partie intérieure d'un des transsepts (sud) de \c. cathédrale
de Saint-Quentin, exécuté par ordre de Louis XI.
Quant au seizième siècle proprement dit, je Tai cherché vainement. Il y a pourtant, à ce que je crois, dans le déparlement de l'Aisne, plusieurs châteaux de cette épocjue, tels que Cœuvres, et quelques autres, que la mauvaise saison ne m'a pas permis de voir. Les seuls fragments du style de la renaissance que j'ai trouvés sur mon passage, sont quelques décorations de chapelles, quelques balustrades ou jubés d'église ; je dois noter aussi le petit portail assez gracieux de Saint-Remi, à Laon, et une charmante petite galerie en ruine attenante à ce cloître de Saint: Jean-des-Vignes de Soissons, dont je parlais tout à l'heure.
Telles sont les observations générales qu'on peut faire sur le nombre et sur le caractère des monuments d'architecture que j'ai visités. La sculpture et la peinture méritent à leur tour un examen particulier.
Je sais qu'aux yeux de bien des gens qui font autorité, c'est un singulier paradoxe que de parler sérieusement de la sculpture du moyen âge. A les en croire, depuis les Antonins jusqu'à François il n'a pas été question de sculpture en Europe, et les statuaires n'ont été que des maçons incultes et grossiers. Il suffit pourtant d'avoir des yeux et un peu de bonne foi pour faire justice de ce préjugé, et pour reconnaître qu'au sortir des siècles de pure barbarie, il s'est élevé, dans le moyen âge, une grande et belle école de sculpture, héritière des procédés et même du style de l'art antique, quoique toute moderne dans son esprit et dans ses effets, et qui, comme toutes les écoles, a eu ses phases et ses révolu-
lions, c'est-à-dire son enfance, sa maturité et sa décadence.
Par malheur les monuments de la sculpture sont encore plus fragiles que ceux de l'architecture. Les guerres de religion et nos tourmentes révolutionnaires ont laissé debout quelques édifices, elles n'ont presque point épargné de statues; et, d'ailleurs, ces statues n^eussent-elles pas représenté des personnages religieux et des sujets sacrés, de combien d'autres chances de destruction n'étaient-elles point entourées! Non-seulement elles étaient sculptées en pierre, souvent en pierre friable ou poreuse, mais on les plaçait plutôt en dehors qu'au dedans de l'église, du côté du portail ; et, par conséquent, le vent d'ouest, la pluie, la grêle, et, dans l'été, la mousse et les lichens, tout devait contribuer à les altérer, à les ronger peu à peu. Aussi faut-il s'estimer heureux quand le hasard vous fait découvrir dans un coin bien abrité, et où les coups de marteau n'ont pu atteindre, quelques fragments de cette noble et belle sculpture.
Ce plaisir, cette bonne fortune, j'en ai joui à Reims. Une partie du portail de la cathédrale exigeant quelques réparations, un échafaudage a été dressé jusqu'à mi-hauteur de la façade : je suis monté sur cet échafaudage, et, dans les enfoncements des ogives, des festons et autres ornements architectoniques, j'ai trouvé une profusion de bas-reliefs et de statues dont le style, le caractère et l'expression m'ont causé l'admiration la plus vive. Le costume, aussi bien que le genre du travail, annonce que ces figures sont du treizième siècle, l'âge d'or de notre sculpture nationale ; et, grâce à la manière dont elles ont été abritées, elles sont presque toutes dans un état parfait de conservation.
A moins d'être monté sur cet échafaudage, il est impossible de se douter de l'existence de ces chefs-d œuvre; iJ sont à une si grande hauteur que, du bas de l'édifice, c'est à peine s'ils sont visibles. Dans la partie inférieure de la façade, il y a bien aussi des statues, mais elles ne sont guère propres à faire soupçonner celles que la vue ne peut atteindre , A très-peu d'exceptions près, elles ont été restaurées ou refaites par des ouvriers médiocres, au quinzième siècle et à d'autres époques. 11 en est même beaucoup qui datent du sacre de Louis XVI.
Ce serait donc à la fois réhabiliter les auteurs de ce beau monument et la grande époque qui le vit élever, que de faire connaître au public, au moins par échantillon, quelles étaient les véritables sculptures de la cathédrale de Reims et du treizième siècle. Dans celte intention, j'ai prié M. Sérurier, l'architecte chargé de la restauration de la façade, de ne point faire enlever l'échafaudage avant le printemps, quoique les travaux soient termines, et j'ai demandé la permission, de faire mouler un certain nombre de ces bas-reliefs et statues. Je ne sache pas d'autre manière d'en donner une image vraiment fidèle. Le dessin le plus exact pourrait être accusé de supercherie; on sera forcé de se rendre à la vue d'une empreinte, d'une contre-épreuve, d'un simple fac-similé.
Ce que je propose, ne serait ni bien difficile, ni bien coûteux : il suffirait d'envoyer à Reims deux ouvriers mouleurs, intelligents et actifs; en quelques semaines ils auraient pris des creux des morceaux les plus remarquables. Les exemplaires qu'on en tirerait serait déposés au
Musée, à Técole des Beaux -Arts et dan? les écoles de dessin des départements. Cette innovation aurait, je crois, les meilleurs effets : car l'ignorance de ce style national et l'étude exclusive de Tantique, quelque beau, quelque pur qu'il soit, sont assurément cause, au moins en partie, de ce caractère abstrait et monotone qui, parmi nous, a déparé souvent les productions de la statuaire.
C'est un vrai service à rendre à l'art que de tirer de Toubli ces morceaux de sculpture, qui, une fois l'échafaudage enlevé, ne pourront plus être étudiés de longtemps. Je ne sais même par quel miracle ils ont été conservés, car cette façade a subi, voilà bientôt quarante ans, unemutilation plus barbare que toutes celles que le protestantisme ou l'irréligion lui avaient déjà fait souffrir. MM. les architectes et décorateurs chargés de faire les apprêts du sacre de Charles X, firent suspendre aux deux tours des cordes à nœuds, et cinq ou six maçons, attachés à ces cordes, furent chargés d'abattre à grands coups de masses toutes les têtes de saints qu'ils pourraient atteindre ^ On craignait que, le canon et les cris de fête ébranlant l'atmosphère, ces têtes ne vinssent à tomber sur celle du monarque au moment où il entrerait dans l'église. Grâce à ce raffinement de précautions, de nombreux fragments de sculpture vinrent se briser sur le pavé. Les habitants ramassèrent celles qui n'étaient pas trop défigu-
* Ce fait, qui paraît incroyablje, m'a été attesté par des témoins oculaires à la véracité desquels je ne puis refuser confiance. Je dois dire cependant qu'un des architectes, M. Hittort', nie que rien de semblable ait eu lieu. Ce sera probablement contre son gré, et peut-être en son absence, que cette étrange exécution se sera accomplie
548 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, rées. M. le sous-préfet de Reims m'a promis de faire quelques démarches pour en obtenir la restitution.
Indépendamment des statues de Reims, j*ai encore trouvé plusieurs fragments de sculpture d'un véritable intérêt. Je citerai notamment des dalles de pierre de différentes grandeurs qu'on rencontre sous ses pieds dans l'église cathédrale deSaint-Omer, pêle-mêle avec les pavés. On y voit représentés des chimères, des sirènes, des oiseaux fabuleux, des arabesques de toute sorte et variées à l'infini ; des éléphants armés en guerre, la tour sur le dos et les archers dans la tour ; des fragments de zodiaque ; puis des sujets bibliques, Dieu créant le monde, le soleil dans une main et la lune dans l'autre ' enfin, des chevaliers, la lance au poing, montés sur leurs coursiers; des pèlerins pieds nus, etc. Rien ne peut donner une plus fidèle image de ce mélange, de cette bigarrure de traditions, d'usages, de costumes mi -partis orientaux et européens qui s'emparèrent de l'Occident vers l'époque des croisades. Ces sculptures sont de la fin du douzième siècle : les lettres dont se composent quelques fragments d'inscriptions ont une forme qui ne laisse pas de doute à cet égard. On vous dit pourtant dans le pays qu'elles ont appartenu à un temple païen, et qu'elles proviennent de Térouanne, ancienne ville du voisinage, entièrement rasée par Charles-Quint. De ces deux traditions, la seconde n'a rien d'impossible; mais, pour la première, elle est tout à fait ridicule. Il suffit, je crois, de lire autour de quelques-unes de ces pierres cette inscription : ({ Dédit istum lajndem ad honorem Sancti Audomari épiscopi Villelrmts Wœssel^ » ou bien celle-ci ; « Ad honorem Sancti Audomari episcopi^ Nicolaus filins Villelmi Wœs-
MONUMEiNTS DU NORD-OUEST DE LA FRANGE, 549 sél; )) pour n*êtrepas tenté d'en faire honneur au paganisme.
Ces scnlptm es ont très-peu de saillie, et les parties creuses portent de nombreuses traces d'un colora ge ou enduit noirâtre, ce qui fait ressortir vivement les parties en relief. Les figures sont d'un dessin énergique, pures comme l'antique, et pleines de mouvenïent ; les arabesques, d'une variété et d'une finesse merveilleuse. Je ne sais quelle était la destination de ces pierres : faisaient-elles parties du pavé de l'église? étaient-elles incrustées dans la muraille? On ne saurai! décider.
M. Wallez, professeur de dessin à Douai, a copié avec exactitude tous ces bas-reliefs, et compte les publier. Mais les originaux se détériorent chaque jour ; le frottement des pieds finira par tout effacer. Si Ton offrait aux membres de la fabri- ,que de faire remplacer ces pierres, d'un si grand prix pour l'histoire de l'art, par de simples pavés, je pense qu'ils ne s'y opposeraient pas ; on les transporterait alors, soit à la bibliothèque, soit dans tout autre lieu, où elles trouveraient un abri contre la dégradation.
Comme modèle de ce genre de sculpture franc et hardi, il faut citer encore un di'bris du bas-relief qui remplissait le tympan à ogive de la porte du donjon de Coucy. Ce bas-relief représentait le trait héroïque de la famille des seigneurs de Coucy, c'est-à-dire Enguerrand luttant contre un lion furieux, la terreur de la contrée. Il y a soixante ans, lorsque Lami fit son voyage, ce bas-relief était encore entier : il en a donné un dessin ; mais à en }ïiger par ce qui subsiste, ce dessin est d'une inexactitude déplorable. Il ne reste aujourd'hui qu'un des côtés de l'encadrement et une bonne partie du lion. II. 20
Ce lion, debout sur ses pattes de derrière, est jeté avec une hardiesse et un bonheur remarquables. Il offre, par la fierté de sa pose, une ressemblance éloignée avec les deux lions qu'on voit en Grèce sur une des anciennes portes de Mycènes.
Derrière le grand triangle de pierre qui surmonte le portail principal de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, j'ai trouvé une suite de petites figures servant de culs-de-lampe, et sculptées avec une finesse et une grâce délicieuses. A Laon, dans une rue ^parallèle à la cathédrale, j'ai vu un jolie petite statue de Vierge toute mutilée, et qu'on fait servir à accrocher le réverbère : la pose du corps et le jet des draperies sont du meilleur goût et indiquent le commencement du treizième siècle. J'ai encore remarqué à Laon un morceau de sculpture intéressant dans son genre; c'est un tombeau à l'entrée de la nef de l'église Saint-Martin, sur lequel Enguerrand I^*" est sculpté couché dans son armure. Cette figure colossale a de laroideur et delà rudesse, mais je ne sais quoi de grandiose et d'imposant. On dirait que ce chevalier de pierre menace encore ces moines de Saint-Martin qu'il traitait si durement pendant sa vie.
L'histoire de ce tombeau est des plus singulières. Enguerrand, en mourant, avait ordonné que son corps fut enterré dans 1 église de l'abbaye : les moines, lui gardant rancune, refusèrent de le recevoir, et le tombeau qu'on voit aujourd'hui fut construit hors de l'église, devant le portail. Mais les Enguerrand se fâchèrent, et il y eut querelle acharnée entre le château et l'abbaye. Cependant le tombeau restait toujours en plein air, et ce ne fut qu'après cent ans de procès et de persécutions que les religieux se résignèrent à céder. Mais la
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 551 ruse vint au secours de leur amour-propre. Que firent-ils , ils jetèrent bas la façade de leur église, et la reconstruisirent deux toises plus loin: de cette façon, le tombeau ne fut plus à la porte, et les Enguerrand n'eurent rien à dire ; mais les moines ne consacrèrent pas le nouveau portail, de telle sorte ' que leur ennemi n'en resta pas moins privé de la terre sainte. Cette anecdote est confirmée par Tarchitecture de l'église, façade en question porte les caractères du quatorzième siècle, tandis que tout le reste de l'édifice est du douzième. Peut-être aussi est-ce au désir de rappeler en partie le portail qu'on détruisait pour un si étrange motif, qu'il faut attribuer ces deux petits minarets octogones qui flanquent le portail actuel. Ils sont bien évidemment du quatorzième siècle ; et pourtant, dans les monuments exécutés et conçus à cette époque, on ne trouve guère de tourelles de cette forme. Au contraire, l'ancien portail ne pouvait manquer d'avoir ses deux minarets ; c'est donc en son honneur, pour ainsi dire, qu'on en a donné au nouveau. Mais, tout en imitant, l'architecte du quatorzième siècle est resté fidèle en grande partie à ses propres habitudes. L'idée d'imiter à la lettre, de copier avec érudition, de faire un trompe-l'œil historique , est une idée toute moderne, et qui ne serait jamais entrée dans les têtes du moyen âge.
Pour achever cequi concerne la sculpture, je ne dirai qu'un mot des statues qui décorent le portail de cette église Saint- Martin, et ce ne sera pas pour en faire Téloge. Des draperies indécises et déjà un peu tourmentées, un travail mou, des contours incorrects, voilà ce qui commence à déparer nos statues du quatorzième siècle : au quinzième, c'est encore
pis; on tombe dans la mignardise et le contourné, non san.^ exceptions toutefois, car en tout temps il est des artistes qui ont le sentiment du beau et de la nature, et qui, en dépit des défauts de leur siècle, et tout en s'y laissant aller, savent empreindre leurs œuvres d'expression et d'originalité.
Si le seizième siècle n'a laissé dans ces contrées presque , aucun monument d architecture, on ne doit pas s'attendre à y trouver beaucoup de traces de son école de sculpture, 41 élégante et si gracieuse. Cependant je puis citer, à Soissons, dans les pendentifs des arcades attenantes au cloître de Saint- Jean-des- Vignes, de charmants médaillons renfermant des figures de femmes et de divinités ; je n'oubherai pas, non plus, une belle statue de Gabrielle d'Esirées, en marbre blanc, qu'on voit à Laon dans la bibliothèque. Gabrielle est représente quelque temps avant sa mort; son visage est souffrant, mais encore d'une grande beauté ; ses vêtements et tous les accessoires sont traités avec une délicatesse extrême.
Mais, pour étudier la sculpture du moyen âge, ce n'est pas assez de connaître ce qu'il nous a laissé de statues et de basreliefs, il est une autre sorte de monuments non moins utiles à consulter : ce sont les empreintes des cachets et des sceaux suspendus aux chartes et aux diplômes. La, vous trouvez des témoignages authentiques de l'état de l'art aux différentes périodes. Les sceaux sont pour le moyen âge ce que les médailles et les pierres gravées sont pour l'antiquité, et ils ont déplus l'avantage de porter leur date. Or, en étudiant toute la série des sceaux des monarques et des seigneurs pendant le moyen âge, on reconnaît, dans le plus ou moins de beauté
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 553 du dessin, les mêmes phases, les mêmes révolutions que nous venons de signaler, en passant, dans la sculpture. Là aussi, vous trouvez au douzième siècle, comme dans les premiers temps de l'art grec, de la roicleur, des draperies à plis comptés et symétriques, des figures d'un type consacré soit par des rites religieux, soit par des préceptes d'école; puis, avec le treizième, apparaissent la liberté, la pureté du dessin, la souplesse des formes, la grâce, le mouvement et la vie ; au quatorzième, la pureté s'altère, on exagère le mouvement, on brise les draperies; au quinzième enfin, le raffinement va croissant, on se passionne pour le maniéré et pour les formes bizarres et contournées. Ce n'est point là un système ; il n'y a pas de doute possible sur la réalité de ces diverses gradations (le fart durant le moyen âge, et, dans les collections de sceaux et de cachets que je viens de visiter, je n'ai trouvé que de nouvelles preuves à l'appui des ex[)ériences que j'avais déjà 'faites. Les villes où j'ai vu ces collections sont Laon, Cambrai, Lille, Ârras et Saint-Omer. J'en parlerai plus en détail tout àLheure, lorsqu'il sera question des archives.
Je veux maintenant dire quelques mots de la peinture. Plus périssable encore que la sculpture, elle a dû, comme sans doute on le devine, ne nous laisser que des traces bien effacées et bien rares. Je parle ici de la grande peinture, de la peinture monumentale sur pierre ou sur enduit, car, quant à la peinture telle qu'on l'entend aujourd'hui, la peinture de tableaux, elle n'est pas contemporaine de l'architecture et de la sculpture au moyen âge ; elle est née plus tard et a fait son chemim'solément.
Toutefois elle avait dès lors son précurseur, pour ainsi diie,
dans un art aujourd'hui perdu, Tari de l'enluminure des manuscrits. C'est seulement sur le parchemin de ces missels et de ces psautiers coloriés au fond des cloîtres, qu'il faut chercher les tableaux des douzième, treizième et quatorzième siècles. L'imagination riche et hardie qui brille souvent dans les encadrements fantastiques de ces tableaux, un dessin naïf et quelquefois piquant, une représentation fidède des usages et des costumes du temps ; enfin d'admirables couleurs, préparées, fondues et fixées merveilleusement, en voilà sans doute assez pour faire de cette branche de l'art un objet d'étude du plus grand intérêt : mais on se trompe si l'on croit que c'est là la peinture du moyen âge.
En effet, que peuvent avoir de commun oes chefs-d'œuvre de patience, ces ouvrages microscopiques, avec les gigantesques monuments qu'élevaient et qu'habitaient des hommes gigantesques eux-mêmes? N'oublions pas qu'alors la société était divisée en deux mondes isolés et complètement différents : l'un tout à l'étude et à la patience, l'autre tout à Faction et à l'audace. Dans les cloîtres on parlait la langue morte; dans les châteaux et les campagnes, un idiome jeune et plein de vie. Aussi, tandis que les peintres de cloître s'amusaient à fixer minutieusement un peu d'or et de couleur sur des feuilles de vélin, les peintres artistes, les véritables peintres de Fépoque, les rivaux des architectes, des sculpteurs et des ciscleurS;, procédaient plus hardiment et étalaient à grands trait l'or, les arabesques et les figures sur les murailles et sur les voûtes des châteaux et des églises.
On ne comprend pas l'art du moyen âge, on se fait l'idée la plus mesquine et la plus fausse de ses grandes créations d'ar-
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 555 chileclure et de sculpture, si, dans sa pensée, on ne^es rêve pas couvertes du haut en bas de couleurs et de dorures. De toutes les importations de l'Orient, il n'en est peut-être pas qui se soit répandue avec plus de faveur et plus universellement que le goût et le besoin des couleurs. On en vint à vouloir que tout fût coloré, tout, jusqu'à la lumière ; et les rayons du soleil ne pénétrèrent plus dans les habitations qu'à travers du rouge, du jaune ou du bleu. L'usage des vitreaux peints n'a pas eu d'autre origine; c'était la conséquence naturelle du nouveau système de décoration, ét de cette passion toute orientale pour la couleur. Déjà, aux septième et huitième siècles, au commencement du neuvième, puis au onzième, cette passion avait fait quelques conquêtes, mais par" tielles et peu durables. Au retour de la croisade, la couleur triompha, et pendant trois siècles la France en fut amoureuse, comme la Grèce l'avait été de tout temps.
En effet, de récents voyages, des expériences incontestables, ne permettent plus de douter aujourd'hui que la Grèce antique poussa si loin le goût de la couleur, qu'elle couvrit de peintures jusqu'à l'extérieur de ses édifices ^ ; et pourtant, sur la
* c( Forts de toutes les expériences que nous possédons, et que nos prédécesseurs, l'ingénieux Winkciman lui-même, pouvaient à peine présumer, nous oserons soutenir, sans crainte de nous tromper, qu'il n'y avait pas, dans toute la Grèce, un seul temple construit avec soin et avec quelque luxe, qui ne fût plus ou moins coloré, c'est-à-dire peint de manière à contribuer à reCfet et au riche aspect du monument, par la couleur harmonieuse des parties symétriques, surtout des parties supérieures de la construction. Ceci s'applique spécialement aux temples construits avec des ])ierres grises, monotones et sans apparence, telles que les montagnes de la Grèce en fournissent le plus souvent. Cependant les temples bâtis du marbre le plus solide,
foi de ^elques morceaux de marbre déteints, nos savants, depuis trois siècles, nous la faisaient rêver froide et décolorée. On en a fait autant à l'égard du moyen âge. 11 s'est trouvé qu'à la fin du seizième siècle, grâce au protestantisme, au pédantisme, et à bien d'autres causes, notre imagination devenant chaque jour moins vive, moins naturelle, plus terne, pour ainsi dire, on se mit à blanchir ces belles églises peintes, on prit goût aux murailles et aux boiseries toutes nues; et si Ton peignit encore quelques décorations intérieures, ce ne fut plus, pour ainsi dire, qu'en miniature. De ce que la chose est ainsi depuis deux ou trois cents ans, on s'est habitué à conclure qu'il en avait toujours été de même, et que ces pauvres monuments s'étaient vus de tout temps pâles et dépouillés comme ils sont aujourd'hui : mais si vous les observez avec attention, vous découvrez bien vite quelques lambeaux de leur vieille robe; partout oii le badigeon s'écaille, vous retrouvez la peinture primitive.
Est-il Desoin de dire que les moindres vestiges de cette peinture sont aujourd'hui du plus grand intérêt pour qui
et offrant la surface la plus lisse, par exemple ceux d'Athènes, de Sunion. etc., étaient aussi fortcnnent enduits de couleur, du moins dans les parties hautes, depuis l'architrave jusqu'au haut de l'entablement, comme chacun peut s'en convaincre en examinant attentivement le temple de Thésée, le Parthénon, etc....» Bronsted Voyages et Recherches dans la Grèce^ 2« livraison, 1830. page 145. — Voyez aussi, sur le môme sujet, la description du temple d'Apollon à Bassae, par M. de Stackelberf> [der Apollo tempel zu Bassae in Arcadien, und die daselbst ausgegrabenen Bddiverte; dargestellt underlaiitert durch D M Baron von Stackelberg. Rom, 1826); i'ouvrago de MM. Hittorf et Zanth: et enfin, les beaux dessins que M. Huyot exposait, pourfaciliter ses démonstrations, danslasallcde l'Académie des beaux- arts où il faisait son cours.
BÎONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANGE. 557 veut reconstruire dans sa pensée l'ensemble des arts du moyen âge? J'en ai trouvé quelques fragments d'une rare beauté et un grand nombre de moindre importance, mais qui, pour la solution de cette question archéologique, n*en ont pas moins beaucoup de prix.
Voici la listedes monuments qui m'on offert quelques débris de peintures plus ou moins remarquables :
1" Le portail de la cathédrale de Sentis. On y voit extérieurement de nombreuses traces d'un colorage assez déh'cat, surtout dans les parties creuses qui séparent les filets et les tores.
Le portail de l'ancienne église des Minimes^ à Cornpiègne. Le tympan à ogive et les chapiteaux de ce portail sont encore totalement peints ; les couleurs sont liarmonieuses et d'un belle qualité.
5"^ La cathédrale de Noyon. 11 suffit de gratter légèrement le badigeon, pour retrouver, sur les piliers de la nef et du chœur, les anciennes couleurs. On voit en outre, dans la salle du chapitre attenante à l'église, des clefs de voûtes colorées, et le fond d'une arcade ogive qu'on a oublié de badigeonner, et qui conserve, par conséquent son ancienne décoration dans toute sa pureté. .l*ai surtout remarqué dans cette peinture un large et beau galon oriental qui fait la partie f)rincipale de l'ornement, et sur lequel sont figurées de grosses perles; enfin, dans l'ancien cloître en ruine, tous les chapiteaux et culs-de-lampe portent la trace des peintures de diverses couleurs dont ils étaient couverts.
¥ Saint' Pierre-à-V Assaut y à Soissons. Les quatorze chapiteaux qui subsistent encore dans cette chapelle en ruiue
sont tous peints en blanc et rose, ce qui n'est prohablenfient pas la peinture primitive, des couleurs aussi fades étant bien rarement employées pour orner les chapiteaux à l'époque de la construction d^ cette chapelle, savoir au douzième siècle.
5'» Le cloître Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons. Dans l'angle de ce cloître qui communiquait avec l'église, j'ai trouvé, derrière des décombres, une charmante porte sculptée au quatorzième siècle, complètement peinte, et dorée du haut en bas. Le mélange du feuillage, des pierreries et de la dorure produit le plus charmant effet. Dans les ruines de l'église Saint-Jean, on voit aussi de nombreuses traces de peinture.
6' Le portail de V église Saint-Ived, de Braisne. Je connais peu d'anciennes peintures en meilleur état que celles de ce portail. Le vert et le rouge ont particulièrement conservé un éclat extraordinaire. Les vêtements du Christ et de la Vierge sont complètement dorés. Les anges et chérubins portent des tuniques garnies de galons dorés; leurs cheveux sont également rehaussés d'or. La plupart de ces figures sont en relief, et d'une exécution gracieuse et élégante.
7° V église Saint-Remi^ à Reims. Dans la nef de cette église, on voit six piliers qui portent, en guise de chapiteaux, de petites statues inclinées et assises. Ces statues représentent des personnages bibliques, Aaron, Moïse, David, etc. Ellés sont revêtues de couleurs et de dorures extrêmement fines : en les lavant avec une éponge, j'ai fait revivre ces couleurs; la robe d' Aaron, les galons et les pierreries qui l'entourent, m'ont particulièrement frappé. Une boiserie a caché ces statues pendant plusieurs siècles ; sans cet heureux hasard, on les
MONUMl^NTS DU INOKD-O IIEST DE LA FRANCE, 359
eût sans doute grattées ou badigeonnées comme tant d'autres.
8" Les ruines de Saint- Berlin^ à Saint-Omer. Le chœur de cette belle église conservait e ncore, il y a quelques années, les traces de sa décoration primitive l'dépouillée de sa toiture et exposée à la pluie, le badigeon n'avait pas tardé à se détacher, et les anciennes peintures avaient reparu. J'en ai vu des fragments dans les parties de ce chœur qui subsistent encore. Ce sont des arabesques, des dessins d'ornement, des galons qui couvraient toutes les murailles, puis de grandes figures de saints, du genre de celles qu'on voit sur les anciens vitraux : ces personnages occupaient le fond de la petite galerie circulaire qui régnait autour de l'édifice. Sous chaque ogive on voyait apparaître une de ces grandes figures ; c'était comme autant de spectateurs muels assistant aux saints mystères.
9° Le portail de Saint-Martin, à Laon. Si les sculptures de ce portail sont molles et sans caractère, le même défaut dépare les traces de peinture qu'on y remarque encore. On voit que ces couleurs ont toujours été fausses et indécises. Ce n'est pas que la peinture monumentale ait suivi pas à pas la sculpture et l'architecture dans leur fortune et leur décadence : ainsi l'on trouve encore au quinzième siècle des décorations d'une grande hardiesse et d'un très-beau choix de couleurs ; mais néanmoins c'est plus particulièrement au douzième et au treizième siècle qu'on a excellé en et genre.
10° Les mines du château de Coucy. Dans Tintérieur des quatre grosses tours qui llanquent cet admirable château, ce
560 ÉTriDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.
plus particulièrement dans le donjon ou grande tour qui s'élève au milieu, on aperçoit les traces les plus intéressantes de l'ancienne décoration intérieure. Non-seulement, à chaque étage et dans chaque pièce, vous retrouvez la preuve visible que les murailles étaient complètement peintes, mais rien ne serait si facile que de restaurer aujourd'hui ces peintures avec le seul secours des fragments qui se sont conservés. Ici se sont des rosaces, là des branchages d'or entrelacés de couronnes, puis, pour encadrement, des guirlandes, des galons, des festons ou bâtons croisés, des feuillages fantastiques. Ce qui donne à ces ornements un caractère tout particulier, c'est leur immense échelle : ils sont admirablement combinés pour produire de grands effets, même sous ces voûtes gigantesques.
Avant de terminer ce qui a rapport à la peinture du moyen âge, je devrais peut-être faire mention de l'art qui s'associait alors à elle et lui servait de complément, c'est-à-dire de la peinture sur verre. Mais on connaît trop bien la beauté, la richesse, l'étonnante conservation des vitraux de Reims, pour que j'en parle ici ; or, à l'exception des vitraux de Reims, je n'ai rien vu en ce genre qui fût d'un grand prix pour riiistoire de l'art. Toutefois^ je dois citer, dans la cathédrale de Soissons, la brillante rosace du transsept nord, et neuf grandes fenêtres ogives qui éclairent les chapelles placées au fond de l'église derrière le chœur. Ces vitraux peuvent soutenir la comparaison avec ceux de Reims ; il y en a même trois (ceux du nord) qui sont exactement du même style. Ils sont certainement contemporains de Téglise, c'est-à-dire du treizième siècle. Les autres, qui appartiennent peut-être aussi à la même
MONUMENTS DU NOUD-OUEST DE LA FRANCE. 561 époque, ont pourtant un caractère un peu moins sévère : mais la qualité des couleurs est aussi belle et aussi éclatante. Enfin, je ne dois pas oublier non plus deux fenêtres delà cathédrale deNoyon, ou plutôt d'une salle basse voisine de cette cathédrale. Ces vitraux sont moins beaux que ceux de Soissons, mais cependant remarquables ; je les crois du quatorzième siècle. Quanta des verres peints au dix-septième siècle, et d une qualité inférieure, j'en ai trouvé un assez bon nombre ; mais il ne vaut pas la peine d'en parler.
Maintenant j aborde la partie pratique de ce rapport, ce qui regarde la conservation des monuments. Je vais passer en revue ceux que j'ai trouvés menacés, soit de tomber en ruine, soit d'être démolis, et qui, n'élant d'ailleurs dépourvus ni d'intérêt historique ni d'une certaine beauté, doivent appeler la sollicitude de l'administration.
A Senlis, la llèche de la cathédrale causait, il y a deux ans, d'assez graves inquiétudes ; il avait fallu,, par prudence, interdire la circulation des voitures à l'entour de l'église, et l'alarme était telle, que, dans le conseil municipal, on parlait déjà de démolition. C'eût été- grand dommage; car cette flèche, toute en pierres, est non-seulement très-belle, mais à peu près unique en son genre, dans tout le pays que je viens de visiter. Elle rappelle, mais avec plus d'élégance, certaines flèches de Normandie, entre autres celle qui s'élève au sud de la façade de l'abbaye aux Hommes, à Caen. Heureusement la fabrique eut recours à Vévêque de Beauvais, et Tévêque au conseil général. Des fonds furent votés, et le clocher réparé avec assez de soin et d'inlelligence. Je crois cette restauration durable, II. 21
oG2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.
siii lout si on l'achève : il faudrait d'assez faibles sommes pour Li terminer ^ .
Devant la façade de cette cathédrale, on voit, au milieu de quelques masures, les ruines d'un ancien château où saint Louis, dit-on, fit quelquefois sa résidence. Rien ne s'oppose à ce que cette tradition soit vraie, car ces ruines sont à coup sûr antérieures à saint Louis, d'un siècle pour le moins ; mais il est assez difficile de se rendre compte de l'ensemble de la construction. Deux tours rondes crénelées lui donnent l'aspect d'une forteresse; des piliers et des colonnettes surmontées d'ares à plein cintre la font prendre intérieurement pour une église : c'est qu'en effet les palais alors étaient des forteresses, et, dans les palais, il y avait des églises. Ce que j'ai remarqué de plus intéressant, au milieu de ces ruines, ce sont de petites briques ou tuiles rouges, incrustées en zigzag et comme ornemenls, sur quelques-unes des arcades, et d'autres de même espèce servant d'assises à la romaine^ pour séparer, de dix pieds en dix pieds environ, les pierres taillées carrément dont
* On doit remarquer particulièrement dans cette église les petites chapelles groupées autour de l'abside : les l'enetres sont sculptées à l'extérieur avec une finesse rare; et les petits chapiteaux des colonnettes sur lesquelles elles reposent, ressemblent, pour la netteté du travail et la variété du dessin, aux chapiteaux les plus élégants des arcades à plein cintre du douzième siècle. Il y a aussi dans le portail, et notamment dans les tympans des deux petites portes latérales, des détails fort curieux à examiner. Enfin, cette église, comme celle de Noyon. possède des collatéraux surmontés de galeries aussi larges, aussi spa>cieuses que l'étage inférieur : disposition ordinaire à l'époque du plein cintre, mais d'une extrême rareté dans les édifices à ogive
N. B. Depuis que ces lignes sont écrites, (\es fonds ont été accordés par le gouvernement à l'église de Senlis, et elle est aujourd'hui dans un bon état d'entretien.
sont construites les deux tours. Ces sortes d'incrustations de couleur, quoique fort en usage dans rarchitécture orientale et même en Italie, ne paraissent pas s*être naturalisées généralement dans nos climats : sauf en Auvergne cependant. Les exemples en sont plus que rares dans le nord-ouest de la France.
En somme, les ruines en question ne sont pas sans valeur archéologique : malheureusement elles appartiennent par moitié à deux propriétaires qui n'en sentent guère le prix, et qui probablement ne les laissent debout que parce qu'ils n'ont pas besoin de pierres. J'ai recommandé à M. le souspréfet de Senlis de les encourager à respecter le plus longtemps possible leur propriété. Après tout, l'importance die ce monument n'est pas telle qu'il fallut faire des sacrifices à l'avance pour empêcher une démolition qui d'ailleurs ne paraît pas prochaine.
Il n'y a d'autres anciens édifices à Senlis que les églises des abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Vincent : elles sont en ruine, de date assez récente, et n'offrent pas beaucoup d'intérêt.
Quant aux monuments de Compiègne, ils sont tous en bon étal de conservation. Il ne reste malheureusement aucun fragment de l'abbaye de Saint- Corneille. Un hôtel de ville assez médiocre et très-mutilé, mais encore solide; deux églises, l'une (Saint-Antoine), construction insignifiante de la même époque que Thotel de ville, c'est-à-dire, des dernières années du quinzième siècle ou des pi emières du seizième; l'autre (Soint-Jacques), monument curieux, en partie du treizième siècle, en partie du quatorzième et du quin-
m. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.
zième ^ : telle est à peu près toute la richesse de Gompiègne. On y voit cependant encore un charmant petit portail de l'aneien Hôtel-Dieu, ogive d'une grâce et d'une pureté toutes primitives; un grand magasin, jadis église des Minimes, et dont j'ai cité plus hautle portail, à propos des peintures qui le décorent ^; enfin, une énorme tour qui faisait partie des vieux
^ Tout l'extérieur de l'église, savoir, les chapelles collatérales, les fenêtres, les combles, les balustrades qui entourent les combles, et enfin le portail et les tours non achevées, sont l'ouvrage du quinzième siècle, et portent l'empreinte de son goût indécis et abâtardi. Mais il y a dans l'intérieur le noyau de l'édifice, pour ainsi dire, savoir, la nef et le chœur, qui appartiennent au treizième siècle; du moins les piliers qui supportent les arcades à ogive ont encore cet aspect robuste, cette variété de chapiteaux, qui se marient ordinairement au plein cintre. Les ogives elles-mêmes sont toutes massives et à gros boudins, comme dans la cathédrale de Senlis. Un autre point de ressemblance entre ces deux églises, c'est que leurs collatéraux se terminent, du côté des transsepts, par une arcade ogive qui semble recourbée vers sa base et presque en fer à cheval. La même ogive se retrouver la même place dans la cathédrale de Noyon. Cette observation, quoique bien minutieuse, n'est pas sans intérêt, quand on étudie toutes les variétés de l'ogive et ses différents emplois.
Il y a cette différence entre l'église Saint-Jacques de Gompiègne et la cathédrale de Senlis, que la nef de Saint-Jacques est longue et le chœur extrêmement court, tandis qu'à Senlis le chœur est assez profond, et la nef, au contraire, singulièrement courte. Le plan offre le dessin d'une croix grecque; celui de Saint-Jacques est en forme de croix latine.
On remarque dans cette église un petit tableau sur fond d'or, dans la manière de l'ancienne école allemande, qui n'est pas sans mérite : c'est un Jésus faisant toucher sa plaie, non à saint Thomas, mais à sa mère et à saint Jean : un autre tableau très-grand, un peu rougeâlre, mais qni ne manque pas de style et de chaleur, représente Jésus-Christ chez Joseph d'Arimathie.
2 Cette ancienne église est aujourd'hui la propriété de deux personnes qui l'ont séparée en deux, et qui en ont fait, l'une un magasin, l'autre
remparts, et qu'on appelle la tour de la Pucelle, parce que, dit-on, c'est en l'escaladant que Jeanne d'Arc se laissa prendre. De tous les monuments queje Tiens de citer, celui-ci est peut-être le plus en péril : ce n'est pas faute de solidité, il est assez massif pour durer encore mille ans ; ce n'est pas non plus que son propriétaire le néglige ; c'est au contraire parce qu'il en a trop de soin. Il s'occupait, lors de mon passage, à faire boucher en pans de bois une large et belle échancrure qui divisait cette tour du haut en bas ; puis il allait la faire recrépir,, la couvrir d'un grand toit de pigeonnier, et établir ^ dans cette vaste rotonde, divisée par étages, un salon de trois cents couverts, des billards, des salles de danse. Heureux, me disait-il, de pouvoir faire tout cela pour l'honneur de la ville de Compiègne et eu mémoire de laPucelle.
Entre Compiègne et Noyon, on aperçoit sur la droite un monument célèbre, l'antique abbaye d'Ourscamp, aujourd'hui magnifique filature. Les bâtiments claustraux, pour la plupart assez modernes, sont occupés par des métiers; l'église est en ruine, mais sous la garde de personnes de goût, qui la respectent. On a aussi conservé, sans chercher à en tirer trop grossièrement partie, une grande et belle salle dite la salle des Morts ou des Mores ^ car on varie sur le sens du mot. Après avoir examiné les proportions et la disposition de cette salle, je ne crois pas que, comme on le raconte, elle
une espèce d'entrepôt ou de hangar. Il serait fâcheux qu'elle vînt à être détruite. La corniche de la. nef est d'une grande élégance: ce sont de petites ogives à vive arête faisant office de modillons, el disposées en ressaut avec beaucoup de goût. La fenêtre qui surmonte le porche est aussi très-remarquable par le caractère et la qualité des moulures et des ornements sculptés.
fût destinée à exposer les religieux du couvent après leur mort : elle devait plus probablement servir de grande salle de chapitre, et, par exemple, pour les assemblées générales de l'ordre de Citeaux, dont Ourscamp était une des principales succursales. Elle foj-me un très-vaste parallélogramme : un double rang de piliers la divise en trois longs et larges vaisseaux; ces piliers, très-espacés, très-élevés, à chapiteaux simples et uniformes, donnent naissance à des voûtes en ogive des plus sveltes et des plus hardies. La porte placée au milieu est une simple ogive à peine ornée de quelques filets unis et sévères.
L'ancienne église est beaucoup moins bien conservée. : il ne reste vestige ni de la nef, ni des collatéraux ; le chœur seul subsiste encore, mais dépouillé de sa toiture, les voûtes à demi écroulées. Les ogives sont pures, et reposent sur de gros piliers à chapiteaux simples et uniformes. La salle des Moines doit être une construction du milieu du treizième siècle ; le chœur de l'église peut aussi appartenir à cette époque. Au reste, 'je le répète, ces ruines sont entre de bonnes mains; elles n'ont à craindre que les hivers K
Les édifices de Noyon ne courent pas même ce danger : de bonnes couvertures, des fondations inébranlables, assurent à Tancienne cathédrale une très-longue durée. Je ne m arrêterai donc pas à décrire ce bel édifice, puisqu'il est inutile
* A la place des piliers de la nef qui n'existent plus, on a planté deux rangées de peupliers qui ont déjà atteint une grande élévation. Dans l'été, cette nef de verdure doit se marier admirablement avec les ruines du chœur, dont les colonnes et les arceaux à jour semblent suspendus en l'air.
d'intéresser en sa faveur K Ailleurs je parlerai des grands caractères de transition qui le distinguent, de son portail et de ses tours noires et sévères, de sa nef dont les arcades, quoique à ogive, reposent alternativement sur un pilier et sur une colonne, comme au temps du plein cintre, des grandes galeries à chapiteaux variés qui régnent au-dessus de tous les collatéraux, et de tant d'autres singularités de détail qui font de ce monument un précieux objet d'étude.
A l'époque des guerres de la commune contre l'évêque, cette église avait été fortifiée et hérissée de tourelles. Il reste encore un long pan de mur crénelé, d'un grand style, et parfaitement exécuté. Toutefois il n'est pas contemporain des premières querelles de la commune, car il n'a guère été construit qu a l'entrée du treizième siècle. Derrière le mur, il y avait un charmant petit cloître de la même époque, attenant à l'église : on l'a démoU il y a un an ou deux, sans nécessité, sans motif, par pure envie de mal faire ; cependant on m'a promis de respecter deux ou trois arcades qui ont échappé à la destruction. Quant à l'hôtel de ville, presque semblable à celui de Compiègne par le style et par la date, il est à peu près aussi solide : le fût-il moins, il n'y aurait pas lieu de beaucoup s'en inquiéter ^.
Maintenant, nous allons arriver devant une série de
* Depuis 187)9, la nécessité de faire des réparations assez importantes à l'église Notre-Dame de Noyon a commencé à se faire sentir. On a déjà repris une grande partie du transsept sud, dont la solidité paraissait compromise. Les chapelles de l'abside ont été déchargées des toitures informes qui les recouvraient, et leur forme primitive leur a été rendue.
11 y a, dans l'escalier de cet hôtel de ville, un cul-de-lampe d'une obscénité incroyable, Comme bien l'on pense, le personnage obscène
monuments qui ont tout autrement besoin d'assistance; car, faute de secours, ils sont en danger de mort. Le premier de tous est le cloîire de Saint-Jean des Vignes, â Soisf ons, dont j'ai déjà parlé plus d'une fois dans les pages ] iécédentes. Le génie militaire se rendit propriétaire, il y a plusieurs années, de tout l'emplacement de l'ancienne abbaye de Saint-Jean des Vignes. Le chœur et la nef de Téglise furent démolis, les matériaux enlevés, et le terrain nivelé est aujourd'hui prêt à recevoir -un parc d'artillerie. Les officiers du génie prétendent que, pour loger à l'aise des canons, il leur faut abattre encore ce qui reste du cloître : je dis ce qui reste, car des quatre galeries ou promenoirs dont se composait ce cloîfre, il en est une qui'a déjà disparu, et c'est précisément ce qui rend tout à fait inutile la démolition projetée; car la cour du cloître est maintenant ouverte, et se confond d'un seul gazon avec le terrain déblayé. Que gagnerait-on à la démolition des trois galeries subsistantes? trois bandes de terrain de huit à neuf pieds d'épaisseur au plus, ce qui est à peu près imperceptible dans un si vaste local. Je comprends que, si le besoin du service militaire l'exigeait impérieusement, il faudrait se résigner à voir abattre ces galeries, fussent-elles encore plus élégantes
est un moine : les bourgeois, des qu'ils en avaient le pouvoir ou l'occasion, manquaient rarement de s'égayer aux dépens des habitants des cloîtres. Sous le portique de l'hôtel de ville de Saint-Quentin, on voit des singes en habits de moine, gesticulant dans des chaires à prêcher. Du reste, ce cul-de-lampe sculpté est tout ce que j'ai trouvé de remarquable dans rhôtel de ville de Noyon : la façade est complètement mutilée et presque toute dépouillée de ses ornements; mais elle ne manque pas, dans ses proportions générales, d'une certaine élégance.
et mieux sculplées; mais ce n est nullement par nécessité, c'est seulement par goût de propreté, par envie de faire place nette, et faute de savoir la valeur de ces ruines, que MM. les officiers du génie ont formé le projet de les abattre. Aussi ai-je lieu d'espérer qu'ils se rendront à mes prières, surtout si M. le ministre de l'intérieur veut bien y joindre une invitation de respecter ce vieux monument. Sa destruction ne serait pas moins inutile que barbare.
Quant jiu portail de l'église et aux deux grands clochers qui, plus heureux que la nef et le chœur, ont été laissés debout, on ne parle pas encore de les démolir; mais leur tour viendra, s'il n'y est mis bon ordre. Ce ne sont ni les moulures admirablement sculptées, ni le beau style des ornements qui décorent ce portail tout entier et les clochers jusqu'à mi-hauteur, qui leur feraient obtenir grâce; j'oserais, tout au plus, compter sur Futilité dont peuvent être .ces deux hautes aiguilles pour les ingénieurs du cadastre, et pour les reconnaissances en cas de siège.
Il est encore à Soissons plusieurs édifices men-icé^ ; mais, en intercédant pour eux, je me flatte de pouvoir les sauver. Je serai aidé dans cette bonne œuvre par M. Genconrt, architecte de la ville, plein d'amour et de zèle pour les monuments historiques. 11 m'a promis de faire continuellement sentinelle, non-seulement dans la ville, mais dans les campagnes d'alentour, où se trouvent en assez bon nombre des églises d'une grande ancienneté.
En sortant de Soissons, à quatre lieues sur la route de Reims, on entre à Braisne, petite ville oij, vers le milieu du douzième siècle, un frère, de Louis le Jeune, Robert de
IVance, comte de Dreux, premier du nom, et son épouse, Agnès de Baudimont, comtesse de Braisne, posèrent les fondements d'une grande et belle église qu'ils consacrèrent à saint Ived^ Les reliques de ce bienheureux y furent transportées, et, après la mort des fondateurs, leur fils Bobert II continua la construction à peine ébauchée, et y mit la dernière main. Haimard de Provins, évêque de Soissons, en fit la dédicace en 1216. Depuis ce temps jusqu'en 1282, cette église devint une sorte de succursale de Saint-Denis ; du moins elle donna successivement la sépulture à dix membres de la lignée royale. Le dernier qui s'y fit enterrer fut Robert IV, en qui s'éteignit la postérité masculine des comtes de Dreux et de Braisne.
Indépendamment de cette illustration historique, l'église de Braisne a toujours été très-renommée comme œuvre d'architecture. Elle n'a pourtant pas encore l'élévation, la pureté, la simplicité grandiose des églises du treizième siècle proprement dit ; je ne lui ai point trouvé non plus le charme qui me séduit dans certains monuments de transition, où le plein cintre et l'ogive s'entrelacent pour ainsi dire, et luttent
* Outre l'église de Saint-Ived, on voit à Braisne, ou du moins à un quart de lieue de la ville, sur la hauteur, les ruines d'un ancien château du douzième ou treizième siècle, qu'on appelait, je ne sais pourquoi, la Folie de Braisne. Le château est assez petit, les Jossés sont profonds, les tours sont hautes, mais non pas cependant d'une élévation gigantesque. Il n'y a rien là-dedans qui ressemhle à une folie. Au reste, le propriétaire actuel de la Folie la conserve et l'entretient tort sagement. L'ancienne cour intérieure ou place d'armes est convertie en un jardin coupé de petits massifs et de petites allées. Une porte défend l'entrée de la forteresse contre les vagahouds et les démolisseurs. De cette hauteur lii vue est admirable.
M0NUME^'T8 DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 371 de grâce et de noblesse : mais une belle distribution, une régularité parfaiie, des détails délicats et ingénieux, quoiqu*un peu monotones; enfin la date de la fondation (1152), qui, mise en regard de Tunité constante du plan, atteste chez le premier architecte un génie singulièrement précoce et hardi pour cette époque de tâtonnements et de transactions ; voilà certainement bien des motifs pour qu'on s'intéresse à l'église deBraisne, qui, à demi démolie pendant la Révolution, ne. peut manquer de s'écrouler si on ne lui prête secours.
Le dernier gWvernement Tavait prise en affection, peutêtre à cause de sa beauté, plus probablement à cause de ses dix tombes royales. Le 11 septembre 1827, la restauration de l'église fut mise en adjudication. Ledevi^ convenu s'éleva à 72,319 fr. Depuis ce temps, on a exécuté des travaux pour 51,549 fr., et l'on reconnaît maintenant qu'il faudrait dépenser une somme encore plus forte, c'est-à-dire, environ 100,000 fr., pour achever complètement la restauration Ce résultat est décourageant ; et en ce moment surtout, il ne serait pas opportun de s'engager dans ces nouvelles dépenses: mais on ne peut, je crois, se dispenser de continuer les payements jusqu'à concurrence du montant de l'adjudication de 1827. Avec ce reste de secours, il y a moyen, selon moi, de mettre le monument dans un état de conservation au moins provisoire, ainsi que je tâcherai d'en donner la preuve, dans un rapport particuher^ ce sujet ^
Des constructions plus importantes encore avaient été entreprises dans la ville de Reims, non-seulement pour faire
* L'église de Braisne a reçu, pendant dix années, des allocations qui ont permis de la mettre en assez bon état d'entretien.
quelques réparationsà la façade de la cathéilrale, comme je l'ai dit plus haut, mais, d'une part, pour restaurer et consolider l'antique et belle église de Saint-Remi ; d'autre part, pour décorer et mettre à neuf la petite chapelle de l'archevêché.
Saint-Remi est un monument d'une si haute importance historique, et son architecture est à la fois si noble, si originale, si variée et si instructive, qu'il y aurait sacrilège à •l'abandonner. Je, n'ai jamais vu de monument où l'on pût mieux distinguer et lire plus couramment les différentes dates de la construction. Relevée de fond en comble, par l'abbé Hérimart, de 1041 à 1049, cette église n'a conservé que s:3 grosses murailles, et en quelque sorte sa carcasse. En 1 162, on recouvrit d'une épaisseur de pierres taillées à la moderne tout l'intérieur de la nef, et l'on construisit à neuf le rond-point, le chœur et le portail; enfin, l'archevêque Robert de Lénoncourt éleva, en 1481, le transsept sud tout entier. Toutes ces soudures, à dates certaines, sontd'un extrême intérêt pour l'histoire de l'art ; sans compter que le style général de l'édifice suffirait pour faire souhaiter vivement sa conservation. 105,000 fr. ont déjà été dépensés; pour que les travaux soient mis à fin, il faut encore en dépenser H 5,000. Mais les réparations, quoique toutes nécessaires, ne sont pas toutes également urgentes. Je proposerai les moyens de continuer cette restauration, de telle sorte que, sans exiger dès à présent de trop fortes sommes, la solidité de l'église ne puisse être compromise ^
* La restauration de l'église Saint-Remi est terminée depuis bientôt vingt ans.
MONUMENTS DU NORD-OUEST DE LA FRANCE. 373 Quant à la chapelle de V archevêché, on ne la restaure pas, on la décore ; et jusqu'à un certain point ces travaux peuvent sembler commandés plutôt par le luxe épiscopal que par l'intérêt de Tart. Mais cette décoration, commencée sous les auspices de Mazois et continuée par son élève M. Uobelin, \ est tellement avancée, que ce serait vraiment dommage de ne point Tachever. Les fonds proviennent de trois sources, du ministère de l'intérieur, du ministère des affaires ecclésiasliqiies, de Tintendance delà maison du roi. Aussitôt qu'il ' se trouvera quelques sommes disponibles dans l'un de ces trois départements, il est à désirer qu'on les consacre à terminer celte décoration.
Au reste, ce sont là les seuls travaux qu'il convienne d'autoriser à Reims. ^. le maire de la ville m'a parlé d'un plan suivant lequel Tare de triomphe romain, qui se trouve aujourd'hui enclavé dans le rempart, serait rendu à sa première destination, et servirait d'entrée à la ville, au lieu de la Porte-Mars, qui est à côlé. De tel projet n'aurait que des inconvénients, et jamais dépense n'aurait été plus inutile. D'abord, cet arc de triomphe, tout mutilé, fait un assez bel effet comme bas-relief ; il n'aurait ni formes ni style comme monument isolé : en second lieu, il a élé consolidé et peut subsister encore longtemps dans l'état actuel; il s'écroulerait infailliblement si seulement une charrette passait sous sa voûte*. Ainsi les choses doivent rester comme elles sont, et il ne faut plus songer au plan projeté.
De Reims je suis allé à Laon. J'ai trouvé la cathédrale assez bien entretenue, et l'église Saint-Martin, qui, quoique moins renommée que la calhédiale, a bien aus>i son impor-
tance \ en état de parfaite conservation. Mais le conseil municipal a décidé, je ne sais pourquoi, qu'on démolirait prochainement une grosse tour, dont j'ai déjà parlé, et qui faisait, dit-on, partie des anciennes fortifications du temps de Louis d'Outremer. Cette tour est au milieu de la ville, mais ne gêne pas la circulation ; et je ne vois pas de quoi on peut l'accuser, si ce n'est peut-être d'interrompre l'alignement. J'espère qu'on reviendra sur ce projet de démoli^ tion ^
C'est encore par amour de l'alignement qu'à Saint-Quentin on a résoly d'abat(re la façade de l'hôtel de ville. Cette façade, bâtie en 1500 environ, est d'un travail très-délicat; les proportions sont élégantes, et de jolis détails de sculpture achèvent de lui donner beaucoup de prix. On veut la
* La cathédrale de Laon est un vaste monument qui renferme, à côte de quelques bizarreries, des beautés de premier ordre. Son plan est semblable à celui des grandes cathédrales anglaises, il se termine carrément du côté du levant. Il ne serait pas sans intérêt de chercher d'où peut provenir celte singularité si rare sur notre sol : on trouverait la trace de nombreuses relations entre le clergé de Laon et l'Angleterre. Ainsi, après l'incendie de la cathédrale, en 1112, un certain nombre de chanoines s'en vont faire la quête pour réparer ce désastre ; mais ils ne se bornent pas à parcourir la France, ils passent en Angleterre, et en rapportent beaucoup d'argent. L'église de Laon est encore intéressante à étudier comme une des plus importantes créations des dcrniei s temps de l'époque de transition. Il en est parlé avec quelques détails au commencement de ce volume, dans l'essai sur Notre-Dame de Noyon.
2 II n'a malheureusement pas été possible de vaincre la résolution du conseil niunicipal, et, par des considérations de soi-disant utilité publique, la tour de Laon a éié démolie. Elle n'était pas du temps de Louis d Outre-nicr, mais, quoique beaucoup plus uiodernc, elle était fort intéressante et d'un efiet trèi-pitluresque
MONUMENTS DU jSORD-OUEST DE LÂ FRANCE. 575
démolir parce qu'elle fait saillie de quelques pieds sur les maisons voisines; et notez que les liaisons voisines, et toutes celles de la longue rue où se trouve placée cette façade, sont elles-mêmes en zigzag et sans la moindre régularité. On ne gagnerait, à priver la ville de ce joli monument, que le plaisir d'apercevoir de cent pas pliis loin le portail de la cathédrale, chef-d'œuvre de mauvais goût et de lourdeur. Assurément si MM. les membres du conseil des bâtiments civils, qui ont approuvé le plan" de démolition, avaient visité les lieux, jamais ils n'auraient donné leur assentiment à pareille barbarie. Il est vrai que la conservation de cette façade rendra un peu plus difhcile la distributioai intérieure de l'hôtel de ville, qui doit, pour les besoins du service, être agrandi et remis à neuf; mais je crois avoir prouvé à M. le maire qu'avec un peii d'adresse rien n'était plus aisé que de lui faire des bureaux et un cabinet commodes et bien éclairés., tout en conservant ces vieilles baies de fenêtres à ogive. J'o.se donc espérer, monsieur le ministre, que le plan sera revisé, et qu'au lieu d'un hôtel de ville à pilastres, à fronton, d'un style bien plat et bien froid, la ville de Saint-Quentin conservera celui que lui a légué le moyen âge, avec cette façade spirituelle et pittoresque ^
En entrant dans la carthédrale de Saint-Quentin, qui, par parenthèse, est aussi bonne à connaître en dedans que son portail est bon à ne pas voir, je n'ai pu me défendre d'un certain sentiment d'effroi; il me semblait (jiie les voûtes tombaient sur ma tête : et l'illusion n'était pas trop dérai-
* Cet espoir s'est réalisé, el la façade de l'hôLel de ville de SiiiiU- Quentin ne court plus aucun duai^cr.
sonnable, car les grands piliers du [-oint d'intersection, ceux qui par conséquent supportent tout le fardeau de l'édifice, ne sont guère plus droits ni plus d'aplomb que le dos d'un dromadaire ; il y a des points oii l'enflure de ces piliers est de plus de deux pieds. Heureusement on me montra de forts tenons de fer qui enlacent les voûtes en tous sens comme un réseau; et ce qui ne contribua pas moins à m'ôter toute inquiétude pour le monument, ce fut d'apprendre que Henri IV, en le visitant, avait éprouvé la même sensation * que moi ; un statu quo de deux cent cinquante ans est, en architeclure du moins, un assez boa brevet de longue vie
J'arrive maintenant à la ville où le cœur m'aie plus saigné; car, si je suis parvenu à obtenirune espèce de trêve des démolisseurs, je n'en ai pas moins trouvé le terrain déjà couvert d'un monceau de décombres et les pierres tombant encore devant mes yeux. Cette ville, c'est Saint-Omer ; et le monument qu'on respectait si bien, Téglise de l'ancienne abbaye de Saint-Bertin, ce monastère oii le dernier des Mérovingien^s fut enfermé par Pépia, et oii François P"^ et tant d'autres rois vinrent plus d'une fois prendre logis. Vendus il y a environ cinquante ans à des spéculateurs, les bâtiments claustraux furent (ous rasés, et il ne resta que l'église, dont on avait enlevé les plombs, la couverture, la cbarpente et les fenêtres.
* Au fond de cette cathédrale, derrière le chœur, il y a cinq chapelles ravissantes, d'un goût et d'un dessin tout à fait mauresques : il est assez ra ? de trouver ce caractère dans notre architecture à ogive, surtout dans le nord de la France. Du reste, il faudrait un dessin pour faire sentir ce qu'il y a de particulier dans la coupe et l'arrangement des ogives qui servent d'entrée à ces cinq petites chapelles.
Celte grande cage toute à jour était du plus bel effet, et causait aux voyageurs une vive admiration. Mais le conseil municipal, qui probablement ne partageait pas cette admiration, ordonna, il y a trois mois environ, que leglise serait démolie dans l'hiver ; et vite, à l'aide de la mine et de la pioche, on se mit en besogne. C'était, disait-on, une occupation comme une autre pour les pauvres gens sans ouvrage, et d'ailleurs on avait besoin de pierres et de moellons pour bâtir le nouvel hôtel de ville, dont le conseil municipal a décidé la construction. M. le maire m'a dit encore, pour motiver celte démolition, que les propriétaires voisins la demandaient à grands cris, parce que ces arcades, suspendues en Tair, menaçaient d écraser leurs maisons, et que chaque jour il arrivait des accidents dans l'intérieur des ruines. Une telle raison serait très-valable, sans doute; mais je n'ai aperçu de maisons qu'à une assez grande distance de l'église, et, pour prévenir les accidents dont on parle, il suffisait d'entourer les ruines d'un simple treillage en bois, et au besoin d'y poser une sentinelle.
Quoi qu'il en soit, lorsque j'arrivai en toute hâte à Saint- Omer, déjà la plus grande partie du chœur avait été renversée par la mine; et ce qui restait devenait, faute de point d'appui, hors d'état de tenir debout : il a donc fallu se résigner à laisser achever la destruction des deux ou trois arcades que la mine n'avait pas encore atteintes. Heureusement M. le maire m'a promis qn'on n'irait pas plus loin et qu'on respecterait la tour, le portail et la nef. Cependant, je ne dois pas cacher que les habitants de Saint-Omer sont en général très-mal disposés pour ces ruines ; je n'ai guère
trouvé, à mon grand dépit, que quelques familles anglaises qui sympathisassent avec elles et voulussent les sauver : quant aux habitants proprement dits, leur désir est que l'église fasse-place kuiimarchéaiix veaux, qu^ils sollicitent, et qu'ils trouveraient très-bien situé dans cette grande enceinte. Il y a donc encore à trembler pour les ruines de Saint- Bertin, à moins qu'on ne découvre quelque autre local favorable pour un marché aux veaux.
On a si peu d'amour à Saint-Omer pour les vieux monuments, qu'on soupire après la démolition de l'hôtel de ville actuel, dont les parties les plus anciennes ont déjà été détruites, il y a peu d'années, et qui, tel qu'il est, offre encore d'assez jolis détails des quatorzième et quinzième siècles. On ne sera heureux que quand on verra s élever sur ses débris un joli , hôtel de ville, bien blanc et bien régulier. Déjà la ville avait amassé 40,000 fr. pour cette belle œuvre, et Ton devait commencer au printemps; mais par bonheur les fonds publics ont baissé, et les magistrats ont sagement pensé qu'il valait mieux pour la ville acheter de bonnes rentes avec les 40,000 fr,, que de renverser et de tailler des pierres. Ce sont quelques années de répit pour le pauvre hôtel de ville.
A Boulogne-sur-Mer, ville où l'on apprécie les arts presque autant qu'on les néglige à Saint-Omer, on respecte les monuments; malheureusement il y en a peu; le seul que j'y aie remarqué avec quelque intérêt n'a guère que trente ans d'existence : c'est cette fameuse colonne de marbre que l'armée du camp de Boulogne fit construire pour célébrer la création de l'ordre de la Légion d'honneur. Les habitants de Boulogne demandaient, il y a quelque temps, aux Chambres,
qiî'on fil achever ce monument : il faudrait une somme si légère, ce me semble, pour satisfaire à leur requête, qu'on ne saurait la leur refuser. Celte colonne, élevée sur la falaise, est d'un effet grandiose ; elle est bâtie en matériaux admirables, taillés et travaillés avec perfection ^ : qu'on la laisse inachevée, elle se dégradera ; qu'on termine le peu de travaux reslés en suspens, elle durera des siècles.
En terminant ici ce qui concerne les monuments et leur conservation, je demande qu'on me permette de dire. encore quelcjues mots à propos d'un monument plus étonnant et plus précieux peut-être que tous ceux dont je viens de parler, et dont je me propose de tenter la restauration. A la vérité, c'est une restauration pour laquelle il ne faudi a ni pien es ni ciment, mais seulement quelques feuilles de papier.
Reconstruire ou plutôt restituer dans son ensemble et c ans ses moindres détails une forteresse du moyen âge, reproduire sa décoration intérieure et jusqu'à son ameublement, en un mol lui rendre sa forme, sa couleur, et, si j'ose dire, sa vie primitive, tel est le projet qui m'est venu tout d'abord à la
* Le marbre dont est construite cette colonne, et qu'on a noninié marbre Napoléon, est susceptible d'un assez beau poli ; il est dur et compacte. En montant l'escalier qui tourne intérieurement autour de la colonne, on a plaisir à contempler ces grandes pierres si bien taillées et si merveilleusement jointes; mais, d'un autre côté, on souffre de voir l'eau tomber en cascade sur les marches de l'escalier, faute d'une porte fermant assez bien pour arrêter la pluie sur la terrasse qui surmonte la colonne. Il ne reste à terminer que ces petits détails, si nécessaires à la conservation d'un monument, et quelques gradins qui entourent la base de la colonne.
N. B. La colonne de Boulogne est complètement achevée depuis quelques années.
pensée en entrant dans l'enceinte du château de Coucy. Ces tours immenses, ce donjon colossal, semblent, sous ceitains aspects, bâtis d'hier; et dans les parties dégradées, que de vestiges de peinture, de sculpture, de distributions intérieures! que de documents pour l'imagination! que de jalons pour la guider avec certitude à la découverte du passé, sans compter les anciens plans de Ducerceau, qui, quoique incorrects, p3uvent être aussi d'un grand secours !
Jusqu'ici ce genre de travail n'a été appliqué qu'aux monuments de l'antiquité. Je crois que, dans le domaine du moyen âge, il pourrait conduire à des résultats plus utiles encore ; car les inductions ayant pour base des faits plus récents et des monuments plus entiers, ce qui n'est souvent que des conjectures à l'égard de Tantiquité, deviendrait presque certitude quand il s'agirait du moyen âge; et, par exemple, la restauration dont je parle, placée en regard du château tel qu'il est aujourd'hui, ne rencontrerait, j'ose le croire, que bien peu d'incrédules.
Quant au château lui-même, quoiqu'en ruines depuis deux cents ans, il est heureusement à l'abri de toutes dégradations nouvelles; car il fait partie des domaines du roi, et Sa Majesté le fait conserver avec un respect religieux.