‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 21 sur 31 · L'ÉGLISE SAINT-CUNIBERT A COLOGNE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE SAINT-CUNIBERT A COLOGNE

et le jaune y dominent; au soleil levant, cette abside semble étinceler d'émeraudes. Une galerie à deux étages règne inté> rieurement autour : elle se compose de cinq arcades disposées circulairement, et dont chacune s*appuie sur un faisceau de trois colonnes accouplées, couronnées par des chapiteaux à feuilles de chêne fouillés avec élégance et entièrement dorés. C'est encore dans cette partie de l'éghse qu'à l'intérieur le travail est le plus déhcat. La partie écroulée, au contraire, non-seulement ne renfermait intérieurement ni vitraux précieux, ni détails d'architecture remarquables, mais avait en dehors une apparence massive, et je ne sais quoi de lourd et de négligé.

Le style en était bâtard, indécis; on y voyait l'empreinte évidente de l'hésitation et du tâtonnement. 11 semble donc que, s'il fallail qu'unt des deux moitiés de' l'édifice fut sacrifiée, le hasard ne pouvait mieux faire que de choisir le côté occidental. L'artiste, à coup sûr, sera de cet avis; mais l'archéologue pensera autrement peut-être. C'était précisément l'indécision du style qui donnait un grand prix à cette partie de 1 église qui n'existe plus. Construite dans les premières années du treizième siècle, en 1295, elle portait déjà quelques-uns des caractères du goût qui commençait alors à naître, mêlés à tous les procédés de construction du goût qui s'éteignait. C'était, en un mot, un monument de transition, et ces monuments, en général assez rares, le sont particulièrement à Cologne. Il y a bien quelques triées du mélange des deux styles dans le second étage de \a grande rotonde octogone de Saint-Géréon et dans quelques parties de Saiut- Séverin ; mais ce ne sont, dans ces édifices, que des acci-

dents partiels, tandis que toute la partie occidentale de ^Saiut-Cunibert était, depuis le haut jusqu'en bas, un monument de transition.

Pour peu qu'on ait jeté les yeux sur Fhistoire du moyen âge, on connaît cette grande et merveilleuse révolution de l'architecture dont la dernière moitié du douzième siècle et le commencement du treizième ont été témoins. L'époque varie selon les heux ; mais, dans quelque coin de l'Europe que ce soit, surtout de l'Europe septentrionale, il fut un jour où quiconque dut construire une porte ou une fenêtre, au lieu de l'arrondir en arcade semi-circulaire comme avaient fait ses pères, s'avisa de la terminer en pointe. Deux quarts de cercle convergents par un bout et divergents par l'autre, Togive, en un mot, fut tout à coup et partout substituée à l'antique plein cintre. Depuis les jours de la splendeur de Rome, le plein cintre avait régné dans tout l'Occident sans rivalité, sans, contradiction, mais non pourtant sans variété. L'arcade des anciennes basiliques d'Italie n'est pas la niême aux différents siècles; elle se distingue essentiellement, soit par ses ornements et ses proportions, soit par son aspect général, de celles des Arabes de Cordoue; enfin il existe des nuances sensibles même entre les diverses architectures à plein cintre de nos diverses provinces : ainsi, nonseulement il est aisé de distinguer le caractère normand, par exemple, du caractère saxon ; mais il est une différence ^ntra le plein cintre d'Auvergne et celui du Poitou. Or, quel était au treizième siècle et aux époques antérieures le caractère du plein cintre à Cologne? 11 était tout oriental, tout grec, tout byzantin. Cologne, qui, dès son origine, fut une colo-

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nie, ainsi que l'indique son nom, et dont les habitants conservent encore aujourd'hui un dialecte et des visages qui leur donnent en Allemagne un air d'étrangers, Cologne, maîtresse du commerce du Rhin, succursale de Venise, grand bazar du Nord, n'avait pas attendu les croisades pour entrer en relation avec l'Orient. Les hommes et les mœurs du Levant y avaient pris demeure; il n'est pas besoin, pour s'en convaincre, de lire au coin de quelques murailles ces mots : Griechen-Platz, Griechen-Marckt, Griechen-Strasse. Entrez à Cologne un jour de soleil, et voyez, dès l'approche des remparts, briller sur cette immense cité les toits plats de ces élégants minarets, et ces belles rotondes octogones qui s'élèvent au centre de toutes les églises. Eh quoi ! pas un clocher ! pas un toit pointu! Où donc est le Nord? où donc est la Germanie? Passez au pied de Saint-Géréon, n'est-ce pas Sainte-Sophie que vous croyez voir? Et celte église des Saints-Apôtres, et cette Sainte-Marie du Capitole, n'est-ce pas Mahomet qu'on doit y adorer? N'attendez- vous pas que le muezzin s'en vienne du haut de ces petites tours vous crier r4ieure de la prière? D'après la forme de ces toits, il ne doit jamais neiger dans ce pays. Et ces maisons crénelées et terminées en terrasse, d'oii viennent-elles? que font- elles 15, si nous ne sommes à Malte ou à Jérusalem? Enfin, pour compléfer l'illusion, il n'y a pas jusqu'à cette pierre de strass, doit tous ces monuments sont construits, qui, par sa teinte douce et blonde, ne reproduise exactement l'aspect des murailles d'Orient.

Mais si, pour mieux jouir du spectacle de cette colonie byzantine, de ces rotondes, de ces minarets, vous fnmchig-

ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, sez cet immense pont de bateaux qui tremble sous vos pas, et que du petit port de Deutz vous tourniez vos regards vers la ville, qu'apercevez-vous à votre droite, non loin du bord du fleuve? quelle est cette masse immense qui s'élève audessus de toutes les maisons, sombre, noirâtre, hérissée d'une forêt de petites tours pointues et couvertes de dentelle? La main des fées semble avoir découpé ces broderies et taillé ces fuseaux de pierre ; c'est une merveille, c'est le Dôme, c'est la fameuse cathédrale. A la bonne heure, voilà le Nord, voilà la Germanie : la neige et les frimas peuvent tomber sur ces aiguilles ; la couleur de ces grandes pierres de taille ne fait pas rêver un soleil éternel ; elle est sombre et sévère comme le chmat. Eh bien, n'est-il pas étrange que lorsque vous êtes à Cologne, sur le sol d'Allemagne, vous n'aperceviez qu'un seul modèle de cette architecture toute allemande ou au moins toute septentrionale? A grand'peine trouvez-vous çà et là par la ville quelques petits clochetons pointus, quelques fenêtres à ogives : ce sont des essais timides et la plupart inachevés. Entouré de ces douze églises orientales, ce Dôme a l'air d'un étranger, et pourtant il est chez lui, sur sa terre natale. Ses piliers, pour la plupart tronqués, attendent en vain des arceaux et des voûtes ; ses tours sont à peine sorties de terre, tandis que les autres monuments, ses rivaux, sont complets et achevés. En un mot, le style oriental semble s'être établi et avoir régné à Cologne sans contradiction et sans effort; au lieu que le style allemand, quoiqu'il y ait ébauché une merveille, paraît ne s'y être introduit qu'à force de combats, et n'avoir jamais régné paisiblement.

L'ÉGLISE SAINT-CUNIBERT A COLOGNE. 525 L'histoire de l'archileclure religieuse au treizième siècle explique cette bizarrerie, mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces détails. Peu nous importe même que le Dôme soit inachevé, il n'en est pas moins un des chefs-d'œuvre de Tarchitecture à ogives, un des chefs-d'œuvre du treizième siècle, qui fut Fâge d'or de cette architecture. Or, comme il se trouve placé en face d'églises qui, de leur côté, sont des modèles très-purs de l'architecture des onzième et douzième siècles, il en résulte le spectacle le plus frappant, le plus instructif et en même temps le plus commode qu'on puisse désirer quand on étudie les révolutions de l'art ; car d'un seul coup d'œil, pour ainsi dire, les deux âges, les deux systèmes vous sont révélés.

Mais pour compléter ce spectacle on sent de quel secours serait un monument qui, n'appartenant précisément ni au douzième ni au treizième siècle, et n'étant décidément ni oriental ni germain, viendrait servir de lien aux deux antipodes, et représenter l'époque de la transition. Or, telle était cette partie occidentale de Saint-Cunibert qui vient de s'écrouler si malheureusement. L'ogive s'y montrait partout, et pourtant le monument n'avait rien de svelte, rien d'élancé, rien en un mot qui nécessitât l'emploi de l'ogive. On sentait qu'elle y avait été admise par concession en quelque sorte, et par des gens qui ne soupçonnaient pas encore tons les moyens d'effet, toutes les ressources qu'on pouvait tirer de cette découverte. Tandis que l'architecte du Dôme, pour réaliser son système de construction aérienne et de découpures délicates, se vit obligé de cherclier dans les moniagues voisines une carnùic de pienes de taille, l'ar-

cliitecte de Saint-Cunibert s'était contenté tout bonnement de la vieille et classique j ierre de strass. Aussi ses ogives n'avaient-elles d'autres ornements, d'autres cadres, qu'un ou deux bourrelets bien lourds qui se traînaieni péniblement sur la muraille comme de gros serpents. La tour avait aussi cela de particulier qu'elle était unique, et qu'elle s'élevait perpendiculairement au-dessus du milieu de la façade, disposition qu'on ne trouve dans aucune église byzantine de Cologne, et qui est devenue par la suite celle d'un grand nombre d'églises pendant les quatorzième et quinzième siècles, surtout en Flandre. Enfin un porche, faisant saillie au dehors, et soutenu par des colonnettes. coupées au milieu par un gros anneau ou bourrelet, offrait un autre essai, qui plus tard fat reproduit souvent et avec bonheur. Ces rudiments informes, ces grossières tentatives d'un goût qui s'ignore, et qui doit un jour s'élever à la pureté, à la perfection, et enfanter des merveilles inexplicables, sont assurément d'un grand intérêt pour la science et pour l'art. Aussi ne saurionsnous trop regretter la perte d'un tel monument, unique en son genre dans une ville qui est le musée de l'architecture du moyen âge.

Au reste, Cologne a dû, depuis trente ans, s'accoutumer à être ainsi dépouillée de ses richesses architecturales. Ce n'est pas toujours l'hiver, ni même la vétusté de ses monuments qui les lui enlève ; ses magistrats se chargent volontiers de ce soin. On ne fait guère un pas dans Cologne sans qu'on ne vous montre la place où fut une église, et l'on ne manque pas de vous faire remarquer quelle jolie promenade plantée d'arbres ta ville a gagnée par cette démolition. 11 en

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est de même à Liège et en général dans les villes qui furent longtemps soumises au gouvernement temporel d'un évêqiie. Les églises y avaient poussé partout, et les officiers municipaux, héritiers de l'évêque, se font maintenant un devoir de les mettre en coupes réglées. Avant 1802, il y avait à Cologne douze ou quinze églises de plus qu'aujourd'hui, toutes d'une grande beauté et quelques-unes d'un type fort rare. En remontant de quelques siècles dans le passé, c'est 365 églises que l'on comptait dans la ville, du moins au dire de la chronique de Cologne.

Les remparts sont assez vastes pour que ce nombre, à la rigueur, ne soit pas exagéré. Les habitants pouvaient donc, s'ils aimaient la variété, se procurer le plaisir d'entendre chaque jour la messe dans une nouvelle église. Depuis Hélène, la mère de Constantin, jusqu'à Plectrude, la femme de Pépin, depuis sainte Ursule et ses onze mille vierges jusqu'à Marie de Médicis, tout le monde en vérité voulut bâtir à Cologne des églises ou des chapelles. Et de toute celte forêt de temples il n'en subsiste plus aujourd'hui que vingt ou plutôt dix-neuf, puisque le pauvre Saint-Cunibert ne doit plus compter désormais ou ne compter du moins que pour une moitié.

Ce n'est pas seulement l'archéologie qui souffre de sa chute : l'aspect pittoresque de la ville y perdra quelque chose. On voyait cette grande tour s'élever à l'extrémité du port, comme un phare, pour signaler l'approche de. la ville aux voyageurs ; et, quand le soleil s'était couché derrière la cité, et qu'il ne colorait plus ni les aiguilles du Dôme, ni les minarets de Saint-Martin, on aimait à voir la tour de ir. 19

Saint-Cunibert briller encore à son sommet de l'éclat d'un dernier rayon, et projeter longtemps sa grande ombre sur les eaux bruyantes du fleuve.

Depuis plus de trente ans que ces lignes sont écrites il s'est manifesté en Allemagne comme en France une grande ardeur pour la conservation et la restauration des monuments historiques. Nous avons revu l'église Saint-Cunibert presque entièrement relevée de ses ruines et prêle à reparaître dans son état primitif. Les travaux de décoration demandaient encore quelques années, mais les grandes constructions étaient entièrement achevées. La manière dont celte restauration a été conçue et conduite nous a semblé en tous points digne d éloges.

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