LE MUSÉE DE L'HOTEL DE CLUNY
Le lendemain du jour où l'assemblée constituante décréta ralicnation des biens du clergé, \m jeune homme, élève du peintre Doyen, se présenta de bon matin chez son maître. « L'Assemblée pense-t-elle, lui dit-il, que dans les maisons religieuses il y a des tableaux, des statues, des mannscrits, des objets d'art et d'étude en tout genre? Va-t-on vendre tout cela aux démolisseurs ? La nation ne peut-elle en faire réserve à son protlt? Les bâtiments ne s'en vendraient pas un denier moins cher, et que de chefs-d'œuvre, que de richesses pour faire un musée national ! — Tu as raison, Lenoir, » lui répondit son maître; et, sans en entendre davantage, le voilà qui court chez Bailly, avec lequel il était lié d'amilié.
Cailly prit feU dès les premières paroles de Doyen, et cou-
fessa que personne, dans l'Assemblée n'avait songé à cette sage précaution. « Mais il est encore temps, )> ajouta-t-il. En effet, quelques jours après, il monta à la tribune pour supplier ses collègues de réparer une omission si grave, et l'Assemblée rendit un décret par lequel elle ordonnait qu'avant de procéder à la vente des maisons religieuses et autres domaines nationaux, il serait fait un choix de tous les objets d'art qu'il importerait de sauver de la destruction.
L'Assemblée chargea immédiatement son comité d'aliénation de désigner un certain nombre de savants et d'artistes, auxquels serait confié le soin de choisir les livres et les monuments qui méritaient d'être conservés. De son côté, la municipalité de Paris, sur l'invitation de Bailly, nomma pour cette même mission d'autres artistes et gens de lettres, lesquels, se réunissant à ceux qu'avait déjà choisis le comité d'aliénation, formèrent une commission qui prit le titre de Commission des monuments.
Mais ce n'était pas assez de donner une sauvegarde à ces trésors nationaux : il fallait leur ouvrir un asile, un lieu de refuge et de protection. On décida que les maisons des Grands- Jésuites, des Capucins et des Cordeliers seraient destinées à recevoir les livres et manuscrits.
Quant aux objets d'art, on hésita quelque temps entre plusieurs abbayes; mais M. de la Rochefoucauld, le piésident du comité d'aliénation, qui habitait la rue de Seine, et dont le jardin avait une sortie vis-à-vis du couvent des Petits-Augustins de la reine Marguerite, témoigna le désir que ce fût dans cette maison qu'on plaçât le dépôt des monumenfs, (( afin, disait-il, qu'il pût, à son aise, y faire de fréquentes visites. »
LE MUSÉE DE L'IÏOTEL DE CLUNY. 383 Son désir ne fut pas contrarié : !e choix de la commission se fixasnr le couvent des Peiits-Augustins.
Enfin, quand il fut question de nommer un conservateur du dépôt, Doyen rappela à Bailly que c'était à son élève Lenoir qu'était venue la première idée de cet établissement, que nul ne l'administrerait avec plus de zèle, et que c'était toute justice de le charger de réaliser cequ il avait imaginé. Aussi, par un arrêté du 4 janvier 1791 . M. Alexandre Lenoir fut nommé gardé du dépôt des monuments des arts.
Telle a été Torigine du célèbre musée des Monuments français. On sait avec quel amour, avec quel soin, son respectable fondateur avait disposé les salles destinées à recevoir ces précieux débris; mais ce qu'on ignore, c'est tout ce qu'il lui avait fallu ctcfforts, de soucis, de dégoûts, pour accomplir l'œuvre conservatrice à laquelle il avait voué sa vie. Pendant vingt ans M. Lenoir à lutté. avec une persévérance admirable non-seulement contre la bande noire, contre les maires et les municipalités vandales, contre les ingénieurs des ponts et chaussées, en un mot, contre tout ce qui, en France, est ennemi-né des arts et des monuments, mais, le croira-t-on! contre les artistes eux-mêmes, qui, par fanatisme pour les Grecs et pour les Pxomains, auraient voulu voir anéantir jusqu'aux derniers vestiges de nos arts nationaux. Chaque fois que M. Lenoir transportait dans son sanctuaire quelque nouveau chef-d'œuvre arraché par lui à la hache ou au marteau, les Brutus d'atelier dénonçaient son goût barbare , sou amour des saints et des rois, et demandaient la destruction de ces monuments de décadence, de superstition et de servitude.
Aujourd'hui M. Lenoir aurait au moins la consolation de trouver chez les artistes un concours éclairé, des vœux encourageants, une franche et cordiale coopération; mais auraitil encore à sa disposition les ressources puissantes sans lesquelles jamais il n'aurait pu créer son bel établissement? Obtiendrait-il, par exemple, que le ministre de la guerre lui prêtât ses fourgons pour transporter des statues, des colonnes et jusqu'à des édifices entiers? Alors rien n'était si facile, et M. Lenoir n'a jamais employé d'autre roulage que le train de l'armée. Aujourd'hui les Chambres ne lui accorderaient pas le tiers du budget qui lui était alloué, et les seuls frais de transport absorberaient vingt fois le montant de son crédit. Il ne trouverait pas non plus à Metz et dans maintes autres villes des milliers de prisonniers de guerre , qui , moyennant quelques sous par jour, lui démoliraient, pierre par pierre, les monuments de sculpture les plus fins, les plus délicats, les plus dentelés.
Grâce à ces ressources extraordinaires et à son infatigable persévérance, M. Lenoir n'avait pas laissé abattre un seul monument en France sans en transporter quelques fragments dans son musée. Aussi non-seulement les salles ouvertes au public étaient garnies du haut en bas de débris de tous genres, mais il possédait dans ses .magasins d'immenses matériaux destinés à des salles nouvelles. Les châteaux d'Anet, d'Ecouen de Gnillon avaient été voiturés pièce à pièce, et M. Lenoir se préparait à les réédifier, pour ainsi dire, comme décorations de trois principales cours de son musée. Déjà même il avait entrepris ce grand travail, lorsque l'Empire s'écroula. Pendant la première année de la Restauration, M. Lenoir et son éta-
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blissement ne furent menacés qu'en paroles; mais après les Cent jours on en vint aux actions. Le parti royaliste ardent convoitait les maisons religieuses non vendues; à l'entendre, l'Étaf était tenu de les lui restituer. Le couvent des Petits- Augustins étant du nombre des propriétés ecclésiastiques restées dans les mains de l'État, les coryphées du parti pensèrent que, s'ils pouvaient une fois en évincer M. Lenoir, rien ne leur serait plus facile que d'obtenir ensuite la restitution du monument. Une grande intrigue s'organisa, et à l'insu du roi Louis XVIII, qui depuis l'a déclaré à M. Lenoir luimême, il fut décidé que le musée des Petits^Augustins étant un établissement révolutionnaire, devait être supprimé, et que tous les objets d'art qu'il renfermait seraient restitués aux églises, aux villes et aux familles dont ilsavaient été la propriété. Sans doute il eût mieux valu que ces monunients n'eussent jamais été enlevés du sol qui les avaient vus naître; mais puisque le seul moyen de les sauver avait été de les transplanter dans cet asile, puisqu'ils y avaient en quelque sorte pris racine de nouveau, et qu'on ne pouvait les arracher une seconde fois sans les exposer aune ruine presque complète, fallait-il détruire en un jour vingt-cinq années de labeur, disperser ce qui avait été si péniblement recueilli, et ravir à la France une collection unique en son genre, dont tous les pays d'Europe étaient jaloux?
M. Lenoir eut beau prier, supplier, protester ; l'œuvre de barbarie fut consommée. Mais comme il y a (oujours quelque justice en ce monde, ceux qui avaient monte l'inirigue n'en eurent pas les profils; ils firent bien évacuer le musée, mais, quand il fut question d'obtenir la concession des bâtiments en H. 22
faveur d'une des communautés qui renaissaient alors de toutes parts, ils rencontrèrent dans M. Laine, ministre de Fintérieur, une résistance inattendue. Pour trancher la question, ou peut-être de peur d'échouer dans la lutte, le ministre se hâta de faire rendre une ordonnance qui affectait les Petits- Àugustins à Técoledes Beaux-Arts, pour laquelle on cherchait alors un emplacement convenable,
La joie de ceux qui avaient triomphé fut donc de courte durée, mais leur œuvre n'en était pas moins consommée. Si du moins la spoliation se fût accomplie avec ordre, avec précaution; si M. Lenoir eût reçu la triste mission de procéder à la destruction de son ouvrage, le mal eût été moins grand; chaque monument eût été respecté et existerait quelque part; il n'y aurait à déplorer que la perte de la collection. Mais loin de là, on s'est rué sur ces pauvres pierres; on les a arrachées, sciées, brisées. Malheur à celles qui étaient trop fortement scellées ! Les Autrichiens et les Cosaques avaient traité moins brutalement nos tableaux et nos statues. Un homme à peine lettré, employé, je crois, dans les douanes ou dans quelque autre administration de finances, tel était le commissaire du gouvernement, le surveillant officiel chargé de démeubler le musée, de restituer les monuments, et de les expédier aux propriétaires !
Ce déménagement ne fut pas seulement un chef-d'œuvre de vandalisme, il fut un modèle d'irrégularité administrative. C'est à peine si l'on dressait inventaire des objets restitués*.
* Je ne connais d'autres inventaires de ces restitutions que les notes dcLaillécs que M. Lenoir, à qui ce travail n'avait pas été confié, a
LE MUSÉE DE L'HOTEL DE CLUNY. 587 Aussi Irouve-t-on par le monde certains amateurs qui prétendent qu'à cette époque on rencontrait chez les brocanteurs des fragments de vitraux, de boiseries et même de bas-reliefs provenant des Petits-Augustins. Sans doute les pièces capitales ont toutes été livrées en mains sûres; mais pour celles d'une moindre importance, qu'en est-il arrivé? En général, on ne les a pas réclamées ; soit parce que la trace de leur ori|çine était perdue, les édifices d'où elles provenaient ayant été rasés ou vendus à des possesseurs indifférents ; soit parce que les frais de transport eussent été si considérables, qu'on y regardait à deux fois avant de faire des réclamations. Ainsi ridée qui avait servi de prétexte à la destruction du musée, ridée de restauration, de restitution, n'était qu'une déception, une chimère.
Quelques grandes villes, quelques grandes familles ont réclamé et obtenu leur quote-part^, mais ce n'était là peut-être que le dixième des objets à restituer ; la masse est restée à la disposition du gouvernement, qui a fini' par instituer héritiers ab intestat des propriétaires non réclamants le musée du Louvre et l'église de Saint-Denis.
On a transporté au Louvre, dajis la galerie d'Angoulêrhe, la plupart des sculptures de la renaissance, et à Saint-Denis les
insérées à la fin du huitième volume de son Musée des monuments, comme un dernier adieu à la collection qu'il avait eu tant de peine à former.
* n y a tels de ces monuments restitués dont les propriétaires, après les avoir obtenus, n'ont fait aucun usage; ainsi M. le prince de Gondé, auquel on rendit les beaux vitraux d'Écouen, représentant l'histoire de Psyché, les laissa pendant huit ou dix ans dans les greniers du palais Bourbon, oii ils ont subi de fâcheuses dégradations.
vitraux des paroisses de Paris aujourd'hui démolies, les boiseries de Gaillou et une foule d'autres fragments tous également étrangers à cette église. , Enfin, quand on fut las de répartir ainsi à droite et à gauche les trésors de ce malheureux musée, on s'arrêta, je ne sais pourquoi, et il resta aux Petits-Âugustins un certain nomhre de statues et de bas-reliefs sans destination, plus tous les beaux fragments de Gaillou et d'Anet que M. Lenoir avait réunis pour décorer les cours de son établissement. Ces merveilles de sculpture furent traitées comme un vieux fonds de magasin, et n'obtinrent pas même les honneurs d'un abri. Statues, bas-reliefs, corniches, pilastres, chapiteaux, tout est resté pendant quinze ans gisant çà et là dans les cours et jardins, au milieu de l'herbe, des plâtras et des ronces, exposé à la pluie, à la neige, à toutes les intempéries de notre mauvais climal.
A répoque oii nous écrivions ces pages, en 1833, le mal n'était pas encore réparé, mais un jeune architecte de la plus grande espérance, M. Duban, se préparait à y porter remède. Chargé de l'achèvement de l'école des Beaux-Arts, alors en cours d'exécution, il avait cherché les moyens de rendre un peu moins lourde, un peu moins disgracieuse, cette épafsse caserne que lui avait léguée son devancier, et l'idée lui était