‹ Études sur l'histoire de l'art (volume 3)Chapitre 25 sur 31 · LE MUSÉE DE L'HOTEL DE CLUNY · texte numérisé non relu

LE MUSÉE DE L'HOTEL DE CLUNY

venue d'établir en avant de l'écoje elle-même une sorte de cour *d'lionneur et de frontispice historique composés des principaux restes de l'ancien musée des Petits- Augustins, notamment des délicieux portiques provenant du château de Gaillon et des fragments classiques de la charmante architecture d'Anet. On sait avec quel goût, quel esprit et quel bonheur de lignes il a disposé ces placages, et quelle œuvre élégante est sortie de sa sollicitude pour ces pauvres débris dispersés et abandonnés.

Mais- ce n'était pas tout que d'avoir sauvé ces ruines, il fallait retrouver ce qu'on avait perdu, un musée historique et français , un asile, un refuge ouvert aux monuments qui désormais échapperaient à de nouveaux naufrages, un lieu d'étude offert aux travailleurs qui, sans quitter Paris, voudraient s'initier aux secrets de notre ancien art national. Ce n'était pas seulement les raffinés, les érudits, les romantiques qui réclamaient celte restauration ; le publitï semblait y sourire. Il avait fait de si grands pas depuis le temps où M. Lenoir et son musée naissant soulevaient des tempêtes ! Les ateliers s'étaient calmés. On y comptait encore quelques retardataires : / mais la passion du moyen âge gagnait du terrain tous les jours et dans le monde artiste on commençait à sentir le besoin de mieux connaître cette époque, d'en étudier les règles, la grammaire : on se sentait comme pris au dépourvu, on demandait à grands cris des modèles.

Aussi dès 1831 avions-nous fait tous nos efforts pour obtenir la cession d'un local qui aurait permis de rétablir le musée des monuments français. Un moment nous avions espéré que la Sainte-Chapelle recevrait celte destination. Elle

m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.

cfait un peu délabrée, mais de dimension suffisante, grâce à ses deux étages, au moins pour nn [)remier essai. Dans le vaisseau supérieur on aurait placé les meubles, les bijoux, les ouvrages d'un fini précieux, les ciselures délicates ; la crypte au contraire eût été consacrée aux tombeaux et aux sculptures de grande dimension. Mais le projet avait affaire à trop fortes parties, il était combattu par deux cours souveraines. La cour des comptes avait fait de la crypte un des dépôts de ses papiers et le premier étage servait à la cour royale de supplément à son dépôt d'archives. De part et d'autre on entendait garder son bien : il n'y avait pas moyen de faire vider la place. Deux autres grands vaisseaux de même date à peu près auraient pu se prêter à rétablissement d'un musée historique : c'étaient le réfectoire et l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Le réfectoire, modèle d'élégance et de légèreté, l'église, vaste nef sans collatéraux, terminée par un chœur du plus riche travail, monument unique à Paris, mais pas plus que la Sainte-Chapelle disponible pour un musée. Ces deux grands édifices appartenaient au Conservatoire des Arts el Métiers qui en avait fait un dépôt de machines.

On devait donc croire à peu près impossible de trouver dans Pans un emplacement tout fait, une ancienne construction pouvant s'adapter 5 rétablissement projelé, lorsqu'au salon de peinture de 1833, dans la section d'architecture, apparut lin projet, un plan de musée national, qui proposait un parti tout nouveau. L'auteur avait comme un droit de naissance à s'occuper de la question, il était fils d'Alexandre Lenoir.

LE MUSÉE DE L'HOTEL DE GLUINY. ÔOl

Son idée consistait, pour fonder le nouveau musée, à réunir la grande salle romaine de la rue de la Harpe, dite les Thermes de Julien, et le charmant hôtel gothique, situé rue des Mathurins-Saint-Jacques, et connu sous le nom d'hôtel de Cluny. Par un bonheur singulier, ces deux monuments, tous deux uniques en leur genre à Paris, se touchaient par un point et pour passer de l'un dans l'autre, on n'avait qu'à ouvrir une arcade obstruée par un niauvais pan de mur. Que de ressources le simple voisinage et la réunion possible de ces deux édifices nWrait-elle pas à l'auteur du projet? Un tel local semblait prédestiné à former une série de salles chronologiques.

Dans la cour qui précédait les Thermes du côté de la rue delà Harpe, cour qui était jadis couverte d'uue voûte depuis longtemps écroulée, M. Lenoir plaçait les monuments celtiques, présumés antérieurs à la conquête des Romains. C'était le frontispice, ravant-scène de son musée. Puis dans la salle des Thermes elle-même, sous cette immense voûte de construction romaine, venaient se ranger les fragments romains ou Gallo-liomains qui ne pouvaient trouver place dans le musée du Louvre.

Au sortir de la salle romaine on passait dans une salle de transition dont les quatre faces représentaient les principales variétés du plein cintre, depuis le neuvième jusqu'au douzième siècle. Cette salle était comme un pont jeté entre les Thermes et l'hôtel de Cluny, entre l'époque romaine et les siècles du style à ogives.

En quittant la salle du plein cintre, on entrait dans un petit cloître composé de débris du temps de saint Louis; puis.

592 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART, après avoir traversé une galerie dans le genre du quatorzième siècle, on arrivait à Thotel de Gluny propremeni: dit, c'cità-dire, aux derniers temps du style gothique et aux débuts de la renaissance. Là rien n'était à faire, rien du moins à inventer. Dans la plupart des salles on retrouvait des fragments de l'ancienne décoration et jusqu'aux peintures primitives. La chapelle surtout était dans un état de parlai te conservation.

Ainsi, suivant le plan de M. Lenoir, chaque époque était, en quelque sorte, logée chez elle, dans des murailles qui lui appartenaient et qui portaient clairement son empreinte. Trouver deux édifices, Tun antérieur au moyen âge, l'autre contemporain de son déclin, deux édifices à peu près contigus et se prêtant si bien à être réunis, c'était une rare fortune, un merveilleux à-propos qu'il fallait saisir à tout prix.

Le projet fut remarqué, mais seulement de quelques fidèles, des vrais amis de ces sortes d'études. Nous essayâmes, quant à nous, de le mettre en lumière, d'en faire ressortir les mérites, de le faire adopter, par le public d'abord, puis par l'autorité ; nos paroles n'eurent pas grand crédit et près de dix années s'écoulèrent, sans qu'il fut question d\ faire droit.

Mais l'occasion s'offrit enfin. L'hôtel de Gluny avait un hôte M. Dusommerard,qui depuis le commencement du siècle travaillait à se former la collection la plus nombreuse et la plus riche d'objets d'art et de curiosités du moyen âge. Longtemps seul de son goût, sans concurrents et sans approbateurs, il avait, peu à peu, vu la mode changer et la foule frapper a sa porte, si bien que, lorsque la mort vint le surprendre, on peut dire que son petit musée était déjà devenu populaire.

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