qu'un commentaire de ses idées. Le mémoire étant consacré presqu en entier à une discussion approfondie sur Tâge d'une église très-importante pour la question (Saint-Michel de Pavie), nous risquerions en le suivant pas à pas d'être abandonnés en route de quelques-uns de nos lecteurs. Mieux vaut faire ressortir les vues générales : l'analyse la plus exacte n'est pas toujours la plus fidèle.
Au temps où le christianisme, après trois siècles de silence et de misère, sortant enfin des catacombes et des chapelles souterraines d'Italie, s'en vint s'asseoir sur le trône impérial, deux genres d'architecture étaient en présence dans cette autre partie de Tancien monde oii allait se fonder l'empire
DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. 295 grec. Sans parler des chefs-d'œuvre d'Athènes et de Corinthe, dont on n'imitait plus, dont on admirait à peine l'adorable pureté, on voyait dans ces contrées s'élever des monuments romains, constructions régulières, qui affectaient de se soumettre aux principes du style grec antique, mais qui, tout en copiant ses proportions, les altéraient avec maladresse et ne rachetaient tant de lourdeur que par un peu de solidité. Malgré les vœux des empereurs, cette architecture massive ne pouvait s'acclimater sur cette terre de grâce et d'élégance. Une fois les Ictinus éteints, ce -n'était pas aux légions romaines à devenir les architectes de la Grèce et de l'Ionie. Une fois la pureté primitive oubliée, il ne pouvait fleurir sous ce beau ciel qu'un style tout nouveau qui, semblable à cette philosophie nouvelle qu'on voyait alors, subtilisant sur Platon, abandonner les traditions de la science antique pour s'élever à un monde et a des rêves inconnus, osât s'affranchir de toutes les lois consacrées à Memphis, à Athènes et à Rome, briser l'architrave, élever arcade sur arcade, coupole sur coupole, et, rêveur et subtil à sou tour, retracer avec la pierre, avec le marbre toutes les chimères de l'imagination, et par des milliers de colonnes légères et élancées, par des multitudes de chapiteaux, de moulures, d'ornements fantastiques, éblouir les yeux et ravir la pensée.
D'où vint et comment naquit cette architecture nouvelle? peut-être pourrait-on l'apprendre en étudiant rhi'stoire et l'esprit des peuples de la Syrie, de la Perse et surtout de rionie, cette terre si féconde en inventions, et, dès les anciens temps, plus d'une fois rebelle aux règles du goût sévère et symétrique. Mais ne nous arrêtons pas à cette recherche.
Constatons seulement qu'à Byzance et dans l'Asie Mineure, peu après Constantin, on voyait, à côté du style venu de Rome, cet autre style que nous venons de décrire. Le génie oriental commençait à secouer ses ailes. Déjà vers le deuxième siècle il s'était joué, comme un enfant timide, dans ces colonnades incorrectes mais brillantes de Balbek et de Palmyre. Puis, grandissant chaque jour, il avait peu à peu conquis son indépendance : libre, hardi, original, il s'émancipe enfin sous Justinien, et inspire à Isidore de Milet ce temple de Sainte-Sophie que Constantinople voit construire. De ce jour, le goût oriental reçut sa sanction dans Tempire byzantin. L'architecture romaine, délaissée depuis longtemps, fut désormais proscrite, et le style néo-grec régna sans rival dans toutes les contrées d'Orient. Sous cette nouvelle forme, qui à la vérité fait génir les admirateurs exclusifs de la pureté antique, mais qui a droit aux hommages plus indulgents des vrais amis du beau, le génie des vieux architectes de la Grèce se réveilla, moins correct, moins sévère, mais brillant de jeunesse et de vie, plus téméraire, plus merveilleux. Pour la seconde fois, les Grecs prirent le sceptre de ce grand et bel art de bâtir : ce fut d'eux que les Arabes en reçurent le secret ; ce fut par eux que les premières leçons en parvinrent à l'Europe entière, lorsqu'au onzième siècle, après cinq ou six cei]ts ans de ténèbres et d'égoïsme, l'Occident voulut enfin retrouver la lumière et vint la chercher en Orient.
Mais détournons nos regards de la Grèce et revenons en Italie à l'époque où le culte chrétien fnt affranchi. Là, point de lutte, point de rivalité entre deux architectures : le style romain seul dominait dans tout l'Occident. Dioctétien, il est
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vrai, au retour de ses guerres d'Asie, rapporta le goût de cette indécision, de cette licence qui caractérisaient les premiers essais du genre oriental. On le retrouve dans son palais de Spalatro, imitation grossière de quelques parties du temple de Balbek. Mais ces germes informes qui, sur le sol grec, se développaient et s'embellissaient ehaque jour, devaient, en Italie, rester stériles. Ils servirent à rendre le goût romain encore plus lourd, ils dénaturèrent sa simplicité mais ne produisirent rien de nouveau. Toute étincelle d'imagination était éteinte dans cette Italie épuisée par huit siècles de grandeur. Si, de temps en temps, il apparaissait dans une de ses cités im édifice inspiré à quelque architecte voyageur par la révolution qui s'opérait en Orient, le génie national, soit dédain, soit torpeur, n'en devenait pas plus enclin à innover, et dans la ville même, témoin de l'innovation, on se mettait à construire d'après le type ancien, sans autre raffinement qu'un peu plus de lourdeur et de grossièreté. Bientôt les communications devinrent moins fréquentes entre les deux empires; la diversité du génie des deux peuples, la différence des deux christianismes, tout contribua à rendre l'Italie et l'Occident étrangers pour longtemps au mouvement architectonique de l'Orient. Puis les barbares entamèrent les frontières, et il fallut songer à se défendre bien plutôt qu'à régénérer l'architecture. Enfin, après toutes ces circonstances, il en est une autre plus puissante peut- être qui devait assurer en Italie le maintien des traditions romaines. Au lieu de se créer, comme son frère, des temples d'un type nouveau, le christianisme adopta, pour la célébration de son culte, certains édifices de la Rome païenne : t uidis que les
chrétiens d'Orient se bâtissaient des églises^ ceux d'Occident s'accommodaient des basiliques. Ce trait, pour le dire en passant, peut servir à caractériser les deux religions.
Les basiliques, comme on sait, étaient dans les villes romaines de vastes édifices où l'on rendait la justice. Après l'audience du juge, on y parlait d'aiïaires et de négoce. C'étaient à la fois des tribunaux et des bourses de commerce. A l'extérieur, ces monuments civils se distinguent des temples par une sévère simplicité. Point de ceintures de colonnes ; point d'entablements sculptés, point de frontons au tympan riche et majestueux. De simples murailles percées de quelques fenêtres arrondies par le haut, à peine un cordon en relief, à peine quelques moulures pour soutenir le toit, telle élait la décoration extérieure des basiliques. A l'intérieur, deux rangs de colonnes parallèles formaient, dans toute la longueur de Tédifice, trois galeries de largeur inégale, dont chacune avait sa destination. Celle du milieu, la plus large et la plus haute, car elle s'élevait jusqu'aux combles du bâtiment, tandis que les deux autres étaient coupées dans leur hauteur par un second étage; la galerie du milieu, disonsnous, était occupée en partie par le peuple, en partie par les avocats, les greffiers, les témoins et les entremetteurs d'affaires ou agents de change et courtiers. Sous les galeries latérales, venaient se ranger les plaideurs; les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Enfin, dans les galeries supérieures, oa plaçait les patriciens, les patriciennes, et, en général, toutes les personnes de marque. A l'extrémité de trois galeries se trouvait un espace vide, et au delà, vis-à-vis de la galerie du milieu, un enfonceuient sea:ii^circulaire, au fond
DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. 290 duquel siégeait le juge. A ses côtés un banc, placé contre la muraille et courbe comme elle, était réservé aux assesseurs. ' Cette espèce de sanctuaire de h justice avait le nom de tribunal.
Voilà les basiliques telles qu'elles étaient par tout l'empire. Dans chaque ville il y en avait une et quelquefois plusieurs. Mais chaque ville avait aussi des temples, et certes le christianisme, après avoir converti un empereur, pouvait impunément presqu en tout lieu s'emparer de ces temples et les approprier à son usage. Mais ils étaient ^n général peu spacieux, divisés en petits compartiments, et destinés seulement aux prêtres et à quelques élus : ce n'était pas là ce qu'il fallait à une religion qui voulait faire participer à ses mystères le genre humain tout entier. Les temples d'ailleurs étaient souillés, les fidèles en avaient horreur ; et les peuples auraient conçu moins de vénération pour les nouveaux prêtres, s'ils les avaient vus occuper la même place que les anciens sous ces voûtes témoins des idolâtries qu'on leur ordonnait de fuir et d'abhorrer. Les temples devaient donc être fermés, et il ne restait aux chrétiens que deux partis à prendre, ou bien créer des édifices d'un modèle tout nouveau, ou bien s'approprier des monuments tout faits, mais mieux disposés que les temples aux besoins du culte naissant. De ces deux partis, lun était plus noble, plus religieux, mais il demandait de la patience et surtout de Fimagination ; l'autre était à la fois expéditif et politique, on l'adopta, et du soir au matin les basihques devinrent temples chrétiens. Leur ancienne destination civile n'était pas une souillure; au contraire, aux yeux des évèques c'était peut-être une vertu de
plus. Car ce christianisme de Rome, par une sorte d'instinct de sa future vocation, songeait dès lors, non-seulement à faire triompher sa foi, mais à substituer son organisation jeune et pleine de vie à l'organisation décrépite de la société civile. S'asseoir, au fond de la basilique, sur le siège judiciaire, c'était, pour l'évêque, hériter en quelque sorte et du grand prêtre et du magistrat.
Rien ne fut plus facile que d'adapter les basiliques à leur nouvelle destination ; on chargea la peinture et la mosaïque de revêtir les murailles latérales de tableaux rehgieux; on incrusta dans l'enfoncement semi-circulaire des légendes, des chiffres, des monogrammes et autres emblèmes mystiques. Quant à la disposition du plan de l'édifice, il n'y fut presque rien changé. L'évêque prit le siège du juge, et les diacres s'assirent à la pkice des assessçurs; toute cette partie de la basilique, jusque-là nommée tribunal, reçut le nom de presbytère; on l'appela aussi tribune par souvenir de son ancien nom : dans la suite, le mot d'abside a prévalu, parce que les Grecs nommèrent ainsi la partie de leurs églises qui correspondait à cet arrière-corps de la basilique.
Entre la tribune et les galeries, l'espace vide fut divisé en trois parties. Dans celle du milieu on plaça l'autel; les deux autres furent réservées aux sénateurs d'un côté, et aux matrones de l'autre. La partie de la grande galerie du milieu qui se rapprochait le plus de l'autel et qui naguère était destinée aux avocats et aux greffiers, devint une enceinte dont les chantres prirent possession; on l'appela chorus^ chœur. De chaque côté de ce chœur, il fallut construire deux petites chaires, qui furent nommées ambons, et auxquelles
DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. 501 on montait par des degrés; dans l'une on lisait l'épître, dans l'antre l'évangile. Quant aux galeries latérales, elles conservèrent à peu près leur ancienne destination : ce ne furent plus les plaideurs et les plaideuses, mais les fidèles des deux sexes qui vinrent y prendre place, les hommes à droite, les femmes à gauche. Seulement les deux étages supérieurs ne furent plus réservés qu'aux veuves et aux filles qui se consacraient pour toujours au Seigneur. C'était, à cette époque, les persoimes auxquelles- la vénération publique accordait le plus de respect le voile sur la tête, elles venaient dans ces travées d'honneur assister au saint sacrifice. Plus bas, sur le sol de la grande galerie du milieu, dans la partie la plus voisine de la porte, et qui n'était pas occupée par le chœur, on admit la foule des catéchumènes. Leur présence dans le temple n'était tolérée que pendant qu'on prêchait, pendant qu'on faisait des instructions communes à tous. Du moment que la célébration des mystères commençait, les fidèles seuls restaient dans les galeries latérales et les catéchumènes sortaient de la basilique. Toutefois, pour ne point les laisser exposés aux injures des saisons, on construisit devant la façade d'entrée un atrium ou vestibule, grande cour en- • tourée de portiques à colonnes. Au milieu de cette cour s'élevait un petit bâtiment de forme octogone soutenu comme les portiques par des colonnes ou des pilastres : c'était le baptistère. Grande et belle conception! ce vase d'ablution et de purification, placé ainsi en dehors et devant la porte du sanctuaire, était comme un avertissement pour les fidèles et pour les gentils; il rappelait aux uns, il enseignait aux autres par quel chemin on entrait dans le temple.
Une autre idée non moins belle et plus touchante encore, ce fut de creuser sous la tribune ce caveau souterrain auquel on donna le nom de confession. Là furent déposées les saintes reliques en mémoire des temps de misère, où les fidèles descendaient en tremblant dans la nuit des catacombes pour célébrer les divins mystères sur les tombeaux des martyrs.
Une fois la basilique ainsi transformée en temple chrétien, sa disposition archi tectonique devint, en quelque sorte, un article de foi. L'Église la consacra, la convertit en dogme, comme si le hasard n'en eût pas été l'auteur, comme si elle l'eût inventée elle-même ; et lorsque la piété de Constantin etd'a^^tres empereurs voulut offrir au Dieu des chrétiens de nouveaux temples construits en son honneur, c'est sur le modèle des basiliques que ces temples fnrent élevés. On y prodigua les ornements; l'or, les pierreries, la peinture les couvrirent de décorations nouvelles; on alla même, pour les rendre plus magnifiques, jusqu'à doubler les^ rangs de colonnes et à hire cinq galeries au lieu de trois, comme, par exemple, à Saint-Paul hors les murs; mais ces innovations de détail n'altéraient aucune des dispositions principales de l'édifice, et n'en changeaient en rien le caractère général. Le style romain prévalait toujours; le style romain se Irouvait perpétué, grâce à cette adoption de ia basilique par l'église, espèce de transaction entre les goûts et les usages de l'ancienne et de la nouvelle société.
Telle était l'architecture en Italie, lorsque, un siècle environ après Constantin, les barbares, franchissant les monts, se glissèrent le long des côtes de l'Adriatique. Bientôt îout
DE L'AUGHITECTURE LOMBARDE. 303 s'écroula devant leur puissance, et les Goths furent maîtres de ritalie. Est-il besoin de dire que ces hommes de guerre et de rapine n'arrivaient pas avec un système nouveau d'architecture. Si, par hasard, ils avaient affectionné un genre de conslruction différent de celui des Romains, ce n'eût été qu'avec un instinct de barbares ; ils étaient trop grossiers, trop inhabiles pour le développer, pour le mettre en pratique, et la guerre d'ailleurs ne leur en laissait pas le loisir. Le peu de monumenls qu'ils ont construits ou plutôt fait construire attestent qu'ils ne se sont pas mis en peine d'innover. Muratori et tous les érudits d'Italie sont d'accord sur ce point. Comme il arrive toujours quand les vainqueurs sont moins civilisés que les vaincus, les Goths se soumirent aux coutumes et aux procédés des Romains. Yojez la rotonde de Ravenne, bâtie par Théodoric pour lui servir de tombeau, tout y est romain; à peine, dans les parties les plus accessoires, trouvez-vous quelques traces du genre^ oriental, et pourtant Théodoric avait été élevé à Byzance; mais, obligé d'employer des ouvriers italiens, il dut se conformer au goût de l'Italie. Cette rotonde est une imitation des mausolées d'Auguste et d'Adrien, imitation plus heureuse qu'on n'aurait dû l'attendre dans ces temps de langueur et d'ignorance. Mais le génie de Théodoric avait rallumé quelques esprits d'artistes : il répandait les encouragements et vouait un culte rehgieux aux anciens édifices. C'est lui qui écrivait à Daniel et à Simmaque, ses architectes : « A'ous réparerez les monuments qui ont souffert de la guerre., niais de telle sorte qu'ils ne paraissent pas avoir été réparés et que leur ancienne construction soit seulement rétablie dans l'état primitif. » Nous serions heureux aujour-
304 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, d'hui si bien des gens qui, à coup sûr, croient leur goût beaucoup pbis délicat que celui d'un roi barbare, daignaient tenir aux architectes de TÊtat le même langage que Théodoric adressait aux siens.
Plusieurs autres monuments de Spolelte, de Rome, de Terracine, attribués pareillement au roi des Goths, présentent tous les caractères du style romain, et d'un style moins bâtard, moins dégradé peut-être que celui de Dioclétien. Ces chefs barbares, quand ils avaient du génie, le consacraient à imiter de leur mieux les beaux jours de Rome, à se faire Césars, à ressusciter le vieil empire. Tel fut plus tard Charlemagne. Dans ces temps de décadence, l'idéal, l'utopie des penseurs n'était pas encore dans l'avenir : on ne savait rcvèr qu'au passé. L'imagination des peuples d'Occident, frappée par ce grand colosse romain, ne cherchait, ne pressentait rien au delà. Ou la barbarie, ou Rome antique ; il n'y avait pas de milieu. ,
Les Gotbs commençaient à peine à se civiliser, lorsque tout à coup leur puissance s'ébranla. Bélisaîre et Narsès les vainquirent, les cbassèrent et rendirent aux empereurs l'Italie, ce vieux siège de l'empire. Un exarque grec s'en vint, de Constantinople à Ravenne, s'installer dans le palais des rois goths. Si ce règne des Grecs se fût prolongé plus longtemps, si de nouveaux barbares, qu'ils avaient imprudemment appelés à leur secours, n'étaient pas venus se jeter sur leur conquête, il est probable qu'ils auraient, dès le sixième siècle, introduit sur le sol italien le goût et le style qui ilorissaient à Byzance. Deux monuments élevés à Ravenne vers cette époque, auraient certainement suffi, dans d'autres circonstances.
DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. ùôo
pour y produire cette révolution : Tun est le baptistère de Saiiit-Jean, construit par Tarchevêque Néon; et l'autre, la grande et belle église octogone de Saint-Vital. Dans ces deux monuments, dans Saint-Vital surtout, on voit briller le style byzantin, pur, franc, dégagé de tout mélange et de tout alliage romain. Mais, pour que cet exemple fît fortune, il eût fallu non-seulement que l'Italie fût à l'abri de nouvelles incursions, de nouveaux désastres, mais que l'imagination des Italiens eût le temps de s'accoutumer à ce nouveau style, d'en apprécier la grâce et la légèreté et de passer de l'enthousiasme à l'imitation ; loin de là, le style exotique fut d'abord peu goûté, mal compris ; et la preuve, c'est que, peu de temps après la construction de Saint- Vital, sous la domination des Grecs, l'évêque Ursicinus fit élever la grande et magnifique église de Saint-Apollinaire en se conformant exactement à l'ancien type et au style romain.
Ainsi, les essais d'architecture orientale, tentés à Ravenne par les Grecs, furent sans conséquence et sans imitation. Les , choses en étaient là, lorsque les Lombards s'élancèrent sur l'Italie. Nous voici donc arrivés au problème qu'il faut résoudre. Mais, après tout ce qu'on vient de voir, la solution peutelle être douteuse ? Croira-t-on que les Lombards, plus barbares, plus féroces encore que les Goths, les aient surpassés dans le sentiment et dans la pratique des arts? Voudra-t-on voir en eux les possesseurs d'un secret, d'un nouveau procédé architectonique? Non. Lorsque, après quarante années de pillage, de massacres, d'incendies, les Lombards, fatigués enfin de marcher sur des ruines et adoucis peu à pci par la tiédeur du climat et par les mœurs civilisées des vaincus,
voulurent relever quelques édifices, ils firent comme les Goths : ils empruntèrent les bras italiens et suivirent les vieux errements de l'architecture romaine.
Il n'y avait encore dans le monde que deux styles, le néogrec et le romain bâtard. Il fallait donc que les Lombards, du moment qu'ils se mettaient à construire, adoptassent l'un ou Fautre de ces deux styles ; et, en effet, les monuments qu'on leur attribue aujourd'hui, dans la haute Italie, sont les uns de construction semi -romaine, les autres de construction orientale. Reste à savoir quels sont ceux qui leur appartiennent réellement ; la question est là tout entière.
Or, quand même, après un seul coup d*œil jeté sur ces monuments de style oriental, attribués aux Lombards, il ne serait pas clair comme le jour qu'ils sont de date plus récente, il y aurait encore raison sur raison pour démontrer qu'e^itre le style grec et le style romain les Lombards devaient nécessairement choisir ce dernier. D'abord, ils étaient, par nature et par position, étrangers aux «sages de l'Orient, ils étaient les ennemis des Grecs; ils les avaient dépouillés, ils les combattaient tous les jours sur les frontières de l'exarchat de .Ravenne. Pendant les deux siècles qu'ils occupèrent l'Italie, il ne leur advint peut-être pas de se trouver deux semaines de suite en paix avec les Grecs. Comment donc auraient-ils reçu d'eux des architectes? Comment auraient-ils pris goût à leur architecture? Ils n'avaient jamais vu Saint- Vital de Ravenne, à peine avaient-ils vu briller au loin le sommet de sa coupole; tandis que, dans toutes leurs villes, ils avaient sous les yeux des basiliques, des théâtres, des temples, des palais, des monuments de toute espèce construits par les Romains. Ils par-
laient à la romaine, ils s'habillaient à la romaine ; en un mot, ils s'étaient naturalisés Romains, ou, pour mieux dire, Romano-Italiens : comment donc, nous le répétons, auraient-ils pris fantaisie d'adopter l'architecture des Grecs, lorsque les Grecs eux-mêmes, dans Ravenne, leur propre ville, au temps de leur puissance, avaient essayé avec si peu de faveur d'introduire en Italie le style byzantin ?
Si vous n'êtes pas encore convaincus, laissez là les Lombards et observez ritalie après leur chute, à la fin du huitième siècle, et même encore pendant le neuvième. Quelle est l'architecture que vous y voyez en vigueur? La même, à quelques légères modifications près, qu'aux temçs des empereurs et des Goths. Voyez la basilique de Saint-Clément, in monte Cœlio, à Rome; elle est du neuvième siècle, et son plan reproduit presque exactement la disposition des basiliques primitives; aussi presque tous ceux qui l'ont décrite ont placé sa fondation au cinquième siècle. Mais ils n'ont pas fait attention qu'il y avait eu à Rome doux basiliques de Saint- Clément ; l'une fondée en Tan 308, et qui, menaçant ruine, vers la fin du huitième siècle, fut démolie par ordre du pape Adrien I^^; l'autre, dont il n est fait mention que sous le pontificat de Grégoire VI, vers Tan 8^7, et qui fut bâtie au pied du mont Célio. C'est là évidemment celle qui subsiste aujourd'hui ; or, elle ressemble d'une manière frappante aux basiliques des premiers siècles. Il y a bien pourtant quelques différences de détail : ainsi, les fenêtres sont beaucoup plus étroites que par le passé, le sol du chœur est élevé au-dessus du sol des nefs latérales, les sculptures de la balustrade du chœur et de quelques autres parties des décorations intérieures
laissent déjà voir comme un avant-goût du style oriental : mais ces innovations, qui constatent encore mieux l'âge du monument, ne lui ôtent rien de son caractère général ; et il n'en reste pas moins prouvé, non-seulement par l'existence de cette basilique de Saint-Clément, mais par le témoignage d'autres monuments d'une date non moins certaine^ que, même au neuvième siècle, on conservait, en Occident, et particulièrement en Italie, la plupart des traditions et des pratiques dont les Romains faisaient usage dans leurs constructions.
Touiefois, vers cette époque, une tendance sourde et insensible vers le genre oriental commença à se manifester. Charlemagne, tout en imitant les Romains, dans son palais d'Ingelheim et dans d'autres édifices élevés sur les bords de la Garonne et du Rhin, s'était pris d'admiration pour ces merveilleuses contrées d'Orient. Ses pressentiments lui annonçaient que c'était là qu'il fallait rallumer le flambeau des arts et des sciences ; il tournait les yeux vers l'Asie et lui demandait des savants et des artistes. Le temple de Saint- Vital de Ravenne l'avait frappé d'étonnement ; et bientôt on en vit une brillante copie à Aix-la-Chapelle. Si, après sa mort, un autre homme de génie eût gouverné l'Europe, il est possible que le grand mouvement du onzième siècle eût été devancé et que l'Occident eût joui plus tôt des lumières dont l'Orient devait l'inonder. Maison srit quelles sombres ténèbres succédèrent, dans toute l'Europe, à ce rcgne lumineux de Charlemagne ; on sait comment la fin du neuvième siècle et le dixième tout entier virent s'éteindre une à une toutes les dernières lueurs de la civilisation ancienne, comme s'il eût
fallu que la nuit la plus épaisse pesât sur nos contrées avant que les premiers rayons d'un jour nouveau commençassent à les éclairer. Une superstition bizarre, la croyance à la fin du monde, contribua, dans le dixième siècle, à augmenter encore l'engourdissement des esprits. L'architecture surtout devait en souffrir : la foi, qui seule élève les beaux temples, allait chaque jour s'éteignant ; les peuples, découragés, et prêtant, pour ainsi dire, l'oreille à leur dernière heure, n'étaient guère tentés de consacrer leurs sueurs et leurs trésors à bâtir des murailles pour la gloire de Dieu. Aussi, l'âge lé plus misérable, le siècle déboute pour Tarchitecture, c'est ce malheureux dixième siècle.
Avec l'aurore du onzième, une ère nouvelle vint éclairer le monde d'Occident et surtout Tltalie. Déjà le règne d'Othon le Grand avait préparé cette résurrection . Emancipées par lui et délivrées des tyrannies subalternes qui les étouffaient, les villes d'Italie commençaient à respirer : bientôt elles ouvrirent leurs ports, et l'Orient leur apporta ses parfums, sestissus, ses secrets, ses trésors de science et de goût. Avec le commerce et la richesse, on vit renaître les écoles, on vit les villes réparer leurs ruines, étendre leurs enceintes, rivaliser entre elles de grandeur et de beauté.
C'est alors que l'architecture orientale se présenta de nouveau aux portes de l'Italie, non plus comme au sixième siècle, c'est-à-dire au milieu des désastres de la guerre et devant des peuples barbares et ennemis de Byzance ; non plus comme au temps de Charlemagne, protégée seulement par un caprice et une prévision du génie, mais devant des peuples riches, devant dos esprits rajeunis, ardents pour la nouveauté, et qui l'ac-
510 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, cueillirent avec transport. Elle pénétra d'aboi'd par l'Adriatique, puis ensuite par TArno. Les Vénitiens, d'un côté, et les Pisans, de l'autre, furent les premiers à lui donner asile, et de là l'église Saint-Marc, de là cette grandiose et splendide cathédrale de Pise. Bientôt les communes d'Ancône, de Modènë, de Lucques, de Ferraie, de Vérone, de Bergame, de Parme, de Milan, toutes les grandes villes de la haute Italie, en un mot, suivirent l'exemple des Vénitiens et des Pisans. Bientôt le sol italien fut couvert de monuments plus ou moins orientaux. D'abord simple et sévère dans sa magnificence, puis élégant et léger, et à la fin plus orné, plus fleuri chaque jour, ce style nouveau régna sans rival pendant deux siècles, jusqu'à ce que l'Europe, par une de ces circonstances qui font de rhisloire de Fart un si beau drame, se prit d'enthousiasme, au treizième siècle, pour une autre architecture toute nouvelle que la seule Italie reçut avec froideur, cette architecture à ogives, qui créa la cathédrale de Reims, le dôme de Cologne, et la flèche de Fribourg en Brisgau !
Revenons, il en est temps, aux Lombards et à l'Athénée de Brescia. Peut-être est-on surpris que le problème en question offrît tant de difficultés. Comment, dira-t-on, puisque toutes les éghses d'Italie, bâties dans le style oriental, sont du onzième ou du douzième siècle, comment la tradition populaire et l'érudition elle-même ont-elles pu jusqu'ici en faire honneur aux Lombards, surtout lorsqu'on attribuait en même temps à ces Lombards des monuments qui portent tous les caractères du style romain? Cette confusion est, à coup sûr, étrange, et il n'est pas sans intérêt d'en étudier la cause.
Voici, selon nous, d'où est venue la méprise. Il est, dans
, DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. 511 tous les pays, en fait de chronologie monumentale, un piège auquel le peuple et les savants sont également sujets à se laisser prendre ? C'est qu'une église a beau être restaurée ou reconstruite de fond en comble, elle conserve presque toujours son nom. Or il y avait, à Pavie, à Spoîette et dans d'autres villes florissantes au temps des Lombards, plusieurs églises bâties ou consacrées par eux, dont les noms nous ont été conservés par les historiens ; et aujourd'hui, dans ces mêmes villes, on trouve encore debout des églises du même nom : bien vite on se persuade que ce sont les mêmes églises; leur existence nominale fait croire à leur existence réelle. Mais qu'il vienne un artiste historien, il jettera sur ces monuments un regard de doute, et, passant du soupçon aux recherches chronologiques, il finira par découvrir comment l'église moderne s'est greffée, pour ainsi dire, sur l'ancienne ; il dévoilera la supercherie involontaire de ceux qui la vieillissaient de quatre ou cinq cents ans.
M. de San-Quintino a senti que telle était sa mission. Éclairé par le caractère architectural de ces monuments prétendus lombards, persuadé de l'impossibilité d'admettre la date qu'on leur assigne, il résolut de démontrer, à l'aide de l'érudition, la fausseté de leur acte de baptême. C'était là la meilleure réponse au programme de l'Athénée. Et d'abord, pour aborder l'ennemi de front, M. de San-Quintino s'est attaqué au monument que citent le premier tous ceux qui jusqu'ici ont si bien embrouillé la question, à une des églises de l'ancienne capitale des Lombards, à Saint-Michel de Pavie.
Sans doute les Lombards, qui vouaient à saint Michel un culte superstitieux, firent construire à Pavie, vers la fin du
m ÉTUDES SUR L'HISTOiRE DE L ART,
sixième siècle, une église consacrée à ce saint archange; mais, ce quia échappé à notre compatriote, plus laborieux que pénétrant, M. d'Âgincourt, et à M. Malaspina, auteur du Guide de Pavie^ et à M. de Rosmini, dans son Histoire de Milan ; c'est que, en 924, les Hongrois réduisirent la ville en cendres, et que, dans cet alfreux incendie, quarante-trois églises furent brûlées; c'est que, en 1004, un nouvel incendie consuma ce qui restait de l'ancienne Pavie, et, entre autres monuments, détruisit le palais qui était contigu à l'ancienne église Saint-Michel.
Après a\oir démontré, par d'autres preuves non moins convaincantes, que l'église lombarde de Saint-Michel n'avait pas pu survivre au dixième siècle, M. de San-Quintino appuie, par des faits et des raisonnements sans réplique, l'opinion qui place la construction de l'église actuelle vers la fin du onzième, de 1050 à 1100 ; il fait remarquer qu'on l'appelle Saint-Michel-Maj^ur , sans doute pour la distinguer de l'ancienne, qui était moins grande et moins belle. Enfin il démolit pièce à pièce les assertions de M. d'Agincourt, qui s'est fait à la légère Técho des traditions répandues à ce sujet en Italie, par une érudition incomplète. Toute cette partie du mémoire est un véritable modèle de discussion et de critique archéologique.
Ce n'est point à Pavie, ce n'est ni à Spolette, ni à Bergame, nia Vérone que M. de San-Quintino est parvenu à découvrir des monuments construits sous la domination des Lombards et conservés à peu près dans leur état primitif, c'est seulement à Lucques et à Turin. Les archives de Lucques, par une sorte de miracle, n ont jamais été ni brûlées ni pillées ; elles
DE L'ARCHITECTURE LOMBARDE. 313 sont complètes et remontent, presque jour par jour, jusqu'au sixième ou cinquième siècle de notre ère. Or, il est deux églises dont on peut suivre Thistoire dans ces archives, et qui, d'après leur témoignage, sont encore aujourd'hui, sauf quelques modifications de détails, telles qu'elles étaient quand les Lombards les élevèrent. Ces deux églises sont Saint-Michel et Saint-Fridien. Toutes deux portent les caractères du style romain bâtard : ce sont deux basihques à peu près dans le genre de Saint-Clément. Enfin le palais d^/te Torre, à Turin, doit, selon M. de San-Quintino, appartenir à l'époque lombarde, et les preuves qu'il en donne, quoique moins satisfaisantes que celles qu'il a tirées des archives de Lucques, relativement aux deux églises de cette ville, doivent cependant laisser peu de doute.
En somme, ce mémoire répand un jour tout nouveau sur une des époques les plus obscures de l'histoire de l'art, et nous pensons qu'il doit mettre fin à toute contestation sur cette matière. On reconnaîtra donc désormais que les Lombards n'apportèrent point en Italie et ne découvrirent point, après leur conquête, un système particulier d'architecture ; qu'ils n ontjamais employé d'autre mode de construction que celui qu'ils avaient trouvé en usage en Italie ; que ce mode de construction n'était autre que celui des anciens Romains, altéré toutefois et corrompu comme il l'était déjà dans les siècles précédents ; enfin il demeure établi, pour l'instruction de tous les guides et ciceroni^ que ce n'est point au temps des Lombards, mais aux onzième et douzième siècles que doivent être attribués la plupart des beaux édifices religieux qu'on admire dans la haute Italie.