LES MONUMENTS HISTORIQUES
EXTRAIT d'un RAPPORT ADRESSÉ AU MINISTRE DK l'iNTÉRIEUR EN 1851 , SUR LES MONUMENTS DES DÉPARTEMENTS DE l'oISE, de l'aISNE, DE LA MARNE, DU NORD ET DU PAS-DE-CALAIS.)
Cette partie de notre territoire est à coup sûr la plus anciennement française. C'est dans les plaines de Cambrai que les Francs commencèrent leur conquête ; c'est aux portes de Soissons que les Romains livrèrent leur dernier combat. Ce coin de terre fut la demeure de plusieurs rois de la première race ; il servit de refuge aux derniers rois de la seconde. C'est là que s'est assise pour la première fois la nation franque ; c'est là que s'est formé plus tard le noyau de la nation française.
Sur ce terrain tout mérovingien, pour ainsi dire, sufsislet-il encore quelques constructions contemporaines des premiers siècles de la conquête, ou4out au moins antérieures à Tan 1000? Je n'en ai point trouvé.
Et cependant une époque encore plus éloignée, celle de la domination romaine, a laissé dans ces ( outrées d'assez nombreux vestiges. Sans parler d'un arc de triomphe qu'on voit à Reims, enclavé dans le rempart près de la Porte-Mars, monument mutilé, mais remarquab/e encore par les débris de son ancienne richesse et par des fragments de sculpture assez bien conservés ^, sans parler, dis-je, de cet arc de triomphe, on trouve, dans le département voisin, à Vermand, près de Saint- Quentin, et à Saint-Thomas, près de laon, des camps romains encore très-apparents * ; on en compte au moins quatre dans le département de la Somme ^. A Soissons, en creusant les nouveaux fossés qui entourent la ville, on rencontre à chaque pas des constructions romaines ^; à Famars il
* Voyez, dans le grand ouvrage de M. le comte de Laborde, sur les monuments de la France, plusieurs dessins de cet arc de triomphe, en n'oubli.ant pas toutefois que la gravure le rajeunit un peu trop. Quoique la pierre ait encore une teinte Irès-blonde, on sent sa vétusté par je ne sais quoi d'inégal et de raboteux à l'œil. Néanmoins les deux morceaux de sculpture les plus remarquables sont d'une belle conservation : ce sont deux bas-reliefs encadrés dans d'élégants caissons, et placés en voussoirs sous les petites portes latérales; runreprésériteLéda et Jupiter; l'autre, Romulus et Rémus.
* Voyez, sur ces deux camps romains, les dissertations de M; de Vismes, et l'extrait d'une notice sur les monuments du département de l'Aisne, inséré dans l'Annuaire du département, année 1822. Cette notice contient encontre des données intéressantes sur les moites ou tombelles, sur les voies et chaussées, et enfin sur les monnaies et mxdaill$s antiques qui se trouvent en abondance dans le département.
^ Ces camps sont placés dans la vallée de la Somme, à Liercourt, à Létoile, à Tirancourt et à Roye. Voyez la dissertation de M. le comte d'Âllouville, sur les camps romains de la Somme, in-4°, 1828,
3 Depuis mon passage à Soissons, on a découvert, en creusant les fossés, un groupe en marbre blanc, composé dô deux figures plus
a suffi de remuer un peu la terre pour découvrir des sculptures et même des peintures fort mtéressautes ; on en trouvel'ait également à Bavay, sur toute la rive de l'Écaillon, et en général dans presque tout le département du Nord, ancien pays des Nerviens, cette peuplade qui résista si vaillamment
grandes que nature. « Le personnage principal est couvert d'une tunique à manches longues, arrêtée par une ceinture ou cordon très-simple, et d'un manteau qui est retenu sur l'épaule droite par une agrafe; Tes jambes sont nues, les pieds chaussés d'un brodequin ou bottine terminée par une sorte de retroussis et fendue sur le cou-de-picd. La tête et le bras gauche manquent; il ne paraît pas qu'ils* fissent partie de la niasse comme le reste du groupe; ils étaient fixés par des goujons en fer. Le second personnage est un enfant de douze à treize ans, couvert d'un manteau agrafé sur l'épaule droité; les bras, les jambes et le torse sont nus, les pieds chaussés de sandales : la tête et le bras droit manquent. »
M. Gencourt, architecte de la ville de Soissons, qui me transmet ces détails, ajoute que ce groupe porte des traces de colorage. Une sorte de galon ou bracelet, peint d'un bleu d'azur éclatant, entoure le haut du bras de la figure principale. Ce fait confirme ce que de récentes expériences ont déjà prouvé relativement à l'emploi fréquent que les anciens faisaient de la couleur sur leurs monuments de pierre et de marbre.
iV. D. Ce groupe est aujourd'hui au musée du Louvre. Il représente, à n'en pas douter, un des fils de Niobé et cet autre personnage connu sous le nom du pédagogue, qiH fait partie des fameuses statues conservées à Florence sous le nom de Niobides. Avant la découverte du groupe de Soissons on se rendait difficilement compte de la pose et du mouvement de ce personnage, parce qu'à Florence il est isolé, tandis que, pour réaliser la pensée première de l'artiste, il faut évidemnieiit le grouper avec un des jeunes gens, ce qui donne alors un pendant à la Niobé serrant une de ses filles entre ses bras.
Ainsi ces deux statues trouvées à Soissons, bien qu'elles ne soient que des copies et qu'elles n'appartiennent pas à une très-bonne époque, sont d'un grand intérêt par les révélations qu'elles nous fournissent sur une des œuvres les plus estimées de la statuaire antique.
à César. Ainsi les premiers conquérants ont laissé des traces qui subsistant encore ; les seconds, au contraire, n'ont rien construit qui ait survécu; et cependant, s'il est un lieu de France oii Ton puisse s'attendre à tromer des antiquités mérovingiennes, c'est assurément celui-là. Or, non-seulement je suis certain de n'avoir rien rencontré de mérovingien, niais j'ai également la conviction de n'avoir vu aucune construction carlovingienne d'une date certaine et de quelque importance, quoique la tradition décore de ce nom plusieurs monuments qui, à n'en pas douter, ont été élevés sous la troisième race.
Ainsi, la cathédrale de Noyon, quelque vétusté qu'on lui attribue, ne contient pas, du moins hors de terre, un seul pan de mur qui soit antérieur au douzième siècle. Les parties les plus anciennes de l'église, telles que les grandes arcades du chœur, les transsepts, et quelques fenêtres extérieures, appartiennent peut-être au commencement de ce siècle : le reste est de la fin, ou même en grande partie du treizième.
A Soissons, Saint-Pierre-à-I' Assaut, qu'on veut faire passer, je crois, pour un temple antique, est tout simplement l'apside d'une chapelle ou petite église dont la nef a été détruite. On peut dire à coup sûr qu'elle a été élevée vers le milieu du douzième siècle; elle porte les caractères de cette époque les plus incontestables. Sa couverture primitive en pierres, conservée en partie, contribue peut-être à lui donner un certain air de monument antique, d'où sera provenue la tradition qui la fait si vieille.
Saint-Remi de Reims conserve encore quelques fragments à 'peine apparents de sa première reconstruction de 1041, mais il est impossible d'y rien trouver quj remonte au delà.
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. r,3l Il en est de même de Saint-Martin de Laon * : ses parties les plus anciennes, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur, sont évidemment du douzième siècle.
Les deux seuls monuments sur lesquels la controverse serait peut-être jusqu'à un certain point admissible, sont : la tour dite de Louis Outremer , à Laon, et la crypte de l'ancienne église de l'abbaye de Saint-Médard, à Soissons. Cette tour de Laon a tant de rapport avec celles qu'on élevait aux onzième et douzième siècles, qu'on est d'abord tenté de la supposer de l'une de ces deux époques; mais, d'un autre côté, on n'a pas de bien fortes raisons pour nier qu'elle soit du temps de Louis d'Outremer, c'est-à-dire, de l'an 936 environ. Complètement découronnée, et privée de tout accessoire de sculpture, il est fort difficile de deviner son âge : quoi qu'il en soit, elle prodait un effet très-pittoresque dans la ville, et il est à regretter que le conseil municipal médite sa démolition^.
Quant au souterrain de Saint-Médard, la tradition veut nonseulement qu'il ait appartenu à l'église qui fut témoin de la captivité de Louis le Débonnaire, mais que Chilpéric, et, à ce que je crois, son fils Clotliaire, y aient été enterrés. On vous montre deux niches sous lesquelles reposaient les deux rois avant la Révolution. Or ces deux niches ont été sculptées, bien certainement, au plus tôt vers le douzième siècle. Mais,
* Je dois citer aussi un fragment d'une autre église de Saint-Martin, à Laon, sur la place de la Cathédrale, à gauche. Ce petit bâtiment, qui sert aujourd'hui d'écurie, est remarquable par une corniche composée d'un rang de grosses têtes de clous, soutenues par des modillons ou masques sculptés avec une extrême grossièreté. Je ne serais pas éloigné de croire que ce fût un ouvrage du neuvième ou dixième siècle.
* Le fait est accompli ; la tour n'existe plus.
une lois mise de côté la fable du tombeau de Gliilpéric, fautil en conclure que le reste de la crypte ne soit pas antérieur au douzième siècle? C'est ce dont il est permis de douter. Ce grand caveau est si simple, si régulier, ses murs sont tellement à angle droit, sans un fdet, sans une moulure, qu'on y trouve beaucoup d'analogie, sinon avec les constructions des Romains, dû moins avec celles qu'on peut supposer avoir été en usage dans les premiers siècles de la conquête. D'un autre côté pourtant, cette crypte se termine par cinq absides, et communique à l'église supérieure par deux escaliers qui n existent plus, mais dont on voit la place, et qui correspondaient aux collatéraux de Téglise. Cette disposition n'est pas très-primitive, et pourrait même faire penser que la crypte, quoique fort ancienne, est postérieure à l'an 1000. Au reste, les mêmes incertitudes ne sauraient s'élever à l'égard d*un autre souterrain qu'on vous montre à Saint-Médard, et qu'on prétend avoir servi de cachot à Louis le Débonnaire : on va même jusqu'à vous faire lire sur la muraille des vers écrits de la main du prisonnier. Par malheur les voûtes du cachot sont à ogive, et les vers en langue d'oil. A moins d'avoir vécu deux à trois cents ans après sa mort, le pauvre Louis le Débonnaire n'a certes pas plus habité le cachot qu'il n*a écrit les vers .
Ainsi, en résumé, cette partie du sol de la vieille France conserve bien encore quelques fragments de l'époque romaine ; mais les monuments des deux premières races en ont complètement disparu; soit que les constructions de cette époque, en général mal conçues, peu solides, et assez souvent en bois, n'aient pu résister aux attaques du temps
MONUMEINTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 535 et des hommes, soient qu'elles aient été trop peu multipliées, surtout vers la fin du neuvième el durant le dixième siècle, pour qu'il en soit parvenu quelque chose jusqu'à nous.
Ce qui m'étonne, c'est de n'avoir pas trouvé à me dédommager sur le siècle suivant. Je ne vois guère que Saiiit- Remi de Reims et quelques églises de village qui m'aient offert des fragments de constructions du onzième siècle ; et pourtant, à partir de Tau 1000, le besoin de bâtir se répandit dans la chrétienté comme nue fièvre généreuse : il fallut tout reconstruire, tout remettre à neuf. D'un autre côté, les constructions commencèrent à devenir moins informes et plus durables. Le pays dont nous parlons échappa-t-il donc à la passion commune, ou bien des causes accidentelles ont-elles fait disparaître les édifices de cette époque? Je ne sais; mais, quoi qu'il en soit, le onzième siècle est presque muet aujourd'hui dans ces contrées.' ' Ce n'est guère que le douzième qui commence à donner signe de vie. J'ai trouvé à Soissons, derrière une échoppe, dans la rue du Saint-Esprit, deux arcades à plein-cintre merveilleusement sculptées, unique débris de Tancienne église de l'abbaye Notre-Dame, et l'un des plus beaux modèles que j'aie encore rencontrés de ce goût oriental, de ce style byzantin ou, si l'on veut roman qui, dès avant ia première
* L'histoire de rarchitecture en Occident, depuis le sixième siècle jusqu'à la fin du douzième, est, engrande partie, l'histoire desimporlalions successives du goût qui régnait durant cette période en Grèce et sur tout le littoral de la Méditerranée, depuis Constanlinople jusqu'à Alexandrie Ces importations, plus ou moins heureuses, plus ou moins bien accueillies, selon les temps et les lieux, oifrcnt un spectacle plein de
croisade, vint se naturaliser avec plus ou moins de bonheur dans rOccident. Les Grecs d'Ionie n'ont peut-être rien sculpté d'un goût plus spirituel, plus capricieux et à la fois plus régulier, que ce§ deux arcades. La petite église de Saint- Pierre, située vis-à-vis, quoique moins finement décovariété, et d'un attrait tout dramatique. Partout où il y a un fleuve à remonter, partout où vous voyez richesse chez les peuples ou génie chez le souverain, vous pouvez être surs que le goût exotique fait de rapides progrès; partout, au contraire, où les communicati(5ns sont difficiles, et où, en guise de commerce et de prospérité, " il y a ténèbres et misère, l'art de bâtir reste soumis aux vieilles habitudes romaines, modifiées par les dispositions grossières des Barbares. De là vient que, dans une même contrée, le goût oriental paraît et disparaît tour à tour, selon que les circonstances le chassent ou l'appellent ; et, par exemple en France, il est à peu près ignoré au sixième siècle, tandis que, vers la même époque, il commence à poindre en Italie, sous les auspices des exarques de Ravenne. Plus tard, au contraire, banni d'Italie par la barbarie des Lombards, il est accueilli en France par Charlemagne; il s'y éteint peu à peu après la mort de ce grand homme, et fait place, vers le dixième siècle, à un système bâtard et grossier; tandis que, sur la fin du même siècle, on le voit fleurir avec éclat en Allemagne, sous l'empire des Othons. Mais un événement immense vient mettre un terme à ces oscillations c l'Europe tout entière, riche ou pauvre, éclairée ou barbare, se précipite vers l'Orient; entre les moindres villes, entre les moindres villages et Constantinople, il s'établit tout à coup un chemin incessamment couvert de voyageurs. De ce moment, c*est-à-dire à partir du onzième siècle, le règne du goût oriental n'est plus local et accidentel, il devient universel. Toutefois, dans chaque contrée, chez chaque peuple ou il est accueilli, il se modifie plus ou moins : ainsi, les Normands n'en prennent que certains caractères, et rejettent les autres; il en est de même dans nos provinces du midi, dans celles du centre, dans les pays arrosés par le Rhin ; partout quelques modilications de détail, et comme un cachet particulier pour chaque localité.
Quant à un autre style d'architecture qu'on est peut-être plus accoutumé à entendre appeler oriental, le style à ogive (improprement dit ^(?//îi<7a^], j'essaierai aussi à démontrer qu'il n'est rien moins qu'oriental.
rée, est encore un exemple agréable de cette architecture du douzième siècle : il n'en reste debout que le portail et une petite partie de la nef; ajoutez à ces deux fragments la chapelle de Sain t-Pierre-à-l' Assaut, également à Soissons, puis à Laon une assez grande partie de Téglise Saint-Martin S
et qu'au contraire il est essentiellement indigène, et n'a eu d'autre patrie que les contrées d'Occident qui l'ont vu fleurir. C'est encore un admirable chapitre dans nos annales, que l'histoire de cette nouvelle architecture! Son origine, sa formation, ses progrès, c'est l'origine, la formation, les progrès de presque toute l'Europe moderne, du douzième au seizième siècle, depuis Louis VII jusqu'à Louis XII. Elle est née des mêmes circonstances, elle s'est développée d'après les mêmes lois que tout ce qui est né, que tout ce qui s'est développé alors en Occident, langues, peuples, états, institutions; elle préside au réveil du moyen âge, comme l'architecture à plein-cintre assiste à son sommeil. Son principe est dans l'émancipation, dans la liberté, dans l'esprit d'association et de commme, dans des sentiments tout indigènes et tout nationaux; elleest bourgeoise, et,deplus,cUeest française, anglaise, teutonique, etc.: l'autre, au contraire, est exotique et sacerdotale; elle nait du dogme et non du sol, de la foi et non des mœurs; elle règne par droit de conquête ecclésiastique; elle n'a d'autre principe, d'autres racines que l'Église et les canons. Aussi les architectes, qui sont-ils? ici des moines, rien que des moines ou des gens d'église ; là des laïques, des />'û!//CA-maçons.
Je sens tout ce qu'il y a de vague et d'incomplet dans de telles explications. Il faudrait de longs développements, aussi bien pour tracer l'histoire du style à ogives que pour suivre les migrations dû style qui l'a précédé. Mais, je le répète, c'est sur notre sol même qu'il faut chercher les eauses sociales et physiques qui ont donné naissance à ce grand et beau système de l'ogive. Ce n'est pas que plusieurs éléments de ce système, et peut-être l'ogive elle-même, ne soient des exportations d'Orient; mais il n'en faut rien conclure pour la véritable origine du système, car autre chose est un système, autre chose les matériaux souvent épars et incohérents dont il est construit.
* Sauf le portail et la première fenêtre de la nef attenante au portail, 'l'église Saint-Martin est, à l extérieur, complètement à plein-cintre. Les fenêtres ont cela de particulier, qu'elles sont extrêmement allon-
le petit portail de l'église Saint-Maurice à Reims celui
gées ; elles ont au moins trois fois et demi plus de hauteur que de largeur. Tout le long de la nef, règne sous le toit une corniche fort remarquable par la simplicité, par la netteté et le nerf de l'exécution : elle se compose, en partant du haut, de deux filets creux trèsminces surmontant un cordon à damiers creux et pleins, lequel court entre deux filets saillants; puis vient une plate-bande unie qui sert de repos, puis un filet ereux très-mince, puis enfin des modillons dont la grosseur est d'environ moitié du reste de la corniche. Ces modillions sont tous varfés et représentent des fleurs, des nœuds, des rosaces, et quelques têtes d'animaux, mais en petit nombre; ils sont sculptés avec une fermeté et une précision singulières.
Quant aux fenêtres, elles sont tout simplement entourées d'un tore ou boudin de moyenne grosseur, surmonté de deux filets creux. Ce cordon est continu d'une fenêtre à l'autre.
Le transsept sud porte des traces du style de transition : c'est un mélange de pleins-cintres et d'ogives presque insensibles. On y voit aussi une rosace à jour, composée de petits arcs plein-cintre rayonnant vers le centre.
Enfin l'abside se termine carrément et par un fronton; on y retrouve Ici même corniche et les mêmes fenêtres que sur les nmrs de la nef. On l'a percée, et l'on y a pratiqué une grande fenêtre ogive dans des temps plus modernes
L'intérieur est d'une extrême simplicité; il n'y a ni galerie ni colonnettes. Les arcades qui séparent la nef des collatéraux sont à ogive, et les fenêtres supérieures à plein cintre (ce sont celles qu'on aperçoit extérieurement) . Une grande colonne engagée, tout unie et sans anneaux, ilanquée de deux petites colonnes annelées, file le long des piliers carrés jusqu^aux combles. Cette disposition est simple et belle. Malheureusement l'église est entièrement revêtue d'un épais badigeon blanc et jaune, qui alourdit et altère toutes ses proportions.
* Il y a, dans cette petite église, des parties d'une construction fort grossière et probablement beaucoup plus ancienne que le portail ; ce senties deux arcades de la nef les plus proches du chœur. En examinant les murs extérieurs qui correspondent à ces arcades, on reconnaît un choix et un arrangement de matériaux tout autre et beaucoup plus incorrect que dans le rcijte de i'éghse. Quant au portail, il est assez
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 357 de l'église de Coucy-le-Château ^ et enfin plusieurs églises de village à l'entour de Soissons ^, et vous aurez à peu près tout ce qui reste, dans ce pays, du commencement et du milieu du douzième siècle. Sa dernière moitié et les premières années du treizième ont laissé des traces bien plus nombreuses, et c'est même en monuments de cette période, époque de la transition du plein-cintre à l'ogive, que consiste presque toute la richesse architecturale du pays. Je ne parle ici que du département de l'Aisne et de la partie de l'Oise et de la Marne que j'ai visitée; car, quant au Pasde-Calais et au Nord, non-seulement il n'y est pas question de monuments de transition, mais ceux du treizième
insignifiant, et d'un travail fort ordinaire : peut-être appartient-il plutôt au onzième siècle qu'au douzième.
* Ce petit portail est aulremeut intéressant que celui de Saint-Maurice : il est à coup sûr du douzième siècle; le caractère des colonnettes, des petites arcades, et d'autres détails en donnent la preuve certaine. Le motif en est simple et l'exécution assez soignée. D'abord une large porte appuyée sur des colonnes en retraite, et surmontée de deux larges tores, l'un sculpté, l'autre uni ; au-dessus, une fenêtre beaucoup moins large et beaucoup plus haute que la porte; le plein-cintre repose sur deux longues colonnes annelées; les chapitaux et les filets sont de bon goût. Au-dessus de cette grande fenêtre, une jolie petite galerie aveugle, composée de colonnettes supportant six arcades en trèfle déployé; enfin, pour remplir le fronton aigu qui s'élève au-dessus de la petite galerie, une rosace très-simple ou plutôt un trèfle à trois lobes, encadré circulairement d'abord par un zigzag normand, ensuite par Uéi large tore revêtu d'une tresse à jour.
2 Celles de Courcelles, de Vaux-Rezis, etc. Dans cette dernière, les chapitaux qui supportent la retombée des voûtes d'arête du chœur sont extrêmement remarquables; le dessin en est à la fois sévère et capricieux. Il serait difficile d'assigner une date exacte à ces chapiteaux, mais ils peuvent être antérieurs au douzième siècle.
siècle j sont tout à fait inconnus ^ : à peine çà et là quelques ruines du quatorzième, et pas un seul édifice entier dont la construction remonte au delà de 1500 ou tout au plus de i 450. Généralement parlant, un édifice de cent cinquante ans est, dans ce pays, une sorte de rareté. Les hommes y sont trop nombreux, trop riches, trop industrieux, pour que le sol ne change pas de face sous leurs mains toutes les deux ou trois générations : la fièvre de reconstruire règne là en permanence. •
Mais, pour en revenir aux départements de TAisne, de l'Oise et de la Marne, on y trouve, comme je viens de le dire, un assez grand nombre de monuments de transition. Les uns appartiennent à la fin du douzième siècle, et offrent un mélange intéressant de pleins-cintres et d^ogives; les autres, construits dans les premières années du treizième, sont totalement à- ogives, mais doivent encore être rangés parmi les monuments de transition, soit parce que les ogives conservent, dans leurs proportions et dans leurs moulures, un certain sentiment robuste et massif, soit parce qu'il règne encore, dans tous les accessoires sculptés, je ne sais quel reflet du style précédent. Au nombre des derniers, j'ai surtout remarqué la partie inférieure de Saint-Jean-des-Vignes, à
* Il existe cependant à Saint-Venant, près d'IIazebrouck et de Bélhuno, une église qui est, dit-on fort ancienne. On y voit un bnptistère sur lequel est sculptée, de la manière la plus barbare, une histoire complète de la passion. Ce monument, que je n'ai pu voir et dont je ne juge que d'après un dessein qu'on m'a montré à Douai, et très-probablement du dixième ou du neuvième siècle; il est d'un type trop grossier pour appartenir soit au onzième siècle, soit à l'époque de Charlemagne.
SoissonsS 1^ cathédrale de Senlis, le chœur de Saint-Jacques, à Compiègne, et l'église Saint-lved, à Braisiie; parmi les autres, il faut placer Saint-Remi de Reims, la cathédrale de Noyon, Saint-Martin de Laon, et une charmante église de village à Tracy, près de Noyon.
Ce petit monument mérite une attention toute particulière. Il est à peu près inconnu, et c*esi presque à titre de découverte que j'en parle. On ne peut s'imaginer un travail plus suave et plus hardi, des proportions plus parfaites. L'ogive s*y montre, mais à peine sensihlc et entourée de ce cortège d'ornements et de zigzag qui n'accompagnent d'ordinaire que le plein-cintre fleuri. Il y a d'ailleurs, dans l'église, des parties purement à plein-cintre.
Ces parties sont l'abside, le portail et la muraille qui soutient le comble de la nef du côté du nord. C'est là ce qu'il y a de plus ancien dans l'église. On doit en faire remonter la construction au onzième siècle ou aux premiers temps du douzième. La tour qui flanque l'abside au nord, et ({ui probablement avait jadis son pendant au midi, aura été bâtie plus tard, vers la dernière moitié du douzième siècle. Quant à tout le reste de l'église, c'est au moins 250 ans après la
* A partir de la plate-forme qui les sépare, les deux clochers ont été construits an quinzième siècle. L'œil le moins exercé reconnaît la différence des doux styles. Rien de si lourd, de si plat que la sominito de ces clochers; on n'a pas même eu l'attention de les faire semblables • vous diriez des visages et des bustes presque difrornies eu tés sur des corps élégants, gracieux et admirablement proportionnés. En effet, jusqu'à cette plate-forme, la disposition, le dessin et les ornements de cette façade sont du goût le plus parfait, de l'exécution la plus dédélicate.
tour (de 1400 à 1500) que la construction en a été faite*.
Il faut signaler cette petite église comme œuvre d'art, et comme preuve que cette élégante architecture qui, au douzième siècle, florissait sur les bords du Rhin, avait aussi pénétré en Picardie, et y était cultivée avec plus de finesse peut-être, sinon avec autant de grandiose et de majesté, qu'en Normandie. On peut dire que l'église de Tracy a plus
* A l'intérieur, il ne subsiste de la primitive église que trois piliers carrés surmontés de petites corniches profillées en équerre et ornées de larges têtes de clou évidées. Ces piliers donnent naissance à trois arcs plein-cintre d'un motif très-pur, qui soutiennent la muraille sur laquelle repose, du côté du nord, le toit principal de la nel'. Quant au collatéral qui caphe en partie cette muraille extérieurement, il est du quinzième siècle.
Au-dessous de ce toit règne une corniche composée de modillons très-bien sculptés, représentant des têtes d'hommes et d'animaux, liés les uns aux autres par de gros boudins brisés à angle droit, et formant cet ornement connu sous le nom de grecque. Ce même boudin grec et ces mêmes modillons'sculptés régnent également sous le toit de l'abside, moins élevé de plusieurs pieds que celui de la nef.
L'abside est éclairée par trois fenêtres à plein-cintre, liées entre elles par un ruban de têtes de clou. Ce cordon file à mi^hauleur de chaque fenêtre, et va rejoindre en ligne droite la fenêtre suivante, qu'il enveloppe aussi jusqu'à mi-hauteur, et ainsi de suite.
Quant à la tour, qui est la perle de l'église, il est impossible de la décrire: il faut la voir pour en sentir le charme et l'extrême élégance. C'est une justesse de proportions et de sentiments qui enchante; un vrai bijou dans le genre fleuri. La disposition en est des plus heureuses : 1° un soubassement tout uni, carré, et plus élevé que l'abside qui lui est contiguë; 2* un rang de modillons sculptés et liés, comme ceux de la nef et de l'abside, par un boudin, mais (Jemi-circulaire et non plus à angle droit; S*» au-dessus de la rangée de modillons, deux grandes fenêtres accouplées sur chaque face ; l'ogive à peine sentie, mais l'arcade étroite; le tore robuste et pourtant jéger; les colonnettes d'une heureuse proportion, et terminées par des figures de monstres et de
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 341 d'analogie avec le style de la Normand!? qu'avec celui des bords du Rhin ; mais elle en diffère pourtant en plusieurs points, notamment par la forme octogone de la tour et la pente peu inclinée du toit : or, il n'est pas sans intérêt de remarquer que, sur ce terrain intermédiaire entre Caen et Cologne, un goût pour ainsi dire intermédiaire se fût introduit. Plusieurs autres observations m'ont confirmé ce fait ^.
chimères en guise de chapiteaux. Dans renfoncement dûs arcades, un gros Uoudin en zigzag terminé par un chapiteau. Cette espèce de colonne à hâtons rompus, terminant la série des profils dont se compose diaque arcade, est de l'effet le plus piquant. Mais ce n'est pas tout : la tour, jusque-là carrée, devient tout à coup octogone; aux quatre grandes douhles arcades en succèdent huit, moins hautes, mais plus légères, plus ornées et plus brillantes encore. Un nouveau cordon de modillons sculptés les sépare des premières; de plus, elles sont légèrement en retraite, de sorte que la tour va en s'amincissant à mesure qu^elle grandit; et comme il y a un ressaut entre le premier et le second étage, on a voulu l'épargner à Tœil et lui ménager une transition, en plaçant sur les angles de la plate-forme carrée qui termine le premier étage, des figures d'anges aux ailes déployées ; de ces quatre ligures il en reste encore deux qui produisent à peu près le même efiet que les acrotères sur les frontons des temples grecs.
Enfin les huit arcades sont couronnées par un troisième cordon de modillons sculptés qui supportent un toit de pierre, cône octogone trèspeu inchné.
Dans l'intérieur de l'église, on remarque une grande cuvette en pierre, de forme octogone, reposant sur quatre courtes colonnettes à longues griffes; c'est un baptistère qui date du treizième siècle, ou peut-être de la fin du douzième. Les huit faces portent chacune un écusson effacé. A côté de la cuvette principale, en est une autre plus petite sur un -socle octogone, et servant de déversoir à la première. De tels morceaux, assez commun en Angleterre, sont en France d'une extrême rareté. (Voyez plus haut, page 338, ce qui est dit ea note du baptistère de Saint-Yenanl).
* Ainsi, par exemple, les modillons ou corbeaux, si communs en
J'ai rapporté quelques dessins de l'église de Tracy, exécutés rapidement, mais avec esprit, par M. Ramée, jeune architecte qui voyageait avec moi. J'ai pris en outre un assez grand nombre de notes sur les détails de la construction : mais ce n'est pas assez ; il y aurait un ouvrage spécial à composer sur ce petit chef-d'œuvre.
Si nous sortons maintenant des monuments de transition, si nous passons à l'architecture du treizième siècle, c'està-dire, à la perfection du style à ogive, l'intérieur de la grande et belle cathédrale de Reims m'en a offert le modèle le plus achevé. Les avis peuvent différer sur la beauté du portail et des tours. Les uns peuvent désirer plus de simplicité, les autres peuvent trouver dans cette éclatante richesse le type du genre : mais quant à l'intérieur, il n'y a pas de controverse possible : rien ne peut être préféré au vaisseau de Reims. En entrant sous ces voûtes si pures, si merveilleusement proportionnées, on reconnaît un grand système parvenu à son point de maturité, à son idéal : c'est le Parthénonde notre architecture nationale.
J'ai trouvé peu d'édifices du quatorzième siècle. L'église de Saint-Bertin, à Saint-Omer, était peut-être une des créations, les plus remarquables de ce style élégant, mais déjà moins sévère, moins imposant que celui du siècle précédent : par malheur l'église de Saint-Bertin est à moitié dé- Normandie, sont tout à fait inconnus surles bords du Rhin; eni^icardie, vous en rencontrez quelques exemples. Mais en revanche la disposition générale et l'exécution des ornements sculptés que vous trouvez eu Picardie rappellent beaucoup plus ceux des bords du Rhin que ceux de la Normandie.
MOÎSUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 545 molie. Le cloître de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, que je crois aussi en partie du quatorzième siècle, est également en ruine, et, comme je le dirai tout à l'heure, menacé d'une • démolition prochaine.
^ Le quinzième siècle, au contraire, se montre pour ainsi dire à chaque pas. Ce ne sont point, en général, des monuments entiers, mais des fragments de monument, des restaurations, des raccommodages. Sur ce théâtre de nos longues guerres avec les Anglais, les éditices publics ont dû pendant près d'un siècle cruellement souffrir : aussi, dès que le pays fut libre, se mit-on de toute part à les réparer : de là ces reprises du quinzième siècle que j'ai rencontrées dans presque toutes les églises.
Le petit nombre d'anciens hôtels de ville qui subsistent encore dans ces divers départements, sont aussi tous de cette époque. J'en ai compté six, savoir : ceux de Compiègne, de Noyon, de Saint-Quentin, de Douai, d'Arras et de Saint-Omer. Ce dernier doit être en grande partie du quatorzième siècle; mais tous les autres appartiennent au quinzième ou aux premières années du seizième. Dans cette portion de la France, comme dans tout le reste de l'Europe septentrionale, le caractère de cette architecture du quinzième siècle est une profusion presque folle de festons et de découpures; profusion de détail, d'oii résulte la lourdeur de Tensemble. En somme, de brillantes qualités, mais plus de défauts que de quahtés. Je dois pourtant signaler quelques échantillons de ce style qui m'ont paru d'une rare élégance et d'une exécution éblouissante ; entre autres le portail latéral (sud) de Saint-Remi, construit par Charles VllI, et une
m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.