‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 2 sur 31 · ETAT ACTUEL ET CARACTERE DU MONUMENT · texte numérisé non relu

ETAT ACTUEL ET CARACTERE DU MONUMENT

Du haut des anciens remparts de Noyon, remparts dont il n'existe plus que d'informes débris, on voit s'élever au-dessus des toils et des fumées de la ville deux puissantes tours carrées, flanquées chacune, à leurs quatre angles, d'épais et robustes contre-forts. Ces tours ne s'élancent pas en pyramides, elles sont presque aussi larges au sommet qu'à la base; elles ne sont pas couronnées par des flèches légères, leur toiture en ardoise est courte et ramassée. Tout en elles est sombre et sévère comme la couleur dos pierres dont elles sont conslriiites; elles «semblent placées là plutôt pour défendre la

ville contre Tennemi que pour renfermer les cloches qui aj)-

pellent les fidèles à la prière.

Cependant, derrière ces tours, on voit se prolonger un noble et gracieux édifice, vaste corps d'église terminé par un chevet d'oii rayonnent de nombreux arcs-boutants, et interrompu vers le milieu de sa longueur par deux bras ou transsepts arrondis à leur extrémilé. La forme de ces transsepts produit une succession de lignes courbes et serpentantes que rœil se plaît à suivre, et communique à tout le corps de Icglise une apparence de souplesse et de grâce qui contraste admirablement avec le màle aspect des deux clochers. Les proportions élancées du monument, la forme aiguë du toit, la riche dentelle qui se découpe en festons sur sa crête, tout concourt à vous persuader que c'est là une de ces brillantes églises créées dans un des siècles où le style à ogive unissait l'élégance à la fermeté; mais bientôt vos yeux, se portant de l'ensemble sur les détails, vous font apercevoir que toutes les ouvertures de la nef sont à plein cintre, et que, sauf dans deux étages des transsepts, dans quelques parties de l'abside, dans les deux tours et dans la façade, l'ogive n'apparaît pas sur l'extérieur du monument. 11 est vrai que ces pleins cintres sont plus sveltes, plus élancés que ceux qui appartiennent à l'époque exclusivement romane ou byzantine ^ Aussi cette cathédrale de Noyon, quoi-

* On pourrait citer la cathédrale de Spire et un certain nombre d'églises d'Italie, qui sont couronnées extérieurement par une galerie à jour placée sous le toit, et soutenue par une série de colonnes ou colonneltes supportant une succession d'arcades à plein cintre. A Noyon il n y a pas de galeries, niais seulement de grandes fenêtres séparées par de larges trumeaux en maçonnerie pleine. Dans les églises dont

que presque entièrement percée d'arcades semi -circulaires, ne produit extérieurement, ni par Tensemble de ses formes, ni par les détails de sa construction, la même impression qu'un monument à plein cintre proprement dit.

Avant d'entrer dans l'intérieur de l'église, examinons de plus près ses parties extérieures, et d'abord ce vaste porche qui s'avance en terrasse et qui abrite sous son triple berceau de voûtes les trois portes de la nef. Bien qu'il nuise à l'unité de la façade en la coupant et en la masquant en partie sous certains aspects, il est d'un effet imposant; c'est un noble péristyle qui ajoute à la profondeur de Téglise, et qui prépare dignement à entrer dans le temple.

A gauclie du porche, ce vieux bâtiment éclairé par cinq grandes ogives si richement encadrées et divisées par des moulures si nettes et d'un profil si pur, c'est l'ancienne salle du chapitre. Vis-à-vis, autour de la place, vous voyez huit lourdes et grandes portes cochères rangées symétriquement en demi-cercle, derniers et Iristes témoignages de l'opulence des chanoines : c'est dans ces hôlels nouvellement bâtis que la Révolution est venue les surprendre.

Derrière la salle du chapitre, il existe un ancien cloître, dont cinq travées seulement sont encore debout. Chacune de ces travées se compose d'une grande ogive subdivisée en quaire compartiments et ornée de trèiîes rayonnants line-

nous parlons, les galeries se composent d'une série non interrompue d'arcades.

On trouvera, à V intérieur de beaucoup d'cglises à ogives, des fene- tre? supi'rieures disposées à peu près comme celles qu'on voit extérieurement di^O'^ou. Cequenous ne nous souvenons pas d'avoir remarqué ailleurs, c'est cette mcmc combinaison emp'oyée à V extérieur .

6 ÉTUDES SUR L'ilISTOlUE DE L'AUT.

ment découpés dans la pierre. Au fond de la cour de ce cloître les arcades sont ruinées, mais le mur qui les soutenait subsiste encore : c'est un beau mur crénelé, d'une conservation parfaite et sur lequel on voit courir une frise de feuillages admirablement sculptés et refouillés. Si nous cher-, chions les effets pittoresques, nous nous arrêterions dans les ruines de ce cloître au milieu de ces beaux débris de sculptures et en face de ces créneaux qui donnent à cette sainte demeure comme un dernier reflet de son ancienne domination temporelle et féodale.

Au sortir du cloître on aperçoit la sacristie, percée de quatre grandes ogives moins riches que celles de la salle du chapitre, mais d'une courbe élégante et d'un heureux dessin; puis enfin nous voici devant le chevet de l'église : il se compose de deux rangs de terrasses, s'élevant comme de vastes gradins autour de l'abside et se reliant à elle par deux séries d'arcs-boutants superposés. Cet ensemble produirait un admirable effet, s'il n'avait été déshonoré par les barbaries du dernier siècle. Au lieu de restaurer les anciens arcs-boutants, on leur a substitué des contre-forts concaves et chantournés, surmontés de vases à parfums d'où s'échappent de soi-disant flammes dont Tagitation immobile produit la sensation la plus désagréable. Ce sont là les folies oii tombe la sculpture toutes les fois qu'elle oublie que son domaine a des limites qu'elle ne peut impunément franchir.

Des deux côtés du chevet, en se dirigeant vers les transsepts, on aperçoit deux portes dont les sculptures ont subi de grandes mutilations; l'une, celle du côté du nord, connue sous le nom de porte Saint-Pierre, est précédée d'un porche

îiOTRK-DAMt DE NOYON. 7

qui l'a eu partie prolégte coiUre les injures ilu temps et îles hommes. Les statues et les ornements du soubassement ont seuls complètement disparu : les dîapiteaux et les archivolles, au contraire,. sont en assez bon état ; mais les sculptures dont on les a brodés alYectent un ^oùt tourmenté, tournoyant et indécis, dont on ne voit pas d'exemple dans la belle époque romano-byzantine, et qu'on rencontre rarement même dans sa décadence. C'est un luxe de rinceaux et de volulos qui, à Ibrce de se contourner, passent subitement de la maigreur à Tenflure : dételles sculptures o:it l'air d'être estampées plutôt que taillées et ciselées; elles donnent à la pierre l'aspect du plâtre et du carton, et semblent aj partenir à la famille de ces ornements que les raflinements de la moile firent éclore il y a un siècle environ. L'autre porte, qu'on nomme la porte Sainte-Eutrope, quoiipie beaucoup plus nuitilée, conserve les traces d'un goût plus sobre et plus pur. On reniai que à droite et à gauche deux petits gioupes sculj»téscn saillie sur la pierre, dont il est difticile de bien distinguer les sujets, tant ils sont dégixidés, mais dont le mouvement général est lieureux et dont l'exécution dut être ferme et hardie. Enfin, en levant les jeux du coté du ciiœur, on aperçoit un pan de muraille se distinguant de toutes les autres parties de la construction qui lui sont adhérentes, soit par la vigueur de soi! appareil, soit par l'aspect noirâtre de ses pierres frustes et rongées, soit enfin par une corniche dont les détails sont plus robustes et plus largement dessinés que dans toutes les autres parties de l'édifice K En un mot, ce pan de mu-

* Il faut ajouter que le contre-lort i|ni se lie à ce pan de muraille est d'une nuire l'orme et d'une autre dimension que les contre-forts sui-

raille a toutes les apparences d'aue assez graïuie vt'tusté; aussi, sans rien préjuger sur ce que nous pourrons ultérieurement découvrir ou conjecturer, il y a toute probabilité que ce doit être là une des parties les plus anciennes de l'église.

Retournons maintenant à l'autre extrémité de l'éditice : entrons sous le grand porcbe, et pénétrons dans la nef. Un spectacle imposant et harmonieux s'offre à nous. Ce ne sont pas des dimensions gigantesques; mais telle est la justesse des proportions, que l'œil ne demande à jiénétrer ni plus loin ni plus haut. La largeur, la profondeur et l'élévation du vaisseau sont combinées dans des rapports de parfaite concordance. Ce n'est pas cet élancement vertical et aigu, cette apparence presque aérienne et fragile des constructions dont l'ogive est le principe uniiiue; ce n'est pas non plus cet air de force et de majesté, cette solidité puissante dont l'arcade semi-circulaire est l'élément géiiérateur : c'est vraiment un mélange, une fusion des effets de ces deux sortes de fetyle; le génie de la transition semble planer sous ces voûtes, aussi robustes que hardies, mais, avant tout, harmonieuses.

Et pourtant, au premier aspect, vous croyez entrer dans un monument où l'ogive seule est admise : les arcades, les voûtes se terminent en poinle; les nervures et l'ensemble de la décoration semblent empruntées à une église entièrement à ogive. Ce n'est qu'au bout d'un instant, en levant la léte,

vants : il se termine par une colonne engagée, tronquée par le liaut. Si cette partie de la construction n'appartient pas li l'église prinnilive, elle doit avoir été entreprise antérieurenfient au reste de l'édifice et d'après un plan auquel on aura renoncé lors de la reprise des travaux d'ensemble.

NOTRE-DAME DE INUYON. 9 que vous vous apercevez que les grandes fenêtres qui éclairent le sommet du vaisseau sont à plein cintre ; que le plein cintre règne également dans la petite galerie placée au-dessous de ces fenêtres; que, dans le chœur, les trois premières travées reposent sur des arcades semi-circulaires, d que la décoration des clia[)elles groupées autour de l'abside se compose au^si de petits arcs à plein cintre. Enfin, si vous moulez d.ins les vastes galei'ics ou t; ibuncs qui s'étendent sur tous ks collatéraux de la nef et du cliocur, là encore vous trouvez (les fenêtres semi-circulaires, que, du sol de la i.raiide nef, vous ne pouviez apercevoir. En un mot, cet intérieur d'église, dont la construction vous semblait d'abord ne déi iver que du principe de Togive, se trouve en réalité contenir au moins autant d'arcs à plein cintre que d'arcs aigus.

Ce n'est pas tout : en descendant dans les détails, vous trouvez certaines dispositions du plan qui semblent n'appartenir qu'aux constructions de l'époque romane; ainsi, par exemple, les arcades de la grande nef reposent alternativement sur un pilier carré, flanqué de colonnes engagées, et sur une colonne cylindrique complètement isolée. Cet emploi alternatif de deux genres de supports différents se rencontre fréquemment dans les monuments à plein cintre; il disparaît complètement dès qu'on entre déins l'époque à ogive proprement dite. Il en est de même de ces anneaux saillants dont sont coupés, de distance en distance, les faisceaux deloiigues colonnettes qui séparent ks dernières travées du chœur et la première de la nef : ce mo.le de décoration ne se rencontre l)lus, dès que le style vertical a pris son complet développement. Enfin, dans quoi édifice purement à ogive trouvons-

nous ces transsepts terminés en hémicycles? N'est-ce pas dans les constructions romanes, dans celles-là surtout qui sont empreintes du caractère byzantin, (ju'il faut chercher des exemples de cette belle disposition?

Ainsi de tous côtés, dans cette cathédrale de Noyon, on retrouve la trace des traditions antérieures à l'époque oii elle semble avoir été construite. Elle a beau porter le cachet du style à ogive, les souvenirs du style à plein cintre l'enveloppent et la dominent.

Plus oii regarde de près, plus le problème se complique. Dans la plupart des monuments que nous a laissés l'époque de Iransition, on voit la construction se modifier, se transformer pour ainsi, dire couche par couche : le monument change d'aspect à mesure qu'il s'élève, à mesure que le temps a marché. Ce sont d'abord de larges pihers ou d'épaisses colonnes supportant de lourds arceaux; puis au-dessus commence un systèmtî plus léger, qui enfin se termine en ogives. Ici, au contraire, i'ogive apparaît près du sol, et c'est le plein cintre qui couronne rédifice. Le mélange des deux éléments s'est donc opéré d'un seul jet : ils semblent avoir été confondus ou plutôt mariés Jivec intention. On dirait une sorte d'accord et comme une transaction pacifique entre deux principes rivaux.

De telles exceptions peuveirt-elles être l'eifet du hasard? Évidemment non; elles ont une apparence trop régidièrc et trop systématique fOUY n'ctre que des accidents. Quelles sont dune les causes qui les expliquent? C'est à l'histoire qu'il faut les demander.

Notre piemier soin devait étie de caractériser le moinimcnt : nous venons d'en indiquer les principaux traits dis-

NOTlli::-DAME DE NOYON. 11

liiiclils. 11 nous reste maintenant à déterminer, s'il est possible, 1 époque de sa construction et les circonstances au milieu desquelles il dut être élevé.

Voyons d'abord' si, parmi les documents écrits que nous pouvons consullcr, il en est qui nous aideront à résoudre ce problème.

DiJCUMENTS ET TRADITIONS. INSUFFISANCE DES PREUVES

ÉCRITES. — COMMEiNT Y SUPI'LÉl.I.?

Un doyen du chapitre de Noyon, Jacques Levasseur, publia on 1633 un volume in-4;° de 1,400 pages, intitulé : Annales de léglise cathédrale de Noyon. C'est l'œuvre d'un bon religieux, plein d'amour pour son église, mais mieux instruil des devoirs du chanoine que de ceux de l'historien. Il discute très-sérieusement la question de savoir si le nom de Noyon ne vient pas de celui de Noé, lequel descendit en personne en notre Gaule. Cette crédulité en l'ait d étymologie donne la mesure du discernement de l'auteur. C'est partout la même bonhomie, le même défaut de critique. S'il a puisé aux sources originales, s'il a connu, comme tout | ortc à le croire, des maruiscrits qui n'existent phis aujourd'hui ^, ces tiésors

* Il n'y a pas lieu d'en douter, puib(|u'ûn trouve presque à chaque pa«^'e des Annales de Noyon la preuve fjue Levasseur avait à sa disposition les pic'tes originales les plus prôcieuïcs Ain^i, pnr exemple, on lit en [iKiii^c d'une lettie de CiiarKs le Chauve rapportée textuellement.

f2 ÉTUDES SUR 1/lIlSTOlRE DE L'AKT,

se sont tellement altérés dans ses mains, qu'il est pie^-que impossible maintenant d'en dégager Talliage, et c'est là pourtant la seule histoire que nous puissions consulter sur les origines de la ville et de l'église de Noyon.

Jean Cousin, dans ses Chroniques et Annales de Vévôché de Tournay^ qui parurent en 1619, raconte l'a vie des évêques de Noyon pendant l'époque oià les deux diocèses de Noyon et de Tournay ne formèrent qu'un siège épiscopal, c'est-à-dire jusqu*en 1146; mais il ne parle pas de la catliédi'ale de Noyon. Il est vrai que le peu de mots qui lui échappent au sujet de celle de Tournay ne sont pas laits pour que son silence nous inspire beaucoup de regrets.

Dans le siècle précédent, un chanoine et pénitencier de

CCS mots : libro privil^'Q. ecclcsix Noviomensis, cotato li, fol. 50, et lib. cot. S, fol. 2'). Ailleurs, à propos d'une cliurle de donation fîiile aux frères de la ini.ice du Temple, ou trouve ces mots en noie : « Eiic (cette charte) est tirée de nos archives et du registre coté E et du cofïret de notre Ihrésor coté llll. )> Enfin, dans un autre [)assage, on lit ces mois : « L iiisioii e t[.ii reste depuis l'évéque Simon étant presque toute enregistrée dans les manuscrits de notre église, cotez par autant de lettres ({ueVUiadeei \ Odyssée d'Ilomcie, il ne faut qu'ouvrnles yeux pour y voir, et je ne ferois icy que transcrire... » Malheureusement, il ne res'c pas aujourd'hui le moindre vestige de ces re2,istres si bien cotés, mais si mal consultés.

De ce que Lcvasseur a pu disposer de beaucoup de pièces origin des, il ne faut p;is conclure qu'il ait trouvé des documents é;:alement bien conservés sur loutes Ie.> époques. Nous verrons plus loin quels terribles et quels fréquents ravages le feu exerça sur ces archives de Noyon. Il est donc probable que les registres dont nous parle Levasseur avaient, en "Tande partie, été rétablis soit de mémoire, soit d'après des traditions plus ou moins inexactes.

THE-DAME DE NOYON. 15 l'église de Noyon publia de nombreux écrits sous le nom de Democharès; son véritable nom était Antoine de Moucby. Confident et familier du cardinal de Guise, il l'accompagna au concile de Trente, en 1562. C'était un ardent catholique, un des commissaires du procès d'Anne Dubourg, s'attribuant le tilre d'inquisiteur de la foi de France, et en exerçant les fonctions. Malgré son zèle violent, il avait du sens, de la pénétration ; ses écrits servent à rectifier plusieurs dates et à établir certains fails historiques relatifs au diocèse dé Noyon. Malheureusement, il ne s'est pas non plus occupe de notre église.

Il existe à la Bibliothèque impériale un assez grand nombre de cni tons pleins de pièces manuscrites relatives à la ville et à l'évêclié de Noyon ^ Nous avons parcouru et examiné toutes ces pièces ; elles contiennent d'abondants matériaux pour l'histoire locale, beaucoup de particularités et de détails plus ou moins curieux sur le bailliage, l'échevinage, les élections et les corps de métier, sur les congrégations religieuses, les ])nroisses et les hôpitaux, sur les droits, statuts et règlements du chapitre, sur les prérogatives et revenus de l'évêché, en un mot, à peu près sur tout, excepté sur l'église Notre-Dame. Pas une quittance, pas un mémoire, pas une note concernant les travaux qui ont dû être exécutes dans ce grand édifice à tant d'époques différentes, si ce n'est toutefois quelques mots sur les restaurations de 1745 et de 17^7 qui défigurèrent le chœur ^,

* Ces cartons sont remplis en grande partie de pièces recueillies par Ch. de Beaucousin, elles sont conservées dans la salle des Mappemondes.

-Elles avaient pour but de mettre les chanoines à l'abri du froid.

u ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.

et sur le badigeoiinage de 1771 S dont les tristes effets se font encore sentir. Est-il besoin de dire que ce n'est pas là ce que nous cherchons?

Nos investigations sur les lieux, à Noyon même, n'ont pas été pins heureuses. On n'y a pas conservé une seule tradition de quelque valeur au sujet de l'ancienne cathédrale, pas un papier important qui ait échappé, soit aux nombreux incendies qui ravagèrent successivement la ville, soit aux dévastations révolutionnaires, soit à l'insouciance des habitants

Pour mieux se garanlir, ils avaient fait élever outre mesure la cloison contre laquelle étaient adossées leurs stalles. Ce changement n'était pas heureux : les habitants de iSoyon se permirent d'en médire, et il courut par la ville force quolibets et chansons contre les chanoines; en voici un couplet, rapporté dans les cahiers manuscrits relatifs au chapitre ;

Et puis notre usa^ie estant, Fuul-il donc qu'on vous le dise?

De causer à cliaque instant Et do rire dans l'église, IN'est-il pas de notre honneur Que le public, dans le chœur, IN'e puisse voir goutte, Coutte, goutte, goutte.

* Ce badigeonnage n'était pas le premier, car, en écaillant les murs, on retrouve plusieurs couches de badigeon. Du temps de Levasseur, il y avait encore quelques parties de l'église couvertes d'anciennes peintures. Il dit qu'on voyait « des pourlraits arrangez par dedans, audessous de la clef de la voûte du chœur, qui sont les représentations d'autant de personnages de l'Ancien Testament, jointe l'image de la Irès-sainle Marie, mère de Dieu, et l'histoire des trois rcys. »

^ Il existe bien à l'hôtel de ville un manuscrit, le seul peut-être qui se soit conservé : c'est un document précieux, mais qui n'a aucun rapport avec l'objet de nos recherches. Il est intitulé : « Registre de tous les b(jurgeois faits et créés en la ville de Noyon depuis Ym mil trois cent vingt-quatre, et des serments que les maires et échevins prêtent quand ils sont faits et renouvelés. »

Nous i;^norons si, dans les archives tlu d'';)urlcriictît, à Bcauvais, on

NOTRE-DAME DE NOYO.X. 15 f^fiii, si, pour dernière ressource, nous nous adressons ;iux historiens qui ont traité, non pliis de INoyon ou du Noj en particulier, mais de la Picardie, et notamment des vjiits, uionasières et églises situés aux environs de Noyon, dans l'espoir d'y découvrir par aventure quelques révélations au sujet de notre église, nous ne tardons pas à reconnaître combien cette espérance est vaine. Il n'y a rien à attendre ni de Guibert de Nogenl-sons-Coucy, ni d'Herman, le moine de Saint-Vincent de Laoîî. Leurs écrits sont pleins de détails sur l'établissement tumultueux de la commune de Laon, sur l'incendie de celle ville, sur la restauration de sa cathédrale, mais ni l'un ni l'autre ne disent un mot de cette église de Noyon dont ils étaient cependivnt si voisins.

Un tel silence ne doit pas nous étonner. Ce qui est rare, ce qui est merveilleux, c'est une église que ses contemporains

pourrait obtenir de plus utiles découvertes. Ce dépôt est assez riche pour qu'il soif permis de l'espérer, mais il faudrait Taire des recherches toutes spéciales, qui ne paraissent pas avoir encore été entreprises.

Nous devons joindre à la liste des cuvniges que nous avons consultés inulilenjcnt, d abord celui de Colliette, intitulé : Mémoires sur le Vermandûis, en trois volumes in-i» : c'est une histoire ecclésiasli(|ue qui ne dit pas un mot c!cs églises ; ensuite les Antiquités de iSoyon, par BiidiesnQs ; l'ancien iSO/jon, par Desrucs, et enlin deux ouvrages modernes composés de citations, extraites, soit de pièces manuscrites, soit des dilTérents auteurs que nous venons de citer. Ils ont été publiés par M. de la Fons, baron de Melicocq. L'un de ces ouvrages a pour litre : Recherches hisloriques sur No:^)n et le Noyoïmais, 1 vol. in-8°, 1857 ; lautre e.^t inlitidé : Une cité picarde au moyen âge, on Noyon et le Noyonnais aux quatorzième et quinzième siècles, 1 vol. in-8^ 18 il. Ces deux recueils sont pleins de laits intéressants; mais l'auteur parait n'avoir rien trouvé qui se rapporte à lu construction de la cathédrale. Il se borne à citer les dates donîijcs [)ar LevaLScur, en exprinuiit cependant (juclquc doute sur huv '-X iclilLi lo,

aient regardé bâtir et sur laquelle ils aient bien voulu nq^s laisser des notions exactes et précises. Ces chroniqueurs du moyen âge qui enregistrent tout ce qu'ils voient, tout ce qu'ils entendent raconter, qui ne nous font pas grâce de Tanecdote la plus insignifiante, jamais ils n'ont rien à nous dire de ces monuments qui de toutes parts grandissaient autour d'eux, et que le respect, la piété, l'enthousiasme des populations, signalaient à leurs regards. Survient-il le moindre trouble dans la paix du cloître, les revenus de l'abbaye sont- 'ils menaces par un procès, ses privilèges reçoivent-ils la moindre atteinte, nous en sommes instruits de cent façons; mais si nous voulons savoir Torigine de ces murailles qui abritent la communauté, de cette église qui retentit de ses prières, si nous cherchons quels changements sont survenus dans le plan primitif de ces constructions, par qui ces changements furent exéciilés, les contemporains sont muets : ils n'ont rien vu, rien su, ou si par hasard il leur échappe quelques paroles, elles sont si brèves, si insouciantes, si incomplètes, que souvent elles ne servent qu à nous égarer. Il y a (els monuments sur le compte desquels les données les plus fausses ne se sont accréditées que parce qu'une fois par hasard un contemporain leur a rendu le mauvais service d'en dire quelques mots.

Qu'on juge donc de notre embarras. S'il s'agissait de l'histoire de la ville ('e Noyon, les matériaux ne nous manqueraient pas. Fallùt-il remonter jusqu'à Jules-César, nous trouverions des témoins oculaires, des pièces originales, des autorités dignes de foi. Nous n'en manquerions pas davantage, soit pour décrire l'établissement de la commune, soit pour assister à

NOTRE-DAME DE iNOYON. 17

la Ibrmation de la bourgeoisie et à ses rapports avec l'évèque ; nous pourrions dépeindre dans tous leurs détails les dévastations dont les armées anglaises et espagnoles affligèrent pendant trois siècles cette triste contrée, le siège de la ville, sa prise et sa reprise durant la Ligue ; puis nous pourrions^ raconter encore, et jour par jour, en quelque sorte, les premières années de ce Jean Calvin, qui, tout en devenant pour sa ville maternelle un si grand sujet de scandale, devait fiire rejaillir sur elle une part de sa célébrilé ^ ; mais ce n'est pas

* Calvin naquit à Noyon, le 10 juillet 1509, dans une maison que ]>ossédait son père. Gérard Gauvin, tonnelier, au coin de la place du MarcJié-au-Blé. Levasseur la désigne ainsi : a La maison où pend à présent l'enseigne du Cerf. » On monlre encore cette maison, aux étrangers ; mais elle doit avoir été reconstruite vers le commencement du dernier siècle, car elle ne porte aucun caractère d'une époque plus ancienne.

Calvin fut baptisé en l'église Sainte-Godeberte, et nommé Jean. Levasseur lui fait un grand crime d'avoir, après son enfance, changé son nom de famille, et de s'être fait appeller CaWin au lieu de Gauvin. Mais il est à croire que ce changement s'opéra naturellement, lorsqu'il eut publié quelques écrits sur le titre desquels son non) de Gauvin était latinisé en celui de Calviîi'us.

A peine âgé de douze ans, il fut pourvu d'un bénéfice simple dans la cathédrale. Il devait cette faveur à un protecteur puissant, Claude d llangest, abbé de Saint-Éloi de Noyon.

Le 29 mai 1521, on procéda à son installation : la clrapelle dont il devenait ainsi titulaire était située à l'entrée du choeur, et dédiée à la gésine de la Vierge; elle lui était résignée par maître Michel Courtin, lequel, coiï-me le jeune Calvin, n'avait d'ecclésiastique que son bénéhce.

Le 27 septembre 1527. il fut présenté à la cure de Saint-Martin de Marteville, diocèse de Noyon, par maître Antoine Favel, chanoine, qui avait (Iro-it de présentation; iKiis au bout de deux ans, le 9 juillet 1529,

18 ÉTUDES SUU L'iilSTOIIlE DE L'AUT.

là notre tache. C'est l'histoire de la cathédrale elle-même, de ses murailles, de ses pierres qu'il s'agit de tracer, et pour celle-là, encore une fois, nous ne pouvons invoquer le secours d'aucune pièce contemporaine, d'aucun témoignage authentique.

Il faut, bon gré mal gré, que nous consultions les Annales de Levasseur. Lui, du moins, il ne pèche pas par indifférence ; il a pour sa cathédrale un véritable amour. Il la décrit, il la mesure, il cherche à 1 expliquer dans toutes ses parties. Ce n'est pas sa faute, si, n'ayant jamais voyagé, d n'a pas vu d'autres églises, et n'a pu rectifier ses idées au moyen des comparaisons. Qui d'ailleurs, à cette époque, pensait à voir et à comparer des éi; lises? 11 a recueilli pêle-mêle toutes les traditions qui se colportaient, il y a deux cents ans, sous' les voûtes du cloître et dans la salle capitulaire de Noyon. Acceptons-le donc coihr.ie un écho de ces traditions, et laissons-le parler, sauf à nous tenir sur nos gardes et à chercher ensuite les meilleurs moyens de démêler le faux du vrai.

Selon Levasseur, c'est à saint Médard, premier évêque de Noyon, qu'il faut attribuer la cons'ruction de l'église cathé-

il permuta ladite cure de Martevilic contre celle de Pont-Léveque, avec messire Jean de Bisy.

Bien qu'il fût en possession d'ufie chapelle et d'une cure, il n'était ni chapelain ni curé, et jamais il n'enîra dans les ordres, auxquels cependant il était destiné, non-seulement par h jouissance anticipée de ses bénéfices, mais par la volonté de sa famille et de l'abbé de Saint- Eloi. Parti de Noyon dans sa quinziènie année, il séjourna tour à tour dans les écoles de Paris, d'Orléans et de Bourges, et ne revint jamais dans sa viile natale. 11 se démit de ses bénéfices quelque lemps avant la pub'icalion de son Institution chrétienne, vers 1555, lorsque déjà son [)arti ét.;it pris d'attaquer ouverlemenl i'Éqlise et la papauté.

NOTRE-DAME DE NOYON. 19 (îralc. Avant lui, il n'avait existé dans la ville que de petits oratoires, tels qu'en bâtissaient les premiers chrétiens. La seule église de la proviuce, l'église épiscopale, était celle de Vermand , Aiignsta Vermandiiorum , aujourd'hui Saint- Quentin. A la vérité, Levasseur ne veut pas admettre que Saint-Quentin ait jamais eu riioiuieur d'être la capitale de la province et le siège de l'évêché : il consacre d'immenses dissertations à prouver que l'ancien Vermaud n'est autre que le village de Vermand situé aux environs de Noyon. Peutêtre a-t-il raison, mais cela n'a pas la moindre importance. Ce qu'il suffit de constater, c'est que, vers l'an 470, la ville de Vermand fut saccagée et renversée de fond en comble par les Huns, et que saint MéJard, évêque de Vermand, se retira, avec son troupeau, dans la ville au plutôt dans le château de Noyon, castrum Noviomense; que là, grâce à de fortes murailles de construction romaine, il échappa aux fureurs des barbares, et qu'enfin, lorsque ce terrible orage fût pa^sé, ne pouvant faire renaître de ses ruhies la ville de Vermand, il se fixa définitivement à Noyon et en fit le siège de son évêché.

Cette tradition est confirmée par tant d'écrivains, que nous ne faisons aucune difticulté d'y ajouter foi. Il est donc probable que la première église bâtie à Noyon lut l'œuvre de saint Médard : il y a même litu de croire qu'elle occupit une partie de l'emplacement sur lequel s'élève l'église actuelle; mais qu'il subsiste aujourd'hui un fragment quelconque, un seul pan de mur, une seule pierre de l'église de saint Médard, c'est ce qu'il n'est pas même permis de sup[ioser.

Levasseur n'en est pas moins convaincu qu'il a devant les yeux l'église du cinquième siècle; seulement il se demande si le saint prélat construisit l'édifice tout entier , ou s'il n'en acheva qu'une partie. Se conformant à l'opinion qui lui semble la plus générale, il n'attribue à saint Médard que le chœur seulement. Quant à la nef, elle lui paraît être d'une autre main et d'un autre temps. Il suppose que sa construction tira en longueur, et que les premiers fondements en furent jetés seulement vers le temps de Charlemagiie, environ deux cents ans après la mort de saint Médard. Toutefois il n'est pas loin d'admettre que le saint évêque, pour accomplir son œuvre, avait bien pu construire quelque forme de nef ; mais il pense que cette partie du bâtiment, moins solide que le chœur, ayant menacé ruine assez promptement, il fallut la reconstruire, et que ce fut Charlemagne lui-même par qui ce grand travail fut entrepris.

Il ne faut pas oublier, dit-il, que Charlemagne fut sacré roi à Noyon, ainsi que le rapportent et Sigebert, dans ses chroniques ^, et plusieurs autres historiens. Or, peut-on croire que ce grand homme, qui mit sa gloire à bâtir tant d'églises et de monastères, eût laissé inachevée ou près de s'écrouler la nef d'une cathédrale qui avait eu l'insigne honneur de le voir prendre la couronne et prêter son serment de roi? A l'appui de son opinion, Levasseur invoque une tradition que son grand oncle, chanoine comme lui, tenait des plus vieux chanoines de son temps, tradition qui attribuerait à Charlemagne, non-seulement la construction de la nef, mais celle des

* « Et Carolus quidem Noviomi l egiam accepit coronam, CaElonaanu»^ vero in urbe suessonicâ. » Sigeb. (Anno 768.)

deux clochers qui la précètleiit. C'est en vertu de cette tradition, dit-il, que fut peint le vieux tableau que nous voyons en la croisée septentrionale de notre église vis-à-vis du vestiaire, et qui représente la cérémonie du sacre de Charlemagne. Le monarque n'y est-il pas figuré tenant d'une main la boule du monde chrétien, et de Vixuire portant puissamment cette lourde masse de la nef et de ses clochers? Cela ne veutil pas dire qu'il est le fondateur des clochers aussi bien que de la nef? Cette peinture, aux yeux deLevasseur, était, sinon du temps de Charlemagne, au moins de la plus haute antiquité, et, pour preuve, il raconte que le roi Louis XI, se rendant à Péronneen l'année 1468, s'arrêta quelques instants à Noyon, visitant l'église cathédrale, et fut si touché à la vue de ce tableau, le trouva si ancien et si vénérable, qu'il voulut en avoir la copie. 11 demanda, dit-il, un pourtraict de ce pourtraict ; ce que le chapitre s'empressa de lui accorder, comme le constataient les registres capiiulaircs ^

Telle e>l donc l'opinion bien arrêtée de notre chanoine : le chœur a été bâti par saint Médard , la nef et les clochers sont l'œuvre de Charlemagne.

Toutefois, il lui vient quelques scrupules. 11 se demande .m ce vieux tableau est aussi vieux qu'il en a l'air; si, quoique

* a Anno 14C8, capitulo facto, die ultiniâ Augusti, declarctur per operarios coiivocandos expen^a pro imagine Caroli magni collocando in capella Saucli Eligii reiro chorum in fronle cccle.^ise et describalur in papyro pro ostendendo domino régi ^Ludovico unile. imo^, iit ipse petiit etvoluit fieri... » Ces mots sont cites par Levassenr comme extraits di» registre des délibérations capilulaires. La déiibéraliun e.4, comme on voil, du 51 août : Louis XI avait passé à Noyon huit jours auparavant, le 24.

(l'un travail très-ancien, il n'aurait pas été renouvelé postérieurement à la construction des clochers', et si le copiste, en plaçant l'église dans la main du monarque, ne se serait pas permis la licence de la peindre, non telle qu'elle avait été, mais (elle qu'il la voyait.

Sans nous arrêter à cette explication, et tout en croyant, ce qui n'a rien d'impossible, ce qui est même probable, que Charlemagne ait fait ajouter à la cathédrale de Noyon une nef et deux tours, en admettant par conséquent que le vieux tableau, quelque soit son âge, ait dit la vérité, faut-il en conclure que les clochers bâtis par Charlemagne soient identiquement les mêmes que les clochers actuels? C'est là qu'est tout le problème.

Levasseur ne laperçoit pas : il se borne à confesser qu'il a fait de vaines tentatives pour percer la nuit épaisse qui enveloppe ces questions. Il nous met dans la confidence de ces efforts infructueux, et se plaint amèrement des religieux et gens de plume des anciens temps^^qui, en prenant quelques notes qui leur auraient coûté si peu, lui auraient épargné tant de doutes et de recherches inutiles.

II reconnaît néanmoins, dans un autre passage, que, selon l'avis des personnes savantes en ces matières, la plus grande

* Non- seulement ce lal)leau avait dû cire renouvelé, probablement plusieurs fois, depuis Clinrlemagne, mais il est mè ne prouvé que celui que Louis XI avait vu n'était pas celui que Levasseur admirait de son temps. En effet, Levasseur lui-même, vers la fin de son livre, rapporte le fait suivant : « Le 25 novembre 1517, le tableau de saint Cliarlemagnc, ronouv 'lié pnr maistre Jean Benast, trésorier et cbanoine, fut replacé devant le ])ortail dit des Sibylles ou Siflleurs. » (G'cst-à-.linï dan5. le Iranssept septentrional, vis-à-vis b porte d'entrée.)

NOTRE-DAÎJE DE ^'OYO-N.

partie de la cathédrale devait avoir été renouvelée et rebâtie après l'an 1000 (ie Jésus-Christ, et que par conséqnerit l'ouvrage de ses illustres fondateurs ne subsiste plus que par fragments. Cet aveu lui coûle, mais il ne peut disconvenir que, pendant le siècle qni précéda l'an 1000, line fausse terreur, semée par tou(e la chrétienté, avait faire croire à la venue de l'antechrist et à la fin du monde, et que les populations découragées avaient laissé se délabrer et tomber en ruines la plupart des édifices religieux. Il reconnaît que l'église de Noyon, comme toutes les autres, fut tellement négligée et abandonnée, que sa chute était imminente. Mais lorsque l'an 1000 eut sonné et que la prédiction fut trouvée fausse, chacun reprit courage el se mit en devoir de réparer le temps perdu. «Voilà pourquoi, dit-il, on se porta avec une allégresse non pareille à bastir, restaurer ou amplifier les églises, qui devaient encore durer long-temps jusques à la consommation du monde, laquelle fut jugée n'èiresi proche. Ce fut alors que noslre chœur fut rafraischy^ notre nef parachevée, nos clochers adjoustez pour accomplissement de l'œuvre. Au moins les experts jugent que ces ouvrages et m:niuf ictures sont de ce (emps-lâ. »

Tel e>t le dernier mot de notre auteur : il ne renonce pas, comme on voit, au chœur bàli par saint Médaid, il admet seulement (jue ce chœur a été rafraîclii immédiatement après l'an 1000, et même, pour plus de précision, après l'an 1003 Quant à la nef el aux clochers, en disant que l'une

* « On altendit jusqu'à l an 1003, d'autant qu'il est cscrit que l'antechri>t rognera deux ans et demi. « tcmpus el tenipora et dimidium lemporis. Daniel, 7. » (Annales de Noyon, p. 151.)

fut parachevée et que les autres furent ajoutés, il les dépouille, il est vrai, de l'honneur d'avoir été bâtis par Charlemagne, mais il ne va pas au delà de celte concession. Dans tout le reste de son livre, il ne lui vient même pas à la pensée de chercher si des restaurations ou des reconstructions plus ou moins importantes sont devenues nécessaires et ont été entreprises. A l'exception de cerlaines chapelles, que son grandoncle a vu bâtir, il ne parait pas supposer que depuis l'an 1003 il y ait eu rien de changé dans la cathédrale. Il avertit même son lecteur de ne pas lui en demander davantage. Ce sont les traditions, dit-il, je m'y tiens.

Et cependant, en racontant la vie de tous les évêques les uns après les autres, il entre dans des détails que les registres capitulaires ont pu seuls lui apprendre. Ces registres étaient donc à sa dis} osition. Comment n'y a-t-il pas trouvé de temps en temps la trace des travaux exécutés pour le compte du chapitre et payés par lui ? S'il était, comme tant d'autres, d'une complète froideur pour ces questions , on supposerait qu'il n'a pas voulu lire ou qu'il n'a pas daigné parler de ce qu'il av;»it lu; mais nous savons que ce n'est pas là son défaut, et qu'il parle volontiers de tels sujets. Ajoutez qu'indépendamment des délibérations du chapitre, il avait entre les mains, de son propre aveu, le nécrologe del'évêclié, c'està-dire une des sources où se puisent ordinairement les meilleurs renseignements sur les édifices du moyen âge. 11 est rare en effet, quand un évêque a de son vivant fondé non-seulement une église, mais un simple autel , enrichi le tr ésor de précieux ornements, restauré ou embelli la moindre chapelle, il est rare que le nécrologc n'en dise pas quelques

mots. Comment donc expliquer qu'avec de telles ressources Levasseur garde un silence si absolu? Ce qui l'absout en partie, c'est qu'il n'avait en réalité que des fragments, des débris, des lambeaux de ces registres capitulaires, de ce nécrologe, et de lous les titres et papiers de l'évêché. Par une étrange fatalilé,sept fois, pendant l'espace de quatre cents ans, le feu prit dans les bâtiments qui renfermaient ces précieuses archives. Tout ne fut pas dévoré, mais il se fit des lacunes irréparables, et ce que la flamme avait épargné devint la proie d'un autre fléau. En effet, dans les quinzième et seizième siècles, le Noyonnais fut le théâtre de guerres si acharnées, que plus d'une fois les chanoines ne durent leur salut qu'à la Alite, et rrsicrent errants et dispersés pendant plusieurs années ^ Kst-il donc étonnant que ces archives, dont une partie n'était qu'un monceau de cendres, dont l'autre partie avait été colportée de ville en ville par des fugitifs, se trouvassent, au temps de Levasseur, dans un tel état de désordre et d'incohérence, qu'un homme aussi peu expérimenté n'ait pu y recueillir que des indications incomplètes et insignifiantes?

* « En Fàti 1582, les ravages, ('cva>t:ilions et hnislemcns causez par les Atiglois et autres eiincniis du royaume lurent tels en ce pîiys, que régli^c de Noyon fut conlrjiinle de conLicdier ses chanoines j)Our trois ans, et leur pernicUrc d';i!lci- où bon leur scmbloit, lucrando. » (Levasseur, page 1002. Conclusion capilulaire du 24 octobre 1382.)

(( Le dernier jour d'octobre 1552 lut ordonné, par le chapitre, commission pour citer et rassendder les chanoines, chni)clains et vicaires épaves, que le désastre de la ville avait di>pc!sés, à comjwroislrc à la quinzaine pour tout délai. Et le lundi 4 de novembre, fut cor clu que ladite eomn)ijsion serait envoyée à Paris et sifrnifiéc à ceux du corps qui s'y étoient reiirés. » (Levasse r. page 1180.)

il. ^

Toutefois, à défaut d'autres témoignages, c'est à ces incendies eux-mêmes, causes premières de notre ignorance, que nous allons demander d'utiles révélations. S'ils nous ont enlevé les movens d'obtenir des notions complètes et certaines, ils vont nons fournir au moins des données indirectes, qui nous permettront d'éfablir approximativement Tâge des principales conslructions dont se compose la cathédrale.

En effet, grâce à un heureux hasard, les dales de cos divers incendies nous ont été conservées par des autorités nombreuses et sûres. Nous ne parlons pas de celui qui détruisit, dit-on, presque toute la ville du temps de saint Eloi, et qui ne put être éteint que par un signe de croix de sainte Godeberte; nous nous transportons dans une époque moins merveilleuse, et nous voyons, en Hol, la ville, l'église Notre-Dame, Févêché et tous les monuments publics dévorés subitement par les flammes au milieu de la nuit, et sans qu'il soit possible d'arrêter l'embrasement. Le pape In* nocent II élait alors en France ; il venait de sacrer Louis le Jeune à Heims, et, après. la cérémonie, le nouveau roi et le pontife s'étaient rendus à Crépy, dans le château de Raoul, comte de Vermandois. On avait fait de magnifiques préparatifs pour les recevoir, mais à peine étaient-ils arrivés, qu'ils virent accourir, pleins de trouble et de tristesse, l'évêque de Noyon, Simon, frère du comte de Vermandois. Il apportait la fatale nouvelle de l'incendie de son église, et venait implorer le saint père pour qu'il l'aiilât à réparer un si grand désastre. Innocent II se rendit à sa prière, et, dans une li^tli-e qui nous a élé censervée^, il exhorte les archevêques de

* Scriplum Innoccniii Papœ^ ad Uotliomorjrrisem archiepiscopum

Rouen et de Sens ù venir au secours de l'église de Noyon, et à lui procurer l'assislance de tous les évèques, abbés, clercs, barons et autres fidèles de leurs provinces.

Cet nicendie de liol produi:;lt une granc^e sensation. Guillaume de Nangis en foit ainsi mention dans sa Chronique générale: « Anno mcxxxii^ Iota fere civilas Noviomensium

sup.er combtistione ecclesix ISoviomensis, et domorum episcopi et canonicorum.

lunocenlius episcopus servus servorum Dei, venerubili Iratri llenrico Rotlioniagensi arcliiepiscopo, cpistopis, et dileclis tiliis ahhalibus, clericis, baroiiibus, et aliis Dei fidelibus per Rothomagensein proviiiciani conslitulis, saluteni et aposlolicam bencd.

Utilis est et gratiosa admodum videri débet apud geiius liumaiiuni liaîc coniiiiulatio, ubi pro lemporalibus ailerna, pro transitoriis inirnutabilia conlerunlur ; dator enim et reînuneralor omnium bonoruni dominus, sub cujus jurisdicUone et dumiiiio omnia coui luduiilur, boniim voluntalem irremuiieralam non deseieus de p'eiiitudiiie abundantiai sua) pro minimis maxima et pro terreuis pra bore cœleslia consuevit.

Caeteruni quid apud Noviomum peccalis exigentlbus nuper contîgerit, quomodo episcopabs, et mater ccclesia, cuni dornibus episcopalibus iiicendio sunt crcuiataî dileclioncm vcstram credimus non lœtere. Quia igitur tantuî calamitali misericorditcr conipiili, et pietatis inluitu fratrum sulTiagia minislrare dcbL,'nms, universitatcm vcstram per praisenlia scripla exhortamiir in Domino, atque in remissionen) peccatorum injungimus, ut ad pra^l'atam ecdesiam ad honorcni, et serviliuni domin-i reparandam, de facultalibus vobis a Deo collalistrunsmiltalis ; quatenus cum Psalniisla veraciter decantare « Domine, ddexi decorem domus tuae et locum babilalionis gloriaî tuai » atque in cœîesti p:\lria corona imniarcessil)ili pra;slanle Domino valeatis. Dalum Crispiaci, V, cal. Julii.

Levasseur nous apprend (p. 852) qu'il a trouvé cette leltre dans le registre capitulaife colé B, f. 27. privii. 50.

* Celle dale est évidenimcnt inexacie puisque la lettre du pape est dati'e de Crcspy et que c'est seulement en 1151 qu'Innocent 11 .séjourna cboz le comte de Yermandols. Tous les ..ulres bistoriens s'accordent

28 ÉlUDES SUR L'IUSTOIUE DE L'ART, cum ecclcsia SanctîB Marise et episcopio inccndio flagravit.» Il n*est pas une chronique contemporaine, pas une histoire de Picardie, écrite postérieurement, cjui ne parle de ce désastre. Il faut que les effets en aient été bien terribles pour avoir fait une si vive impression à une époque oii de tels événements se renouvelaient, pour ainsi dire, chaque jour.

Vingt et un ans après ce premier incendie, en 1152, la ville devint de nouveau la proie des flammes : « Quo praesidente anno 1152, fuit incendium générale tolius civitatis. » Ce sont les expressions de Democharès. Un antre écrivain, Dcsrues, dans ses Antiquités des villes de France, prclend que cette fois les églises ne furent pas alteintes par les flamnîcs; mais cette al'égation n'est appuyée par aucune autorité.

En 1238 ^, le feu dévasta, pour la troisième fois, une grande partie de la ville. La cathédrale fut-elle épargnée? Rien ne le prouve ; mais le désastre paraît avoir été moins grand qu'en 1151, et même qu'en 1152^.

pour placer cet incendie en 1131. (Voyez SigiberL et Gâllia Christiana, tom. IX col. 1001.)

< Duchesne et Desrucs patient de ce troisième incendie à Tannée 1228. Mais Dennocliarès fixe sa date en 1258. Celle version est adoptée par Levasseur et par le Gatlia chrîstiana : « Anno 1258 tcrlio contlagr.ivit incendio urbs Novionriensis. » (Gallia chrîstiana, iom. IX, col. 1008.) — L'équivoque provient de ce que Duchesne et Desrnes ont confondu la date de l'élection de l'éveque Nicolas de Roye, qui eut lieu en 1228, avec celle de l'incendie, qui n'arriva que dix ans plus tarvl.

* En effet, cet incendie de 1258 est rapporté purement et simplement, sans commentaire ni descriplion. par le petit nombre d'auteurs qui en parlent, tandis que ceux de 1151 et de 1295 donnent lieu aux expressions les plus énergiques et aux amplificalions Ijs plus el'fray;-!!tcs. Aussi l'auteur du Gallia christirna, qui : e contente de difc. en

ÎNOTRE-DAME DE NOYON. 20 En 1293, au conlraire, on vit éclater, le 21 juillet, jour de Sainte-PraxèdeS un incendie plus furieux que les deux précédents, el, s'il fîiut en croire les écrits qui sont parvenus jusqu'à nous, sa violence fut telle, qu'une grande partie de la ville et presque toutes les égjises, y compris la cathédrale, furent réduites en cendres. Voici en quels termes les archives du monastère de Longpont parlent de ce quatrième incendie : « Anno incarnalionis Doniini 1293, mense Julio, 13 calendas Augusti, feria secunda, in aurora cœpit ignis in civitale Noviomensi, et a dicta aurora usque in meridicm feriaî tertiae sequentis, ecclcsia beatae Mariœ Noviomensis, et alioe ecclesiaî et quidquid infra muros civitatis conlinebatur, omnia combusta sunt, et quasi in pulverem reducta, exceplis domibus templariorum et hospitalariorum et . excepta parvula ecclesia B. Pelri apostoli. » Ainsi, le feu dura depuis le lundi matin au point du jour jusqu*au mardi vers le milieu de la journée, et de tous les monuments religieux il n'y eut que les maisons des temf)liers et la petite église de Saint-Pierre qui échappèrent aux flammes^.

Pendant le quatorzième et le quinzième siècle, on n'entend j)lus parler d'incendie ; mais dans le seizième, nous en trouvons

12j8, « Uibs lertio conlljgravit incendie, » s'exprime ainsi, en 129 « Url)S TKNE uMVEr.SA quarto corruit incendie. »

* Democharès rapi^orte cet incendie dans les quatre vers suivants :

Wi eque ter centum seplcm minus uilts fuit ar.^a Pcr vaiium fuit ventum, iSoviomi gens quoque spar^u In Juli mense, Praxedis Inceque feslà lllius incensae memor urbis tu Deus esto.

- Du temps de Levasseur cette petite église de Saint-Pierre avait change de nom : on l'appelait l'rglise Sainte-Godeberte. (Voyez Levasseur, p.ig. 8il]. — 11 n'en reste point de trace aujourd'hui.

ZO ÉTUDES Sl'U LMIISTOIUE DE L'AUT.

trois coup sur coup : d'abord le 4 juillet 1510, le feu piit à la cathédrale ; les désastres furent considérables, mais ou se rendit maître des flammes au bout de quelques heures.

Eu 1552, le lundi 17 octobre, les Espagnols, s'étant empalés de la ville, la .mirent à feu et à sang. Néanmoins, l'église Notre-Dame fut sauvée par le courage et la présence d'esprit d'un serviteur de l'œuvre, nommé Maikets, qui, s'étant enfermé dans une des petites tours, armé d'une hallebarde, piécipita trois soldats qui montaient vers la cliarj)enle du comble avec le charbon et la paille pour l'embraser ^

Enfui, en 1557, la lin de septembre, un mois après la fatale journée de Saint-Quentin, les Espagnols pénètrent de nouveau dans Noyon, après avoir fait mettre bas les armes à la garnison écossaise, qui s'était vaillamment défendue. L'ennemi pilla et incendia la ville, et cette fuis l'église Notre- Dame ne fut pas épargnée^.

* Voyez Lcvusseur, p. 8i2 et 1189.

Le sac de la ville, oii 1552, resta loiigteaips dans la inénioire des habitants. Les i;ivagcs avaient été alTreux. (dl y a quelques années, dit M. de La Fons [Ilècherc.\es historiques p. 70), on 1 suit t;LCorerin>ci jption suivante sur une poutre sculptée en lifothique, placée à l'extérieur de la maison du sieur Payen, vitrier, rue Saint-Eloi, 2 :

Cùin nostiam sevus venit Bur^ri ndus iii urboia

Terribilis niiiiium glai dibur. et «.ladiis

Surripuit quiiiquiû vaiuit nà tota bupellex

INobis ablata est, urbs tiuoque la la cinis.

Aima Dei boiiitas cunclis si eraiilibus in se

Seiiiper adest, nobis redJere piura potest.

Anuo duiiiiiii lo5"2, 17 die oct.

2 Tous les chanoines ayant abandonné la \ il.e, il ne lut point tenu do chapitre à Noyon pendant plusieurs années : le dernier est du 9 aoùL 1552. Les chanoines s'asseniblùrcnt d'abord à Soi^sons, le 24 septembre, puis à Puii.^. le 15 novembie, aiin d'aviser à iii\oscr .lau. u»i

NOTllE-DAME DE NOYOIS. Z\ Toutefois, aucun de ces incendies du seizième siècle ne dut altérer la solidité de 1 édifice. Beaucoup de pierres furent calcinées, elles portent même encore aujourd'hui la trace du feu; mais l'ensemble de la construction ne fut pas compromis.

Les seuls incendies qui, par leur violence et leur durée, doivent avoir mis en péril le monument, et peuvent avoir rendu sa rect)nstruction nécessaire, sont ceux de J lol et de 1295. Les témoignages sont nombreux, précis et unanimes : ce ne sont pas des feux partiels, éteints presque aussitôt qu'allumés, dont les dégâts aient donné lieu à quelques rép;n allons de détail ; ce sont des incendies de la ville entière, de ces incendies auxquels rien ne résiste, et qui ne s'éteignent que faute d'aliments, lorsqu'ils ne trouvent plus rien debout sur leur passage.

Nous nous figurons difficilement de tels désastres, aujourd'hui ([ue le jeu régulier des pompes et les mille moyens de secouis dont une ville dispose triomphent, presque à coup iùr, des feux les plus violents; mais, dans ces petites cités du moyen âge, aux rues étroites, aux niaisons de bois si souvent recouvertes de planches ou de paille, la mcindie étincelle avait, en (juelques heures, embrasé tout un quartier, et le foyer devenait si ardent, (pie les murailles même les plus épaisses ne pouvaient rési:ïter à l'action des fiammes. De nos jours, il est presque sans exemple ([u'une église s'écroule par

lieu sur les rc'liqaes qu'ils avaient emportées «joccasione universalis iiiccndii eivilalis Noviouiensis el dissolulioiiis ilicltc ecclesiai. »

La cathédrale ne fut purifiée et béuic, pour elluccr les souillures résullaut de l'elTusion du sang, que le 7 oclobie 1575,

S2 ÉTUDES SUl; L'illbTOiUE DE L'ART,,

rciïet duiî mcenJie; la charpente du comble prend feu, les murs résistent presque toujours. Ainsi, nous avons vu la toiture de la cathédrale de Chartres incendiée, et le monument est resté debout ; mais si la ville tout entière eût été en feu, et si les secours, au lieu d'être dislribués avec habileté et prévoyance, n'avaient consisté qu'en efforts désordonnés et confus, les pierrt s n'auraient pas tardé à se fendre, à se détacher, et l'édifice n'eût été bientôt qu'un ''monceau de ruines ^

Il existait d'ailleurs, au temps de nos pères, certains usages qui rendaient les églises bien plus exposées qu'aujourd'hui au danger du feu : les murailles étaient, en grande partie, recouvertes de tapisseries, d'étoffes, de lenturcs de toute espèce : de nombreux ^^e-c-i'o^o étaient suspendus aux voûtes; en un mot, les éghses étaient alors au>si meublées qu'elles sont nues aujourd'hui. D'un autre côlé, le nombre des cierges toujours allumés, même pendant la nuit, était considérable, ainsi que l'attestent ces innombrables testaments dans lesquels il est pourvu par le mourant à l'entretien d'un cierge brûlant à perpétuité dans telle ou telle chapelle. Est-il donc élonnant que les clercs qui faisaient la garde s'endormissent quelquefois, et que souvent, au lever du jour, la flamme se fût emparée de tout l'intérieur d'une église^.

* L'incendie récent delà ville de Hambourg prouve que, nncmc de nos jours et malo^ré les moyens perfectionnés dont nous disposons, unt ville presque entière et tous ses ('dificcs les plus importants peuvent être réduits en cendre ; à la vérité, Hambourg était en quelque sorte une ville du moyen âge.

- Aous pourrions citer encore plusieurs autres incendies, mais de moindre importance. Ainsi, le vendredi 5 août 1C07, la foudre tomba

NOTRE-DAME DE NOYON. 53 Ces- accidents étaienl si fréquents, que, dans celte seule année H31, on la cathédrale de Noyon Tut incendiée, le feu détruisit l'église de Saint-Riquier et le bourg qui en dépendait, ainsi que plusieurs autres paroisses moins importantes des diocèses d'Ârniens et de Beauvais. L'année précédente, en 1150, l'église Saint-Furcy de Péronne avait élé la proie des flammes, et enfin, en 1156, nous voyons Téglise Saint- Vaast d'Arras, avec son cloître, ;^es dépendances et une grande partie de la ville, [)resqiie entièrement détruite par le feu.

Mais aucun de ces incendies ne causa autant d'émotion el ne fit autant de bruit que celui de Noyon. 11 est d-onc à présumer que ce désastre avait eu des conséquences encore plus terribles que de coulume,etil est impossible, par exeil)[)le,de ne pas supposer que la cathédrale avait dùélre complètement ruinée, ou du moins qu'elle s'était trouvée, après l'incendie, dans un tel élat, que de simples réparations eussent été insulfisantes.. L'intervention du pape lunocent 11, son appel aux archevêques de Rouen et de Sens, suffiraient, à défaut d'autres indices, pour attester qu'il ne s'agissait pas d'une simple restauration, et que Tédifice était à reconstruire de fou 1 en comble.

Nous nous croyons donc aulori-és à affirmer, sauf à en donner encore d'autres preuves, que l'église actuelle ne peut, dans aucun cas,.elre antérieure à l'anuée 1151. Nous verrons plus tarJ si la leconstruction fut innnédiate, ou si elle ne dut pas I rainer en lougueur; mais une chose est certaine,

sur l iin (les dochers (de l'église de Noyon; et y fit une brcclio. mais on se rendu bientôt maître du k i.

34 Êil'DES SUll L'illSTOIUE DE L'ART.

c'est ([ue celle reconsli'uction dui être complète; car Tédifice est bàli évidemment d'un jet, et c'est à peine, comme ou l'a déjà vu, s'il s'y trouve un seul pan de muraille qui puisse être attribué à une époque plus ancienne ^

Ainsi, ni le cliœur de saint Médaid, ni la ud de Chailemagne, ni les clochers de 1005 ne doivent avoir la prétention d'être parvenus jusqu'à nous, et cette date de 1151 est la plus ancienne à laquelle il soit permis de faii e remonter le monument qui est devant nos yeux.

Mais une autre question se présente. L'incendie de 1295 ne paiait avoir élé ni moins violent ni moint de^ti ucteur (jue celui de 1151. Ses ravages sont même al testés avec plus de précision, nous en connai^sons mieux toutes les cii constances : nous savons qu'à l'exception des maisons des templiers et de la petite église de Saint-Pierre, tous les monuments de la ville lurent réduits en cendres. Comment donc supposer que l'église du douzième siècle ait survécu à cette catastrophe -? La même raison qui nous fait affirmer que l'ancien édifice a élé détruit en 1151, et que, dans le monument actuel, lout e.-t postérieur à cette époque, ne doit-elle pas nous forcer de croire (ju'après 1:295 une reconstruction complète fut également nécessaire, et qu'en consétpiencc l'église Notre-Dame ne date ni

* Ce fragment de muraille esl celui dont nous avons di'jà parlé et qu'on aperçoit à droite en entrant par la porte Sainle-Eulro[)e.

- Il est reconnu aujourd'hui que là durée moyenne des s.:lles de spectacle e^^t de trenle à quarante ans, et qu'elles périssent pres([ue toutes par le l'eu. 11 en était à peu près de même des églises pendant le moyen âge, surtout jusqu'à l'époque où, toutes les anciennes églises construites en bois ayant successivement été détruites, il n'exista plus que les édilices le'igicux bâtis en pierres ou en maçonnciic.

NOTHE-DIME DE NOYON. 55 dn milieu ni de lo. fin du douzième siècle, m.iis bien des dernières années du treizième, ou même du commencement du qualorzième?

La conclusion paraît rigoureuse, et cependant elle est inadmissible : pourqnoi? Parce (ju'il est un témoin qni nous défend d'y croire, témoin plus véridique el que les arcbives (!e Longpont et que toutes les traditions écrites, c'est à savoir lemonumenl lui-même. Il nous dit clairement qu'il n'est pas d'origine aussi récente : ce plan, ces profils, ces détails de sculpture, vous ne les retrouverez dans aucun monument construit soit au commencenjent du quatorzième siècle, soit même vers la fin du treizième. Il faudrait supposer que ceux qui bâtirent celte église se seraient amusés à oublier les usages de leur temps pour ressusciter ceux d'un siècle passé. Comme si celte façon d'emprunter les modes d'une autre é[Kjque, ce goût rétrospectif, comme on dit aujourd'liui, n'élaient ])ns d'invenlion toute moderne, comme si jamais nos j)ères avaient connu pareils raffinements.

Ainsi, malgré le témoignage de toutes les cbroniques, la cathédrale de Noyon ne peut pas être postérieure à 1293. L'incendie de celte année, quelle qu'ait été sa violence, n'a endommagé que partiellement l'édifice ; la masse a résiste aux llammes : c'est chose prouvée pour nous, sous peine de nier loutes les observations, d'abolir toutes les règles aujourd'hui consacrées par la science.

Mais que parlons-nous de science? existe-t-il réellement une science en pareille matière? ne voyons-nous pas des hommes qui passent à bon droit pour d )c[es et profonds, sourire de pilié à ridée qu'on puisse découvrir une règle, une loi quel-

conque pour classer clironologiquement les monuments du

moyen âge?

Ce dédain cst-il fondé? S'il est vrai que les œuvres de certains siècles soient encore entourées d'une grande obscurité, n'y a-t-il pas d'autres éqoques du moyen âge où la clarté est déjà vive et complèle? Les hommes qui se livrent à ces études nouvelles ne se nourrissent-ils que de chimères, ou bien ont-ils obtenu des résultats sérieux? Qu'ont-ils trouvé jusqu'ici? Qu'ont-ils encore à faire? Ces questions valent la peine d'être éclaircies.

Qu'il nous soit donc per mis de les examiner avec quelque détail.

l'architecture du moyen AGE EST-EILE UN ART? A-T-ELLE DES RÈGLES ET DES LOIS?

Pour déterminer approximativement l'âge d'un monument antique, il suffit, tout le monde le reconnaît, d'examiner le monument lui-même. Vous découvrez sur le sol de la Grèce ou de rilalie les débris d'un édifice dont Pausanius ni Pline n'ont jamais fait mention, dans un lieu dont aucune tradition n'a conservé le souvenir, et à la seule inspeclion de ces fragments, selon que les moulures et les profils affectent telle ou (elle forme, selon que la pierre et le marbre sont taillés ou appareillés de telle ou telle façon, vous prononcez

NOTRE-DAME DE NOYON. 37 avec une sorte de certitude que l'édifice est du siècle de Périclès ou de celui d'Alexandre, qu il appartient au temps de la république ou à l'époque des empereurs.

En peut-il être de même pour les monuments du moyen âge? Portent-ils aussi sur leur front la date da leur naissance?

On commence à le croire aujourd'hui; mais l'époque n'est pas éloignée où l'opinion contraire était, chez nous, universelle et incontestée. Il était passé en force de chose jugée que jamais aucune règle, aucune méthode, n'avait présidé à la . construction des monuments du moyen âge ; que depuis la chute deTempire romain jusqu'à la renaissance, depuis Clovis jusqu'à François P% le hasard seul avait, en France, dirigé l'art de bâtir, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre ; que, par conséquent, le même lieu, la même année, avaient dû voir souvent s'élever des monuments entièrement différents, tandis que des monuments identiques pouvaient avoir été construits à plusieurs siècles d'intervalle et aux deux extrémités du royaume ; que dès lors on ne devait attribuer spécialement à aucune époque aucun caractère déterminé, et qu'il fallait se garder de jamais chercher à classer dans un ordre chronologique les monuments de ce temps-là.

Cette opinion n'était pas seulement une tradition, une routine d'atelier, elle était professée par les maîtres de la science. Le critique éminent qui, dans l'étude de la sculpture antique, a complété l'œuvre de Winckelmaim, qui a développé les principes théoriques et pratiques de l'architecture des anciens avec une si savante précision, M. Quatremère de Quincy, n'a laissé échappoi rancune occasion de proclamer

dans ses écrits que rarchitecture du moyeu âge n'est pas une architecture, que ce n'est pas un art, mais seulement une compilation, un composé d^éléments disparates et hétérogènes rassemblés par une fantaisie ignorante et désordonnée

Qui aurait osé, dans Técole, élever la voix contre cet ana- Ihème? qui se serait permis d'étudier cette soi-disant architecture? La vue de tels monuments ne passait pas seulement pour inutile, on la croyait pernicieuse, et si par hasard quelque artiste moins timoré que ses confrères, trouvant une vieille église sur son chemin, s'avisait de ne pas détourner les yeux, s'il en admirait certaines parties, s'il osait même en crayonner quelques souvenirs, sa foi n'en était pas ébranlée, car ce n'était pas l'examen d'un monument isolé, c'était la comparaison laborieuse et réfléchie d'un grand nombre de monuments qui seule aurait pu l'éclairer et lui faire apercevoir dans ce prétendu chaos un principe d'ordre et de classification. Or les plus téméraires n'auraient jamais alors entrepris tel travail. Il est donc probable que, pendant longtemps encore, nos architectes auraient jugé les monuments du moyen âge sans les connaître, et que l'impossibiUté de les classer fût demeurée proverbiale, si quelques hommes étrangers à la pratique de l'art, de simples amateurs, sans préjugés d'école, sans doctrines traditionnelles, n'obéissant qu'à leur propre sentiment, à l'amour des belles choses et à un certain attrait de curiosité, ne s'étaient misa la recherche

* Dictionnaire historique d'architecture, tome 1^% au moi gothiqiiep. 670; tome II, aux mots ordrCf 175; proportion, p. 517 ; voûls,

de ces mominienls, et, après en avoir beaucoup contemplé, beaucoup comparé, n'avaient senti le besoin de se rendre compte de leurs impressions et d'analyser ce qu'ils avaient vu.

Il ne tardèrent pas à reconnaître que, dans les innombrables éléments dont cette architecture se compose, la confusion et l'irrégularité sont surtout apparentes, et que, pour peu qu'on les regarde avec attention, il est impossible de n'être pas frappé de certaines analogies et de certaines différences qui se reproduisent d'une manière constante et régulière. A force de réunir les analogies et d'abstraire les différences, ils parvinrent à établir des divisions générales susceptibles d'être ultérieurement subdivisées et de devenir les cadres d'une classification méthodique. Lu plus large, la plus complexe de ces divisions, résulta naturellement d'une différence fondamentale dans la forme d'un des membres principaux de l'architecture. Comment ne pas remarquer, en effet, que, parmi tous ces édifices auxquels on applique sans distinclion cette dénomination de monuments du moyen âge, il en est dont toutes les ajrcades, toutes les ouvertures, se terminent en pointe, en ogive, tandis que, dans d'autres, le plem cintre règne exclusivement, et que, chez quelques-uns enfin, on remarque simultanément le plein cintre et l'ogive?

Ces distinctions n'étaient-elles que fortuites, ou bien constituaient-elies des différences essentielles dans l'origine et la nature de ces trois sortes de monuments? les ims et les autres pouvaient-ils être contemporains, ou bien devait-on nécessairement les attribuer 1\ des époques distinctes? Pour résoudre ces questions, il faiifU recourir au témoignage des

monuments écrits, et lorsque, après des expériences maintes fois répétées, après des vérifications sans nombre, il fut toujours reconnu que les monuments à plein cintre n'^ipparaissaient plus au delà d'une certaine époque, que les monuments à ogive, au contraire, ne commençaient à paraître qu'à partir d'une autre époque, et que les monuments mixtes semblaient appartenir aux années intermédiaires, il fut permis sans doute de constater ce premier résultat comme une preuve évidente qu'il y avait là une science possible.

Ce n'était qu'un premier pas; mais bientôt, en faisant pénétrer l'analyse dans ces trois grandes classes de monuments, on reconnut que chacune d'elles, prise à part, pouvait être subdivisée, et que les signes indicateurs de ces subdivisions, bien qu'ils fussent plus ou moins distincts, n'avaient rien d'arbitraire ni d'accidentel. En un mot, ces premiers essais, quelque incomplets qu'ils fussent, posèrent les bases d'une classification générale : on commença à voir clair dans ces dix siècles de ténèbres; les monuments de chaque espèce se trouvaient groupés à peu près à leur rang dans Tordre chronologique, et enfin, ce qui n'est pas moins nécessaire, on entreprit de fixer leurs rapports géographiques, c est-à-dire les différences qui les distinguent, non plus de siècle à siècle dans le même lieu, mais de pays à pays dans le même moment.

En effet, pour connaître l'histoire d'un art, ce n est pas assez de déterminer les diverses périodes qu'il a parcourues dans un lieu donné, il faut suivre sa marche dans tous les lieux oi^i il s est produU^ iiuliq^<i*r les variétés de forme qu'il y a successivement revêtues, et dresseï le tableau comparatif

de toutes ces variétés, en mettant en regard, non-seulement chaque nation, mais chaque province d'un même pays. Ainsi, par exemple, on ne connaît pas l'architecture grecque, si Ton se borne à étudier les différents styles qui successivement brillèrent à Athènes: il faut se transporter à Égine, à Sycione, en lonie, en Sicile, partout oià Fart fut Hérissant, et chercher, à côté des caractères généraux sous lesquels il apparaît à chaque siècle, les influences diverses qu'il subit dans chaque lieu.

C'est vers ce double but, c'est dans cet esprit qu'ont été dirigées presque toutes les recherches entreprises depuis trente ans parmi nous au sujet des monuments du moyen âge. Déjà, vers le commencement du siècle, quelques savants d'Angleterre et d'Allemagne nous avaient donné l'exemple par des essais spécialement appliqués aux édifices de ces deux pays. Leurs travaux n'eurent pas plutôt pénétré en France, et particulièrement en Normandie, qu'ils y excitèrent une vive émulation. En Alsace, en Lorraine, en Languedoc, en Poitou, dans toutes nos provinces, l'amour de ces sortes d'études , se propagea rapidement, et maintenant partout on travaille, partout on cherche, on prépare, on amasse des matériaux. La mode, qui se glisse et se mêle aux choses nouvelles, pour les gâter bien souvent, n'a malheureusement pas respecté cette science naissante, et en a peut-être un peu compromis les progrès. Les gens du monde sont pressés de jouir ; ils ont demandé des méthodes expéditives pour apprendre à donner sa date à chaque monument qu'ils voyaient. D'un autre côté, quelques hommes d'étude, emportés par trop de zèle, sont tombés dans un dogmatisme

dépourvu de preuves et hérissé d'assertions tranchantes, moyen certain de rendre incrédules ceux qu'on prétend convertir. Malgré ces obstacles, inhérents à toute tentative nouvelle, les vrais travailleurs continuent leur œuvre avec patience et modération. Les vérités fondamentales sont acquises; la science existe, il ne s*agit plus que de la consolider et de l'étendre en dégageant quelques notions encore embarrassées, en achevant quelques démonstrations incomplètes. Il reste beaucoup à faire ; mais les résultats obtenus sont tels qu'à coup sûr le but doit être un jour définitivement atteint.

Essayons d'indiquer avec toute franchise quels f^ont ces résultats, c'est-à-dire quels sont les points qu'une méthode vraiment scientifique a constatés, quels sont ceux qui restent encore incertams et contestables.

La période des monuments à plein cintre n'est pas également bien éclaircie dans toutes ses phases. Sa durée est trèslongue, et, sous une apparente uniformité, elle renferme les variétés les plus nombreuses. On peut bien tracer, même assez nettement, les divisions principales dont elle se compose; mais les caractères permanents de chacune de ces divisions ne se déterminent pas encore avec une précision suffisante; il est plus facile de les sentir que de les expliquer. Ainsi, pour qui a beaucoup vu de monuments de ce genre, il existe de notables différences entre les constructions encore gallo-romaines des sixième et septième siècles et les monuments carlovingiens, et, parmi ces derniers, ceux qui appartiennent au règne de Charlemagne lui-même se distinguent aisément de tout ce qui a été construit dans la seconde moitié du neuvième siècle et dans le dixième tout entier ; mais les

NOTRE-DAME DE NOYON. 43 signes de ces différences ne sont pas toujours exactement les mêmes : il faut les chercher, tantôt dans certain mode de construction, tantôt dans certaine nature d'ornements, et quelquefois seulement dans la façon plus ou moins grossière dont l'artiste a travaillé. Pour conserver l'espoir d'obtenir des données plus positives, il faudrait que les monuments de cette époque ne fussent pas d'une aussi grande rareté. Comment, sur un si petit nombre d'exemples, parvenir à établir des règles sûres et constantes? Nous ne doutons pas que de sérieuses études, de patientes comparaisons ne dissipent en grande partie cette obscurité; mais il restera toujours, quoi qu'on fasse, quelque chose de vague et d'incomplet dans la classification des monuments antérieurs à Tan 1000.

Une clarté plus grande apparaît dès le début du onzième siècle. Là, ce n'est plus la rareté des exemples, c'est plutôt leur trop grand nombre qui augmente les difficultés. Si l'on se contente de généralités, point d'embarras. Cette grande renaissance du onzième et du douzième siècle se manifeste par deux styles fortement caractérisés : le premier, robuste et massif, le second, riche, élégant, et aspirant presque à la légèreté. Mais à quelle époque précise celui-ci succède-t-il à l'autre? Combien de nuances, combien de degrés entre ces deux points extrêmes ! Quelle variété dans les plans, dans les modes de constructions, dans Tornementation surtout ! Et si Ton passe d'une province dans une autre, quel spectacle différent ! quel changement de formes et de caractères ! Une si grande diversité donne à cette architecture beaucoup d'attrait : mais elle est un immense obstacle à la découverte des

lois essentielles, des principes fondamentaux qui la gouvernent. 11 faut néanmoins reconnaître qu'on a déjà beaucoup avancé cette œuvre difficile. Nous avons des données exactes, non-seulement sur la chronologie générale des constructions à plein cintre du onzième siècle et de la première moitié du douzième, mais sur les principales particularités qui les distinguent dans la plupart de nos provinces. Lorsque les nombreux monuments de cette époque qui survivent encore auront tous été relevés, mesurés, étudiés et comparés avec intelligence, bien peu de questions resteront encore douteuses; mais parviendra-t-on sur tous les points à la certitude scientifique? Nous n'oserions l'affirmer. Cette architecture, quoique complètement distincte et de l'architecture romaine et de tous ses dérivés, n'est cependant pas entièrement originale. Les éléments qui la constituent sont presque tous empruntés; les uns viennent directement d'Orient, les autres sont comme détachés, pour ainsi dire, des monuments romains existant sur notre sol, quelques-uns enfin sont le produit de traditions purement locales. Ce n'est pas un tout homogène, vivant de sa propre vie, conséquent avec lui-même dans toutes ses parties, depuis la racine jusqu'au sommet ; c'est un composé, c'est une compilation, pour employer ce mot que l'illustre critique cité plus haut applique à tort, selon nous, à toutes les architectures du moyen âge sans distinction, mais qui ne manque pas de justesse, si l'on s'en sert pour qualifier l'architecture à plein cintre, principalement pendant les siècles de sa complète décadence. Or, comme il est impossible de faire l'analyse méthodique d'une compilation, il ne faut pas s'étonner que toute classification rigou-

rcuse et complète des monumeats à plein cintre nous semble un problème presque insoluble, et que, tout en constatant les règles générales auxquelles ils sont soumis, nous devions probablement nous résigner toujours à laisser fléchir ces règles devant un certain nombre d'exceptions.

La même observation s'applique aux monuments mixtes, c'est-à-dire à ceux qui participent à la fois et de l'architecture à plein cintre et de Tarchitecture à ogive, soit que ces deux formes d'arcade y figurent simultanément, soit que, composés exclusivement d'ogives, ils conservent néanmoins tous les autres caractères des constructions à plein cintre. C'est peutêtre autour de ces monuments mi-partis que s'est amassé le plus d'incertitude et d'obscurité. Bien qu'ils appartiennent à une époque oii les documents historiques commencent à devenir abondants, on ne trouve dans les témoignages écrit que bien peu de paroles qui les concernent, et quelques-unes de ces paroles prêtent à des équivoques et servent à accréditer des erreurs. Vieillir .ce qui est ancien est un plaisir auquel bien peu d'esprits savent résister. C'est là ce qui explique l'empressement avec lequel on s'est armé de textes ambigus ou mal interprétés pour attribuer à quelques moimments de cetle catégorie une antiquité exceptionnelle et merveilleuse. Ces hérésies ont beau être victorieusement combattues, elles n'en renaissent pas moins à tout propos, et contribuent à entretenir le scepticisme chez ceux qui sont portés à ne pas admettre la possibilité de classer scientifiquement les monuments du moyen âge. Au fond, toutes les incertitudes sur cette époque de tranirition se réduisent à un seul point litigieux, l'origine de Togive; question complexe,

question insoluble, quand on l'aborde isolément, quand on veut y voir une énigme dont un mot unique peut donner la clef. Nous chercherons plus loin sous combien d'aspect divers ir faut l'envisager, à quelles autres questions il faut la rattacher, pour qu'il y ait quelque chance d'en poursuivre utilement la solution. Nous verrons les points qu'on peut espérer d'éclaircir, la direction qu'il convient d'imprimer aux recherches qui seront désormais entreprises ; quant à présent, il n'est pas besoin d'insister pour prouver que cette seconde classe de monuments est encore imparfaitement étudiée, et que presque tout est à faire pour la soumettre à une classification régulière et méthodique.

11 n'en est pas ainsi de la troisième. Quelle que soit l'origine de l'ogive, que son apparition soit plus ou moins ancienne, qu'elle nous vienne de TOrient ou des régions septentrionales, qu'elle soit sacerdotale ou laïque, qu'elle résulte d'une production spontanée et nécessaire, ou de combinaisons accidentelles et capricieuses, il est un fait certain, incontestable, c'est qu'à partir du commencement du treizième siècle (à quelques années près, selon les pays), on voit toutes les constructions religieuses, civiles, militaires, sans exception, exécutées d'après un système uniforme et régulier, système dont les éléments sont, les uns entièrement neufs, les autres combinés dans un ordre tout nouveau, système enfin dont on peut déterminer exactement le but, les conditions et la durée.

Ce n'est pas là un paradoxe. Nous n'avons pas hésité tout à l'heure à reconnaître ce qu'il y .wait d'incomplet, au point de vue de la science, dans les époques précédentes; nous

NOTRE-DAME DE NOYON. 47 n'avons pas caché que, du sixième au douzième siècle, l'imagination et le hasard semblaient se mêler parfois aux règles qui gouvernent les divers styles à plein cintre, que l'histoire du style de transition était encore pleine de vague et d'incertitude; mais maintenant que nous sommes dans le treizième siècle, maintenant que Togive a définitivement remplacé le plein cintre, un spectacle tout différent s'offre à nous : nous voyons cette régularité, cet enchaînement, cette conséquence, cette série de rapports, à la fois fixes, dans leur principe et variables dans leur application, qui constituent un système, et malgré tous les livres d'architecture, malgré les doctes arrêts de leurs auteurs, il faut bien qu'on nous permette de constater ce que nous voyons.

Si les érudits qui ont jugé l'art du moyen âge sans le connaître et d'après quelques observations isolées et passagères, l'avaient regardé d'un œil moins distrait ; si, au lieu de confondre et de condamner en bloc tout ce que nos pères ont construit pendant huit ou neuf cents ans, ils avaient seulement examiné les principaux monuments qui, d'après des témoignages authentiques et irrécusables, ont élé bâtis en France depuis l'an 1200 jusqu'aux premières années du seizième siècle, il n'est pas douteux que nous serions bien près de nous entendre ; car, s'ils connaissaient ces monuments , s'ils les avaient étudiés, il n'échapperait pas à leur perspicacité que pendant ces trois siècles un prmcipe commun préside à l'art de bâtir, principe aussi neuf que lécond, aussi régulier que hardi, et que ce principe subit successivement trois grandes modifications qui correspondent à peu près à chacun de ces trois siècles =

C'est, je le répète, faute d'avoir ouvert les yeux qu'on traite toutes ces vérités de chimères et qu'on se renferme dans une incrédulité dédaigneuse.

Au lieu d'examiner les monuments, on proclame, sous forme d'axiome, qu'il n'a jamais existé et qu'il ne peut exister qu'une seule architecture proprement dite, l'architecture classique, attendu qu'elle seule est conforme aux grandes lois de l'intelligence, qu'elle seule possède un système de proportions régulières et de combinaisons constantes, qu'elle seule, en un mot, repose sur un principe d'ordre^, tandis que « le genre de bâtisse auquel on donne le nom de gothique est né de tant d'éléments hétérogènes et dans des temps d'une telle confusion, d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes qui le constitue, inspirée par le seul caprice, n'exprime réellement à l'esprit que l'idée du désordre^, ))

Vérifions sur-le-champ l'exactitude de cette assertion; entrons dans une de ces bâtisses gothiques : ne choisissons pas, si l'on veut, les plus belles et les plus grandes cathédrales; n'allons ni à Reims, ni à Chartres, ni à Beauvais; une simple éghse de second ou de troisième ordre nous suffira, pourvu qu'elle ait été construite soit au treizième, soit au quatorzième siècle, et que le caractère de la construction primitive ne soit pas trop altéré par des mutilations ou par des restaurations. Nous voici dans la nef : quelles sont nos impressions? est-ce l'idée du désordre qui vient nous assaillir? ne sommes-nous

* Dictionnaire historique architecture (in-4% 1833), t. II, p. 175, 2« col. au mot ordre.

^Id., t. Il, p. 175, 1^-coL

NOTRE-DAME DE NOYON. 49 pas frappés, au contraire, de la régularité de Tordounance, et, quelles que soient la multiplicité et la variété des détails, ne sentons-nous pas qu'une grande unité de pensée se révèle dans tout le monument? Cette profonde perspective, la disposition de ces piliers, la manière dont ils se multiplient et se ramifient au sortir d'un tronc commun, leur épanouissement pour former et soutenir le couronnement de l'édifice, tout cela n*est-il qu un jeu du hasard, un effet accidentel et imprévu? Dites à qui vous voudrez que c'est sans intention et par un caprice irréfléchi que ces voûtes ont été portées si haut et que l'élévation du monument est si grande par rapport à sa largeur, personne ne vous croira. Les uns, si leur esprit est tourné vers Tutile, admireront ce moyen sage et prévoyant de répandre à profusion l'air respirable dans des vaisseaux où de si grandes réunions d'hommes doivent être entassées; d'autres, portant les yeux hors de ce monde, et s'inquiétant d'autres lois que de celles de la physique, verront dans cette extrême élévation l'intention d'abaisser l'orgueil de l'homme par la comparaison de son infinie petitesse avec l'immensité de la maison du Seigneur. Personne ne supposera que ce soit sans but, sans calcul, sans préméditation, que ces hardis travaux aient été exécutés.

Le critique auquel nous répondons, tout en refusant d'admettre qu'à une époque quelconque du moyen âge il ait existé une architecture, ne peut s'empêcher de reconnaître que quelques-uns des monuments que nous ont laissés ces siècles d'ignorance ont un certain air de grandeur et produisent, surtout à rintérieur, une assez vive impression*; mais ce

^ Dictionnaire historique d'architecture, t. H, p. 175, 1^» col.

sont là, dit-il, des effets que î instinct seul peut créer : rien ne prouve qu'ils soient le résultat de combinaisons savantes et réfléchies. Selon lui, les architectes du moyen âge, aussi bien ceux du treizième que ceux du neuvième siècle, lors même qu'ils font de belles choses, ne savent pas ce qu'ils font : ils tâtonnent sans règle, sans méthode. Si par fortune ils rencontrent une heureuse disposition, ils sont hors d'état de la reproduire à coup sûr, soit dans un autre édifice, soit même dans les différentes parties du même monument. En un mot, pour réduire à des termes précis l'opinion de l'illustre écrivain , il regarde comme radicalement impossible de découvrir dans cette soi-disant architecture la base, soit d'un système de proportion, soit d'un système de construction, soit d'un système d'ornementation, trois choses sans lesquelles une architecture n'existe pas.

Voilà la question nettement posée ; nous l'acceptons dans ces termes. A notre avis, l'architecture des treizième et quatorzième siècles possède un système de proportion, un système de construction, un système d'ornementation, systèmes qui lui sont propres, qui constituent son originalité, et qui la rendent profondément distincte non-sèulement de l'architecture antique, mais de tous les modes de bâtir employés successivement à d'autres époques du moyen âge.

Voyons d'abord ce qui regarde les proportions.

Point d'architecture sans un système de proportion : nous en tombons d'accord. Il faut qu'un certain rhythme, une certaine mesure, un certain ordre détermine les rapports du tout avec les parties. Si ces rapports sont harmonieux, l'esprit est satisfait, et l'art a rempli sa mission. Mais pourquoi

NOTRE-DAME DE NOYON. 51 supposer qu'un procédé unique et invariable puisse seul créer cette harmonie? Il y a de V oindre dans une architecture dès qu'elle produit reffet qu'elle a pour but de produire. Peu importe si les moyens qu'elle emploie sont plus ou moins conformes à ceux dont on s'est déjà servi pour produire d'autres effets; c'est en elle-même qu'il faut la juger, abstraction faite des modèles consacrés.

Le système de l'antiquité repose, comme on sait, sur certains rapports de mesure entre la colonne et l'entablement, entre le support et la chose supportée. Or il n'y a pas d'entablement dans l'architecture du treizième siècle : faut-il en conclure que tout système de proportion lui est interdit, et que ses productions sont nécessairement arbitraires et désordonnées? Sans doute le mode suivi par les anciens est admirablement simple et régulier. L'esprit humain a peut-être eu tort de l'abandonner ; peut-être, au contraire, comme quelques-uns le pensent, a-t-il fait preuve, en s'en écartant momentanément, d'une heureuse témérité : ce n'est pas là qu'est la question. A tort ou à raison, nos pères, pendant le moyen âge, sont sortis des voies de l'antiquité, et le chemin qu'ils ont pris les a conduits dans des régions nouvelles, dans un monde inconnu des anciens. Ce monde n'a-t-il pas ses lois, son rhythme, son harmonie? Cherchez d'abord à le comprendre, et voyez ensuite si ces artistes, que vous croyez barbares, n'en ont pas connu le secret et ne l'ont pas fidèlement exprimé.

N'est-il pas évident, en effet, que c'est volontairement et systématiquement qu'ils ont abandonné, ou plutôt qu'ils ont exclu de leurs constiUctions la ligne horizontale, si l'ortement

accentuée dans l'entablement antique? A. peine si de légers filets permettent à l'œil de suivre horizontalement la division des divers étages dont ces constructions sont composées, tandis que de fortes saillies verticales, à l'extérieur sous forme de contre-foi ts, à Tintérieur sous forme de longues colonnes s'élançant d'un seul jet de la base au sommet de l'édifice, traversent toutes les lignes horizontales, les interrompent et les font oublier.

Le système de proportion de l'architecture à ogive peut donc se résumer en ces mots : déguiser les lignes horizontales, accentuer les lignes perpendiculaires.

Mais ce n'est là, dira-t-on, qu'un principe abstrait, une loi générale, dont l'application peut être faite de diverses manières; un véritable système s'explique plus catégoriquement; il ne laisse rien à l'arbitraire, il donne des préceptes, ou plutôt des commandements. C'est ainsi que les ordres, dans l'architecture antique, tracent jusque dans leurs moindres détails toutes les proportions de chaque nature d'édifices. Prouvez-nous que l'architecture à ogive obéit à quelque chose d'analogue aux ordres grecs et romains, et nous reconnaîtrons qu'elle repose sur un système, nous ne contesterons plus qu'elle soit une véritable architecture.

Avant de répondre, il faut s'entendre sur l'idée qu'on se fait des ordres antiques. Prétend-on qu'ils consistent dans des prescriptions tellement absolues, dans des combinaisons mathématiques tellement exactes, qu'il en résulte un moyen pour ainsi dire mécanique de construire des édifices toujours parfaitement semblables, à un millimètre près? Dans ce cas, nous confesserons fianchement qu'à aucune époque du

NOTRE-DAME DE NOYON. 53 moyen âge, même aux treizième et quatorzième siècles, Tarcbitecture n'est tombée dans cet état d'asservissement; si, au contraire, comme il est facile de le prouver, la théorie des ordres repose, non sur la reproduction servile de patrons taillés d'avance, mais sur certaines grandes lois d'harmonie générale qui n'excluent pas certaine liberté dans les moyens d'exécution, nous n'hésitons pas à le dire, il existe de semblables lois dans l'architecture à ogive, et ces lois la gouvernent aussi bien que les ardm régissent l'architecture grecque et romaine.

Il ne faut pas croire, en effet, comme on le suppose assez généralement, qu'une fois donné le diamètre de la colonne antique, on connaisse exactement sa hauteur, et que cette hauteur détermine invariablement la dimension de toutes les autres parties de la construction. Si cela était vrai, les édifices appartenant à un même ordre seraient tous absolument semblables, leur échelle seule pourrait différer : il y aurait de grands et de petits temples doriques, de grands et de petits temples corinthiens ; mais les petits seraient trait pour trait la miniature des grands; proportion gardée, ils seraient identiques, et, comme il n'existe que trois ordres, il n'y aurait également que trois types de chaque nature d'édifices, types dont les innombrables reproductions seraient autant d'épreuves sorties d'un même moule.

Consultez les faits : voyez, non dans Vitruve, mais dans les monuments eux-mêmes, si vous trouvez cette prétendue identité. D'abord vous constaterez qu'en traversant les siècles, et surtout en passant de Grèce en Italie, ces ordres qu'on suppose immuables ont subi de nombreux changements, ou

plutôt de véritables transformations. Mais laissons de côté cet élément de diversité; ne comparons que des monuments dans les mêmes conditions, c'est-à-dire construits d'après un même ordre, dans un même pays, dans la même époque, et pour nous adresser au plus pur, au plus noble de tous les ordres, au dorique grec, mesurons le Parthénon et les Propylées. Ces deux monuments, qui se touchent, sont-ils calqués l'un sur l'autre? leurs colonnes sont-elles de même hauteur relativement à leur diamètre? Non, la différence est de près d'un demi-diamètre. Et si vous sortez d'Athènes, pour comparer à ce même Parthénon un autre chef-d'œuvre d'Ictinus, le temple de Bassœ près Phygahe, par exemple, ne vous présente-t-il pas aussi des mesures différentes et des anomalies bien autrement remarquables? Ainsi, partout la liberté se fait jour ; les règles n'en subsistent pas moins, mais elles ne sont ni despotiques ni tracassières : elles se contentent de caractériser le style du monument par de grands traits généraux : elles lui donnent un cachet d'unité, tout en laissant la carrière ouverte à la variété. Et qu'on ne dise pas que les diversités qu'elle tolère sont imperceptibles : les colonnes doriques ont, dans tel édifice, une hauteur à peine égale à quatre diamètres ; dans tel autre, elles en atteignent presque six, ce qui n'empêche pas que ces deux genres d'édifices soient également doriques. Leur stature, leur physionomie, diffèrent, mais leurs proportions générales sont les mêmes; on reconnaît sur-le-champ qu'ils sont de même famille.

Il en est ainsi de rarchitecture à ogive. Prenez toutes les éghses bâties eu France dans le treizième siècle, et, pour

. NOTRE-DAME DE NOYON. 55 mieux déterminer l'époque, depuis 1220* jusqu'à 1280; restez en deçà de la Loire, car au delà vous trouverez un sol où le style vertical ne s^est jamais complètement acclimaté; surtout ne confondez pas dans votre examen les parties de ces églises qui peuvent appartenir à des temps plus reculés, ou que des restaurations postérieures auront modifiées. C'est faute de ces précautions qu'on a si vite prononcé qu'il n'y avait là qu'un inextricable chaos. Si vous avez soin de ne comparer que des productions d'une même époque, d'un même pays, d'un même style, il est impossible que vous ne reconnaissiez pas que tous ces monuments ont le même aspect général, que toutes leurs parties essentielles sont conçues dans le même esprit et affectent les mêmes formes, que tous, enfin, ils ont cet air de famille qui distingue les édifices antiques appartenant à un même ordre.

Maintenant, si vous procédez le compas à la main, vous trouverez assurément des différences de mesure ; mais ces différences n'ont jamais rien d'excessif, elles ne sortent pas d'un certain terme moyen, et, tout en modifiant les dimensions des édifices, elles n'en allèrent pas les proportions. Les proportions dans les œuvres de l'art, comme dans celles de Ja nature, sont des lois générales,' 'les dimensions sont des accidents particuliers. Voyez si la nature soumet jamais ses créations à des mesures invariables. Donne-t-elle la même taille à tous les animaux de même espèce? Donne-t-elle même à leurs membres une grandeur toujours relativement égale? Non, il n'existe pas deux êtres de même famille qui se ressemblent exactement, et cependant tous les individus de cette famille sont semblables par certains rapports gciiéraux,

rapports conslants, immuables, nécessaires. Ce sont ces rapports qui constituent les proportions.

Ne vous récriez donc pas si le plan de la cathédrale d'Amiens n'est pas absolument le même que celui de Notre- Dame de Reims, si la nef de l'une est moins longue que celle de l'autre relativement à la longueur du chœur, si les piliers de ces deux temples ne sont pas exactement de même épaisseur en comparaison de leur hauleur. Ce ne sont là que des diversités de dimension, diversités inévitables,, et dont les monuments classiques, comme nous venons de le voir, ne sont pas plus exempts que les autres. Pourvu que dans une certaine mesure les rapports du tout avec les parties restent les mêmes, peu importe ces variations des parties entre elles. Ce qui constitue un système de proportions, ce n'est pas l'absence de ces apparentes anomalies , c est la présence de certaines grandes lois générales supérieures à toutes les dissemblances individuelles : d'oii il suit que, si l'architecture du treizième siècle repose, comme nous le prétendons, sur un système de proportions qui lui est propre, nous devons trouver dans toutes ses œuvres, quelles que soient les particularités qui les distinguent, certaines ressemblances fondamentales et nécessaires, indice^ certains d'un principe commun duquel elles émanent.

Or, rien n'est plus facile h constater. Commençons par examiner les plans ; nous allons distinguer à des signes infaillibles ceux du treizième siècle de tous ceux des âges précédents. Le plan du temple chrétien se trouve modifié, à cette époque, d'abord par l'addition d'un collatéral autour du chœur, addition nécessaire dans toutes leséghsesà plusieurs

NOTRE-DAME DE NOYON. .^7 nefs; en second lieu par le changement de la forme du chœur lui-même, dont l'extrémité, jusque-là semi-circulaire, devient nécessairement polygonale. Mais, quelle que soit l'universaUté de ces modifications dans les plans, elles peuvent ne paraître que d'une importance secondaire. Ce n'est pas sur le sol des églises, c'est sur leurs parois qu'il faut jeter les yeux pour apercevoir aussitôt les caractères généraux et invariables dont on voudrait en vain contester la présence.

D abord toutes les ouvertures, tous les vides se terminent en arc brisé, en ogive. C'est là une règle absolue. Que si une fois entre mille, comme à Notre-Dame de Metz par exemple, on voit un arc à plein cintre se glisser au milieu d'innombrables ogives, c'est une de ces exceptions imperceptibles qui sanctionnent les règles au lieu de les infirmer. Ce qui est certain, c'est qu'avec le treizième siècle l'emploi de l'ogive devient exclusif non-seulement dans les églises, mais dans tous les autres édifices. On n'ouvre plus une fenêtre, on ne pratique plus une porte dans une construction quelconque, sans leur donner la forme aiguë. Un fait aussi universel peut-il n'être qu'un accident et un caprice? S'il était question de ces monuments qu'on rencontre en d'autres temps et en d'autres pays, monuments où quelques arcades à ogives apparaissent comme par hasard et égarées, pour ainsi dire, au milieu d'arcs à plein cintre ou d'ouvertures à angles droits, il serait juste et raisonnable de ne voir dans l'emploi de cetle forme qu'une fantaisie capricieuse ; mais ici ce sont toutes les ouvertures sans exception qui se terminent en pointe, et non-seulement les portes, les arcades et les fenêtres, mais les voûtes et jusqu'aux fondations elles-mêmes. L'édifice tout

58 ÉTUDES SUR L'IIÏSTOrRE DE L'ART,

entier est moulé sur cette forme; elle lui est inhérente; elle compose sa structure, son organisation, son ossatitra. Sans elle il ne serait pas.

Ainsi voilà déjà une première loi générale qui caractérise l'architecture du treizième siècle. Il en est une seconde non moins importante. L*ogive n'est pas seulement employée exclusivement dans toutes les productions de cette architecture; elle y affecte une forme déterminée; sa base, c'est-à-dire son ouverture inférieure, est égale à chacun de ses deux côtés latéraux, ou, en d'autres termes, elle procède du triangle équilatéral. Cette forme est évidemment la perfection de l'ogive, comme la figure géométrique qui la produit est la plus parfaite des figures triangulaires. Au douzième siècle, lorsque Fogive est à sa naissance, et commence à se substituer au plein cintre , sa base est généralement plus large que cliacunde ses côtés; en conséquence, son angle supérieur est plus obtus que les deux autres, ce qui donne à l'ensemble de l'ogive un aspect un peu lourd, un peu écrasé. Au quatorzième siècle, au contraire, lorsque le style ascensionnel tend à l'exagération de son principe, la base de l'ogive devient plus étroite , et ses branches latérales sont de plus en plus allongées. Entre ces deux extrêmes, le treizième siècle nous donne le vrai type de l'ogive, c'est-à-dire cette forme dont l'angle supérieur résulte de Finteisection de deux courbes égales tirées des deux extrémités d'une ligne droite. Cest à l'usage presque exclusif de ce type que les cliefs-d'œuvre du treizième siècle doivent ce caractère à la fois élancé et vigoureux qui les distingue. Ils ont beau s'élever à perte de vue, on est sans crainte sur leur solidité. Ce triangle équilatéral;

NOTRE-DAME DE NOYON. 59 qui se retrouve inscrit dans l'extrémité supérieure de toutes les ouvertures, donne à l'ensemble de la construction quelque chose de bien assis, un air d'aplomb, une consistance, qui font oublier tout ce qu'il y a de téméraire dans sa légèreté presque aérienne.

Est-il besoin de dire qu'en assignant ainsi à chaque période du style verticale une forme d'ogive déterminée, nous ne prétendons pas poser des règles absolues. Encore une fois, il n'existe pour aucune architecture des mesures invariables; ce n'est jamais que sur des moyennes qu'on peut raisonner. Il n'y a donc pas heu de s'étonner si, même au temps de saint Louis, on trouve quelques ogives soit trop larges, soit trop étroites à leur base, en proportion de leur hauteur ; si, d'une autre côté, on aperçoit dès le douzième siècle des exemples du type équilatéral, ou si, dans le quatorzième, il s'en présente encore. Des circonstances locales, des difficultés d'emplacement suffisent presque toujours pour motiver ces exceptions, et, lors même qu'elles proviendraient parfois du caprice des artistes , elles sont trop rares pour altérer l'autorité et le mérite d'observations mille fois répétées. Nous nous croyons en droit de regarder comme vrai et comme acquis à la science tout fait qui n'est presque jamais démenti; voilà dans quel sens nous disons que, pendant le treizième siècle, l'ogive procède du triangle équilatéral, ou du moins qu'elle se rapproche, autant qu'il est possible, de ce type ; qu'au douzième elle ne l'atteint pas encore, et qu'au quatorzième elle tend à le dépasser. Quant au quinzième siècle, nous n'oserions pas désigner quelle est exactement ia forme de ses ogives : tantôt il les élargit outre mesure, tantôt il le

rélrécit. Dans cet âge de recherches et de raffinements, l'empire de la règle s'affaiblit, l'imagination semble gouverner seule : aussi cette époque n'est-elle fortement caractérisée que par son ornementation, tandis que ses proportions sont vagues, changeantes et difficiles à généraliser.

C'est donc dans les deux siècles précédents, et surtout dans le treizième, qu'il faut étudier le système de proportions du style vertical ; c'est là qu'il apparaît dans sa pureté, soumis à la discipline de la raison et aux lois d'une sévère harmonie. La forme systématique et régulière des ogives n'en est pas Tunique preuve ; elle n'est qu'une révélation partielle de l'ordre qui règne dans toutes les parties de l'édifice. Interrogez-les toutes, vous les trouverez également conséquentes et dérivant de principes communs. Nous n'avons pas la prétention toutefois de remonter jusqu'à la loi unique et souveraine qui doit résumer tous ces principes : nous sommes persuadés qu'elle existe; mais faut- il la chercher, comme quelques-uns le supposent, dans le point central du monument, c'èst-à-dire, quand il s'agit d'une église, dans l'intersection de la nef et des transsepts ? Est-ce le carré de cette partie centrale qui sert de base, de racine géométrique à toutes les autres parties de l'édifice , de telle sorte qu'on puisse en déduire non-seulement la hauteur des quatre grands piliers qui soutiennent les quatre ogives maîtresses, mais la forme de ces ogives elles-mêmes et enfin les proportions relatives de tous les autres piliers et de toutes les autres ogives dont se compose le monument? Ce sont là des solutions qui, toutes vraisemblables qu'elles puissent être, n'ont pas encore acquis un degré suffisant de certitude pour être scientifiquement admises. Nous

ÎÎOTRE-DAME DE NÔYON. Gl n'en avons pas éprouvé personellement la valeur par des expériences assez multipliées pour nous en porter garant.

Mais, sans nous élever jusqu'à ces problèmes, sans entrer dans ces régions encore mal explorées, contentons-nous de constater, preuves en mains et sur la foi des expériences les plus incontestables, qu'il existe dans tous les monuments, soit du treizième , soit du quatorzième siècle, une répétition constante des mêmes dispositions générales, et une certaine mesure moyenne applicable à toutes les parties principales de l'édifice. Cette démonstration doit suffire, car c'est là ce qui constitue et ce qui a toujours constitué un système de proportions.

Voyons maintenant s'il est vraiment impossible, comme on le prétend, de découvrir dans cette architecture la moindre trace d'un système de construction.

Sans doute, on peut trouver dans le moyen âge une longue période, la période du style à plein cintre, pendant laquelle l'art de construire devient un métier plutôt qu'un système. Mélange confus et barbare de méthodes antiques mal comprises, de traditions à demi perdues et de maladroites innovations, il mérite bien alors qu'on le prenne en pitié. C'est à peine si, vers le onzième siècle, on le voit commencer à suivre quelques règles fixes, à observer quelques principes constants. Mais lorsque apparaît l'ogive, et surtout lorsque son règne est devenu universel et exclusif, les vieilles méthodes, les procédés bâtards, disparaissent; l'art de la construction se transforme, se régularise et adopte systématiquement des méthodes inconnues jusque-là. A des effets nouveaux il faut des nouvelles causes. Ces formes verticales, sveltes, aiguës, ne II. 4

peuvent être produites î|ue par des combinaisons qui leur soient spécialement applicables. La coupe des pierres exige des calculs tout nouveaux : partout des angles saillants et rentrants, partout des tbrmes mixtil ignés; de là des difficultés sans nombre pourévider, pour ajuster, pour appareiller les matériaux : puis , à côté de ces nouveautés de détail , des principes généraux de statique et d'équilibre, également tout nouveaux, soit à cause de l'extrême élévation des édifices, eu égard à leur épaisseur, soit à cause de la délicatesse de leur support et de l'envahissement des parties vides sur les parties pleines. Une telle révolution dans la théorie pouvait-elle ' manquer d'en produire une dans ^la pratique? A défaut des preuves, le simple raisonnement défendrait d'en douter.

Qu'importe que les Romains aient employé des voûtes d'arête dans quelques-uns de leurs monuments, dans leurs thermes, par exemple? faut-il en conclure que les constructeurs des douzième et treizième siècles n'ont fait que copier les Romains, qu'ils ne sont que des compilateurs, et que, s'ils ont un système, ce système ne leur appartient pas? Comme si le mérite de l'invention était ici de la moindre conséquence. Oui, sans doute, les Romains ont fait des voûtes, d'autres peuples en ont fait avant eux, on en a probablement fait dès les temps les plus reculés; mais qu'on nous cite une époque, qu'on nous montre un pays où tous les édifices sans exception aient été surmontés de voûtes, où ces voûtes aient toutes été supportées non-seulement par des arêtes croisées, mais par des nervures saillantes, proéminentes et profondément évidées 5 leur base, où la maçonnerie, suspendue sur ces nervures, ait été aussi mince, aussi légère.

et disposée avec une telle hardiesse : c est dans ces détails d'exécution que consiste Foriginalité; c'est dans Funiversalitê de l'application que consiste le système. Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ce point. Que ceux qui ont étudié sérieusement la manière dont sont bâties les églises à ogive nous disent si elles sont Tœuvre du hasard et de la routine. C est là une de ces questions pratiques dont les hommes du métier sont les meilleurs juges. Qu'on les interroge ; nous nous en rapporterons aux tailleurs de pierre et aux moindres maçons. Demandez à ceux qui vont encore aujourd'hui, à l'issue de leur apprentissage, visiter la vis de Saint-Gilles en Provence; demandez-leur si ce célèbre ouvrage n'est pas construit d'après des règles et par des procédés complètement distincts de ceux qui ont fait élever et la maison carrée et les autres chefs-d'œuvre antiques du voisinage? Leur réponse vaudra mieux que toutes les dissertations.

11 ne reste donc plus à résoudre que ce dernier problème : existe-t-il dans l'architecture à ogive un système dé décoration?

Sur ce point, comme sur les deux autres, le savant auteur du Dictionnaire d'architecture n'admet pas même la controverse. Il y a, selon lui, chez tous les décorateurs du moyen âge manque absolu d'originalité et incapacité complète de rien imaginer qui leur appartienne ^ « L'ornement gothique, dit-il, n'est qu'une dégénération de l'ornement antique, tradition confuse et transposition incohérente de tous les éléments décoratifs des trois ordres grecs, oij les feuilles

* Dictionnaire historique (T architecture, 1. 1", p. 079, 2« col.

'du corinthien, les volutes de Fionique, les tores du dorique se trouvent compilés sans intention, sans choix, et exécutés sans art^. )) Et plus loin, en parlant de la décoration extérieure des églises : « Aucune sorte de goût ni de raison ne peut ni se rendre compte de cette décoration, ni même tenter de s'en définir l'idée. Tout ce qui en fait partie peut y être ou n'y être pas, peut occuper une place ou une autre place, sans qu'on sache ou qu'on puisse dire pourquoi ; tout y indique ce manque absolu de raison qui, ainsi que dans les objets de mode et de fantaisie, ne peut s'expliquer que par le hasard, qui n'explique rien ^. »

Nous comprenons jusqu'à un certain point que, lorsqu'il s'agit des proportions ou même delà construction, on se refuse à reconnaître un caractère régulier et systématique, non-seulement dans les œuvres du moyen âge en général, mais même dans celles des trois siècles où domine l'ogive. Pour distinguer les règles géométriques qui appartiennent exclusivement à ce style, de celles qui sont communes à toutes les architectures, pour apprécier les procédés pratiques que lui seul met en usage, il est nécessaire d'avoir étudié et comparé des monumenls qu'on regardait à peine il y a trente ans ; mais pour ce qui concerne l'ornementation, celle du style à ogive est tellement spéciale, tellement unique en son genre, qu'il semble impossible, même quand on n'a fait que l'entrevoir, d'en méconnaître l'originalité. Pour nous, loin d'être un plagiat et une œuvre de déraison, F ornementation du treizième siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées,

* Dictionnaire historique d'architecture, 1. 1", p. 674, 2^ coL ^Ibid., p. 677, 20 col.

NOTRE-DAME DE^NOYON. 65 les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses œuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques. Sans doute, il est une époque du moyen âge, celle qui s'écoule entre la chute du style antique et le triomphe du style à ogive, où la décoration architecturale n'est, en grande partie, qu'une imitation dégénérée de l'ornementation grecque et romaine. Bien que, pour être juste, il fallût au moins lui tenir compte des trésors d'imagination qu'elle mêle si souvent aux choses qu'elle imite, et de cet air de jeunesse et de nouveauté qu'elle répand sur les débris qu'elle emprunte, on peut reprocher, si Ton veut, à cette époque sa stérilité et ses compilations ; mais une fois Togive devenue maîtresse de bâtir, oii trouver, dans ces ornements tout nouveaux qu'elle fait éclore, la moindre trace d'imitation? Dans quel lieu, dans quel temps aurait-elle pris ses exemples? Nous n'hésitons pas à le dire, ces ornements apparaissent alors pour la première fois dans le domaine de l'art. Non-seulement ils ne reproduisent, ni de loin ni de près, les ornements antiques, mais ils sont faits, avec intention, dans un sentiment tout contraire. L'originalité, chez eux, va presque jusqu'à Taffectation. Quelques mots seulement pour en donner la preuve.

Les ornements dont se sert l'architecture peuvent être de deux sortes : tantôt ils consistent en ligures purement abstraites et géométriques, tantôt dans une imitation plus ou moins exacte d'objets naturels, tels que végétaux, pierreries, perlesj galons ou broderies. Dans l'un et l'autre cas, nous voyons le style à ogive, une fois parvenu à sa maturité, c'e^à-dire vers le commencement du treizième siècle, affecter de s'écarter et des traditions antiques et des exemples plus ré-

cents, soit de Tépoque à plein cintre, soit de l'époque de transition. Prenez tous les filets, toutes les moulures creuses ou saillantes, plates ou arrondies, qui décorent une construction du treizième siècle ; examinez la forme des arcs doubleaux, celle des nervures qui tapissent les piliers et les voûtes, vous trouverez partout des profils entièrement nouveaux. Dans les siècles précédents, les moulures, même les plus imparfaites et les plus grossières, vous laissent toujours apercevoir, comme à travers un verre trouble, le profil romain qu'on s'est proposé pour modèle : ici, au contraire, l'intention de chercher un type nouveau est manifeste. On ne se borne pas à modifier les formes anciennes, on en choisit qui n'ont jamais été employées, et on les exprime sans hésitation, sans mollesse, avec un accent hardi et novateur.

Ce genre d'innovation, il est vrai, ne saurait être parfaitement senti que par un œil exercé, tandis que tout le monde, au premier coup d'œil, appréciera ce qu'il y a de neuf dans les imitations d'objets naturels que le style à ogive emploie comme ornement. D'abord il n'imite presque exclusivement que des végétaux : plus d'oves, plus de perles, plus de raisde-cœin-, comme dans l'antique ; plus de têtes de clous, plus de pointes de diamants, plus de galons ni de broderies, comme au temps du plein cintre byzantin ou roman : Tornementalion devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout : au lieu d'idéaliser les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après nature , c'est la représentation exacte de certaines plantes, de

NOTRE-DAME DE NOYON. 67 certains feuillages qu*on fait exprimer à la pierre; enfin, on ne se contente pas d'adopter une nouvelle manière d'imiter les plantes et les feuillages, on en cherche les moLlcles, non plus en Orient ni sous le beau ciel de la Grèce ou de l'Italie, mais dans nos forêts et dans nos champs : c'est la feuille de chêne, la feuille de hêtre, c'est le lierre, le fraisier, la vigne vierge, la mauve, le houx, le chardon, la chicorée et tant d'autres plantes, toutes de notre sol et de notre climat, qui viennent couvrir les archivoltes et composer les chapiteaux.

Jamais ces végétaux modestes n'avaient reçu tant d'honneur : jamais architectes, avant le treizième siècle, n'avaient daigné chercher en eux un motif d'ornement. Le style antique les eût trouvés trop prosaïques. 11 ne s'adressait au règne végétal que pour orner les édifices les plus pompeux. L'ordre dorique n'en admettait pas l'emploi ; l'ionique les tolérait à peine et seulement dans la frise : le corinthien seul en faisait un abondant usage, mais comme tout, dans cet ordre, devait affecter un air de majesté, c'eût été un contre-sens que d'y introduire des feuillages sous leur forme simple et naturelle; quelque riche, quelque noble que fût, par elle-même, la feuille d'acanthe, il fallait la rendre plus riche et plus noble encore ; ajouter h la fermeté et à la fierté de ses formes, l'idéaliser, en un mot, pour la rendre digne de servir de support à ces somptueuses corniches et de couronnement à ces brillantes colonnes. Le même principe s'appliquait aux rinceaux et aux- enroulements aussi bien qu'aux chapiteaux. L'artiste, en les composant, s'inspirait du souvenir de certaines plantes, mais ce n'étaient pas ces plantes elles-mêmes qui sortaient de son ciseau. En un mot, l'antiquité, et après

elle l'époque bizantine et romane, quand elles ont appliqné la botanique à l'architecture, n'ont jamais connu qu'une botanique de convention, dont les modèles n'existent pas dans la nature.

C'est donc un changement complet, une Yêritable révolution que le système adopté par le treizième siècle. Nonseulement il reproduit avec une naïve fidélité les plantes sous leurs formes naturelles, mais il s'impose la loi de ne choisir ses modèles que dans la flore indigène. Ce dernier fait est de tous le plus significatif : il suffirait pour imprimer au style à ogive son véritable caractère, ce caractère essentiellement national qu'on chercherait vainement à lui contester. Quelle que soit l'origine de l'ogive elle-même, l'architecture qu'elle a fait naître chez nous est fille de nos climats et n'appartient qu'à eux : tous les autres styles que nous avons tour à tour adoptés, soit avant elle, soit après elle, ne sont que des fruits étrangers transplantés avec plus ou moins de succès; elle seule est sortie de notre propre séve, elle seule porte la marque de notre propre création. Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur cette idée : peut-être essayerons-nous ailleurs d'entrer dans les développements qu'elle comporte : il nous suffit en ce moment d'avoir établi que l'ornementation du style à ogive n'a rien emprunté, ni aux ornements antiques, ni à aucun autre genre d'ornements préexistants, et que ceux qui ne la connaissent pas peuvent seuls l'accuser de plagiat.

Quant au reproche de déraison, a-t-il plus de fondement? Evidemment il ne provient que d'une méprise entre deux époques. Il est bien vrai que, dans certaines sculptures by-

NOTRE-DAME DE NOYON. 69 zantines ou romanes, le caprice et la fantaisie dominent tellement, qu'il n'est pas toujours très-facile de leur trouver un sens raisonnable; peut-être est-il permis de dire de ces sculptures que « tout ce qui en fait partie peut y être ou n'y être pas, occuper une place ou une autre place, sans qu'on puisse dire pourquoi. )) Mais existe-t-il la moindre analogie entre ces sculptures et celles du treizième siècle? Autant les unes sont capricieuses et variées, autant les autres sont régulières, nous oserions presque dire uniformes. Voyez les chapiteaux d'une église à plein cintre, il n'y en a pas deux qui se ressemblent : ils diffèrent non-seulement par la décoration, mais par la forme et paj* les dimensions ; dans une église à ogives, au contraire, dans une église du treizième siècle, tous les chapiteaux sont conçus d'après un même type, dans un même esprit. Suivez des yeux ces longues files de piliers, vous les trouverez tous couronnés de même; les feuillages qui serpentent autour des chapiteaux peuvent varier quelquefois, ce n'est là qu'un détail accessoire ; mais la hauteur, la largeur, la forme générale, ne changent pas; vous retrouvez le même caractère , le même accent , le môme profil dans le chapiteau, non-seulement de chaque pilier, mais encore de chaque colonne, de chaque colonnette, ou du moindre fuseau.

Il en est de même des bases; leur régularité répond à celle des chapiteaux. Les voûtes elles-mêmes, quelle que soit la variété de leurs décorations, ne présentent jamais que des combinaisons qui se répètent avec ordre et symétrie. Quoi de plus raisonnable et de mieux motivé que les nervures croisées des treizième et quatorzième siècles? Si, vers la fin du

quinzième, l'amour des tours de force engendre des complications presque inintelligililes, ce n'est pas au système à ogive alors expirant, qu'il est juste de les imputer.

Enfin, quant aux façades et aux extérieurs d'église, est-il vrai qu'aucune « espèce de goût ni de raison ne puisse s'en rendre compte? Ces contre-forts et ces arcs-boutanls, qu'on veut nous donner comme d'informes échafaudages, produisent-ils donc un effet si confus et si désordonné n'ajoutentils pas au monument une ampleur pyramidale qui contraste merveilleusement avec la légèreté purement verticale de la décoration intérieure? Le chevet de Notre-Dame de Paris auraitil cet aspect grandiose, s'élèverait-il si noblement à l'extré. mité de cette île; ne semblerait-il pas maigre, étroit et fragile, sans les majestueux supports qui l'entourent de toutes parts? Ces prétendues aberrations ne sont donc que d'habiles et ingénieux calculs. Ce qui est vrai du chevet de Notre-Dame de Paris l'est également du portail de Notre-Dame de Reims. Cette richesse somptueuse des façades, oii l'on dit que la raison se perd, cesse d'être une énigme quand on sait en pénétrer le sens, quand, au lieu de s'arrêter à quelques défauts de symétrie matérielle, on s'élève jusqu'à la signification symbolique de ces grandes compositions, quand on cherche l'harmonie générale cachée sous leur brillante variété.

Enfin, ce n'est pas assez d'être originale, méthodique et régulière, l'ornementation du style à ogive revêt à chacune de ses phases une physionomie tellement tranchée, qu'avec une étude, même légère, on peut, à la vue des monuments, reconnaître, presque à coup sûr, à laquelle de ces phases ils appartiennent, et constater approximativement leur âge. Les

NOTRE-DAME DE NOYON. 71 caractères distinctifs de ces diverses phases, bien qu'ils ne consistent que dans des nuances, sont cependant plus facilement appréciables que dans toutes les autres architectures, y compris, nous le disons sans hésiter, Tarchitecture classique elle-même. L'ornementation du treizième siècle se distingue de celle du quatorzième ou du quinzième au moyen d'indications plus précises que celles qui servent à classer chronologiquement la décoration des édifices antiques : aussi est-on moins exposé à prendre pour une œuvre de saint Louis un monument sculpté sous Charles V qu'à confondre une construction du temps d'Auguste avec un édifice de l'époque des Antonins.

Mais nous ne saurions le dire trop haut, tout ce qu'on vient de lire ne s'apphque à l'architecture à ogive que dans le nord de l'Europe, depuis la Loire jusqu'au Danube. Si vous sortez de ce terrain, les règles s'évanouissent, vous marchez d'exception en exception. C'est faute de s'être prémuni contre cette cause d'erreur que l'illustre critique dont nous avons cité les paroles, et beaucoup d'autres savants esprits, ont méconnu les faits les plus incontestables, et, qu'on nous permette de le dire, nié jusqu'à l'évidence. C'est le gothique du Midi, le gothique d'Italie surtout, qui leur a fait prendre le change, qui a troublé leur jugement. Sans doute ils ont raison, jamais en Italie, à aucune époque du moyen âge, il ne s'est formé un art de bâtir qui reposât sur des principes, qui se gouvernât avec la rigoureuse précision d'un système. L'antique abâtardi n*a pas cessé d'y régner un seul jour, et n'a cédé la place qu'à l'antique régénéré. Ouverte à toutes les importations étrangères, l'Italie ne s'en est jamais approprié syslé-

matiquement aucune. L'Orienl lui a transmis ses brillantes fantaisies, le Nord son ogive; mais ces semences exotiques ont changé de nature en germant dans un sol tout sillonné de fondations romaines. Aussi, qu'est-ce que l'ogive en Italie? qu est-ce que l'architecture qui emprunte cette forme? Une compilation, le nom est juste, un composé des éléments les^ plus divers et les plus hétérogènes. Grâce à la beauté des matériaux, à la poésie du climat et à un reste du génie de l'antiquité, ces œuvres bâtardes ont quelquefois l'aspect le plus séduisant. Les églises de Sienne et d'Orvieto nous éblouissent par l'élégance et l'éclat des détails; mais Toeil a beau s'y plaire, l'esprit n'y trouve rien qui le satisfasse entièrement : il cherche vainement le principe, le régulateur qui a dirigé l'artiste, il ne voit qu'un amalgame de traditions antiques mal comprises et d'innovations avortées. Cette indécision, ce tâtonnement, excluent toute idée de système. Peu importe donc la grandeur et le charme de quelques-unes de ses œuvres, rarchitecture du moyen âge en Italie ne fut jamais qu'un art de décadence, un art sans lois, sans règle, sans méthode.

Aussi , quand Brunelleschi vint fouiller les ruines de Rome antique pour en exhumer un système d'architecture, il accomplissait une œuvre nécessaire, il comblait une place laissée vide depuis mille ans. Sa patrie n'avait pas de système d'architecture, il lui en donnait un. Chez nous, au contraire, fiorissait, vers la même époque; un système déjà dans sa puissance, et qui ne demandait qu'à croître et à prospérer, nous n'avions pas besoin d'un Brunelleschi en France; il ne fallait que la paix et la richesse, point d'Anglais, point de

NOTRE-DAME DE NOYON. 73 Bourguignons ! Sans ces deux siècles d'oppression, de destruction et de misères, le systèn)e national aurait paisiblement et glorieusement accompli ses destinées, au lieu de tomber brusquement dans une décadence anticipée, suivie d'une renaissance dont les gracieux chefs-d'œuvre ne sauraient ftiire oublier l'origine étrangère et la dangereuse influence.

N'abordons pas ici des idées que nous ne pouvons tout au plus qu'indiquer, et qu'il nous suffise d'avoir montré comment les hommes du plus haut savoir, habitués à n'étudier l'art qu'en Italie, ne connaissant la France que pour l'avoir traversée, s' occupant encore moins de l'Angleterre et de l'Allemagne, sont nécessairement conduits, par de fausses analogies, aux erreurs que nous avons signalées. Pour eux, le moyen âge est partout ce qu'il est au delà des Alpes, c'està-dire une époque de décadence qui se continue sans interruption jusqu'au jour de la renaissance classique; et comme l'introduction de l'ogive en Italie ne fit qu'augmenter la confusion, le pêle-mêle de tous les styles qui s'y heurtaient en désordre depuis plusieurs siècles, ils en concluent que partout comme en Italie l'époque dite gothique fut l'apogée de la décadence ^

Nous avons répondu d'avance à cette conclusion. Non, l'architecture du treizième siècle, dans le nord de l'Europe, n'est pas la continuation de la décadence; elle en est le terme. Sa seule ressemblance avec la décadence consiste à

* « Héritière de tous les abus, de tous les mélanges dont les siècles de barbarie furent témoins, l'architecture gothique ne fait qu'achever l'œuvre de destruction avec un surcroît de désordre et d'insignifiance. » (Dict. hist. d'arch., t. II, p. 675.)

il. 5 •

S affranchir comme elle des règles de l'antiquité ; mais pourquoi s'en affranchit-elle? Pour obéir à des règles nouvelles. Dans ces siècles profanes, au contraire, qui brisèrent l'entablement antique et firent asseoir à sa place, sur le tailloir de la colonne, Tarcade, qui jusque-là s'était respectueusement abritée sous l'architrave, pourquoi violail-on le noble et harmonieux système inventé par les Grecs ? Etait-ce pour substituer à son principe fondamental un principe différent? Non, c'était pour le pilaisir brutal d'altérer ce qti'on ne pouvait plus ni corhprcndre ni reproduire. Et vous voudriez comparer cet acte de décrépitude et d'ignorance à l'œuvre de résurrection, de jeunesse et d'enthousiasme qui s'accomplit chez nous au treizième siècle !

Nous terminerons ici cette digression déjà trop longue; résumons-la seulement en quelques mots.

Une classification chronologique des monuments du moyen âge, en France, n'est pas une œuvre chimérique.

Les bases de cette classification sont jetées, il ne s'agit que d'achever ce qui est commencé. Seulement, toutes les époques ne se sont pas jusqu'ici également bien prêtées aux investigations de la science.

Ainsi, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à l'apparition des premières ogives, la classification semble à peine ébauchée, tant elle est vague et générale ; les deux derniers siècles de cette longue période présentent seuls un peu de précision et de clarté.

Depuis la naissance de l'ogive jusqu'à la fin de l'époque de transition, robscuritè redouble, la science hésite, et l'hypothèse et le roman se donnent libre carrière.

NOTRE-DAME DE NOYON. 75 Mais, à partir du jour où l'ogive devient souveraine, une ère nouvelle commence : Tordre et la i égidarité d'un système donnent à la classification chronologique des fondements solides et sûrs ; l'observation scientifique suit des jalons certains ; des indications précises ne permettent plus de se méprendre sur la moindre nuance, sur le moindre détail; chaque édifice nous raconte lui-même son histoire, et, eût-il été bâti à dix reprises différentes pendant ces trois siècles, il nous laisserait clairement apercevoir où commence et où finit chacune des phases de sa construction.

C'est là ce que nous voulions établir. C'est pour obtenir cette démonstration que nous avions un moment quitté notre sujet.

Retournons maintenant à Notre-Dame de Noyon.

l'église NOTRE-DAME DE NOYON PEUT-ELLE ÊTRE ANTÉRIEURE ou POSTÉRIEURE AU DOUZIÈME SIÈCLE?

Si l'incendie du 21 juillet 1295 eût été aussi violent qiie le prétendent les archives de Longpont, si toutes les églises de Noyon, à l'exception de la petite paroisse de Saint-Pierre et de la chapelle des Templiers, eussent été réduites en cendres, la cathédrale ne pourrait avoir été reconstruite que vers les dernières années du treizième siècle, ou même au com-

mencement du siècle suivant, et son architecture porterait nécessairement les caractères du style du quatorzième siècle, car, dans la plupart des monuments de l'Ile-de-France et de la Picardie, les innovations de détail qui constituent ce style commencent à apparaître un peu avant Tan 1300, vers la première moitié du règne de Philippe le Bel. Or, il n'existe, dans toute la cathédrale de Noyon, que deux échantillons très-peu importants du style du quatorzième siècle, c'est à savoir la décoration appliquée sur les jamhages des trois portes qui mettent en communication le porche occidental avec la nef de l'église, et les deux contreforts ou éperons qui soutiennent la façade de ce porche. Le porche lui-même paraît appartenir au treizième siècle ; les contreforts, au contraire, sont évidemment ajoutés après coup; ils ne font pas corps avec la maçonnerie du porche ; les assises des deux constructions ne se raccordent pas, il n'y a pas adhérence, et, enfin, les colonnettes placées dans les angles, les bases et les chapiteaux de ces colonnettes, et toute la décoration de la partie supérieure, sont dans le goût du quatorzième siècle le mieux caractérisé. Quant aux jambages des portes, leur décoration, aujourd'hui toute mutilée, mais qui laisse encore apercevoir des traces de coloration trèsvisibles et des feuillages de lierre et de groseiller sculptés avec une étonnante finesse, ne consiste qu'en une sorte de ^ placage incrusté dans la masse d'une maçonnerie évidemment plus ancienne.

Il est à présumer que l'incendie de 1293 porta prmcipalement ses ravages de ce côté de l'édifice ; qu'il n'ébranla ni les clochers ni l'église elle-même, mais qu'il endommagea

les portes de la nef, et le porche placé devant ces portes; que, pour réparer le désastre, on refit en placage et dans le goût du temps la décoration des portes, et qu'enfin, pour prévenir la chute du porche, on éleva ces deux éperons si forts et si saillants. Cette conjecture est confirmée par le passage suivant, d'une bulle du pape Boniface VIII, en date du 17 juillet 1294 : qiwd qiixdampars Noviomensis ecclesix, cum claustro et capitula^ ac ornamentis^ fiierat casu miserabili concremata^. Le pape, comme on voit, n'est pas d'accord avec les moines de Longpont; il ne parle pas d'un embrasement total, mais seulement d'un incendie partiel, et il indique même par ces mots, cum claustro et capituloy le côté de l'église qui dut être particulièrement endommagé. En effet, la salle du chapitre et une des galeries du cloître sont précisément situées dans le voisinage du porche. Il nous semble donc, hors de doute que l'église ne fut atteinte que dans sa partie occidentale, et nous croyons que, même dans cette partie, si le feu dévora le mobilier, les ornements, les tapisseries, les vitraux, il ne fit qu'endommager la maçonnerie, et ne donna lieu qu'à de simples réparations ; celles du porche sont seules apparentes aujourd'hui parce qu'elles furent sans doute les plus considérables. Quant à la salle du chapitre, elle ne dut être également que restaurée : ses profils sont

* Celte bulle a pour objet d'autoriser le doyen et le chapitre de liloyon à mettre à exécution un statut qui obligeait chaque nouveau chanoine à faire don au chapitre d'une chappe de la valeur de dix francs. Ce statut, intitulé « De cappâ sericâ a novo canonico solvenda, » fut arrêté en chapitre l'an 1288, cinq ans avant l'incendie, et pour toute vautre cause que le besoin de réparer l'église. Mais le pape, en le conliraiant, prit pour motif le désastre survenu l'année précédente.

trop ferines, son ornementation trop mâle et trop accentuée, pour qu'elle ne date pas du milieu du treizième siècle. Il est plus difficile, à l'égard du cloître, de se prononcer avec certitude : il peut sans doute avoir été reconstruit après l'incendie, mais il conserve sous tant d'aspects le cachet pur du » treizième siècle, que, malgré ce dessin rayonnant et ces formes un peu compliquées, nous penchons à croire que sa construction peut être antérieure de quelques années à 1293.

Ainsi voilà un premier point éclairci : non-seulement l'église entière n'a pas été incendiée, mais celles de ses parlies qui ont subi Taction du feu n'ont pas toutes été reconstruites, et n*ont exigé que des travaux de réparation, d'où il suit que ce n'est ni au quatorzième siècle ni à la fin du treizième qu'il faut attribuer ce qui subsiste encore aujourd'hui de Tancienne cathédrale de Noyon.

Serait-ce au treizième siècle lui-même? et, par exemple, peut-on supposer qu'après l'incendie de 1238 des travaux de reconstruction générale auraient été entrepris? Nous parlons de reconstruction générale, parce que, comme nous l'avons déjà fait observer, l'édifice entier étant homogène et appartenant â un même style, il ne peut êlre question de reconstructions partielles et successives, mais seulement d'une réédification complète, faite en un seul coup, et achevée tout au plus en un demi-siècle. Or il serait extraordinaire que ce fût l'incendie de 1238 qui eût été l'occasion de cette réédification. Rien ne prouve, comme nous l'avons dit, qu'il ait causé de grands ravages : le petit nombre d'auteurs qui en font mention ne le cite qu'en passant et sans lui attribuer la

moindre gravité. On peut donc supposer que la solidité de l'édifice n'en fut pas compromise. Mais, indépendamment de cette présomption, d'autres raisons plus lôrtesnous donnent l'assurance que la reconstruction de la cathédrale ne date pas de cette époque. D'abord il eût été sans exemple, en 1258 et surtout dans cette partie de la France, d'admettre, même par fantaisie et comme exception, l'emploi de Tare à plein cintre ; à plus forte raison n'aurait-on pas construit, d'après ce type abandonné, la presque totalité des ouvertures à l'extérieur de l'église et au dedans toutes celles des étages supérieurs. Les transsepts arrondis, tradition du style à plein cintre, qu'on retrouve si rarement, même à l'époque de transition, n'auraient jamais été tolérés après 1238, pas plus que les colonnes annelées, telles que celles qui s'élèvent dans le chœur et à l'entrée de la nef de Noyon, pas plus que Talter' nance d'un support cylindrique et d'un pilier multiple, ancienne combinaison qui avait disparu sans retour dès la fin du douzième siècle.

Ces raisons, ou plutôt ces faits, sont, selon nous, sans réplique. Ainsi la cathédrale de Noyon n'a pas plus été construite au milieu du treizième siècle qu'au quatorzième, nous pouvons l'affimer avec une égale certitude.

Nous n avons donc plus de choix ; il ne re^te que les incendies de 1131 et de 1152 qui puissent avoir rendu nécessaire la reconstruction de la cathédrale.

Mais ne va-t-on pas nous demander pourquoi nous supposons que ces deux incendies, et plus particulièrement le premier, ont détruit l'édifice de fond en comble? La seule raison que nous en ayons donnée jusqu'ici, c'est que les historiens

nous Tattestent ; or, nous venons de voir qu'en pareille matière les témoignages historiques ne sont guère infaillibles; nous venons de démontrer, malgré les attestations d'archivistes contèmporains, que le fameux incendie de 1293 avait dû nécessairement épargner la presque totalité de Téghse : pourquoi n'en serait-il pas de même du désastre de 1131 ? pourquoi le vieux monument n'aurait -il pas résisté aux flammes? pourquoi ne serait-ce pas lui que nous aurions devant les yeux?

Notre réponse est bien simple : la même raison qui ne nous a pas permis de croire au récit des moines de Longpont nous force d'ajouter foi aux paroles de Guillaume de Nangis et à celles de tous les chroniqueurs qui ont parlé de l'incendie de H31 . Dans les deux cas, c'est le caractère de l'architecture qui détermine notre conviction, c'est lui qui nous faitaffirmer que l'édifice ne peut être ni antérieur, ni de beaucoup postérieur au douzième siècle.

Mais n'avons-nous pas dit que l'époque de transition (et c'est au douzième siècle que ce nom est généralement donné) n'était encore qu'imparfaitement étudiée; que ses caractères constitutifs ne pouvaient pas être définis avec la même préci-sion que ceux de l'époque du style à ogive proprement dit, c'est-à-dire des treizième, quatorzième et quinzième siècles? Dès lors quels indices certains , quel moyen de contrôle la vue des monuments peut-elle nous fournir? de quel droit pouvons-nous rejeter ou accepter le témoignage des historiens?

Qu'on nous permette de distinguer ce qui est encore vague jet obscur dans l'époque de transition, et ce qui peut, au con-

traire, être éclairci jusqu'à révidence , et 1 on verra qu'il existe des signes assez nombreux et assez bàrs pour déterminer que tel monument est ou n'est pas de ceux que cette époque a dû voir construire.

Cette nouvelle disgression ne nous écarte pas de notre but, puisque, en essayant ces recherches sur la cathédrale de Noyon nous nous proposions avant tout, sinon de résoudre, du moins de poser nettement les questions principales que soulève encore l'époque de transition.

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