AU MOYEN AGE
Rien aujourd'hui n'est aussi rare, en France^ que les anciens trésors d'églises. Ces collections de pièces d'orfèvrerie avaient, en 1795, le double tort d'avoir servi au culte catholique et d'être en or et en argent. Moitié cupidité et moitié fanatisme, elles furent contisqnées et fondues en lingots, ou bien dérobées et vendues aux brocanteurs, ou bien encore cachées et confiées à des mains infidèles, à tel point que dans les églises il n'en est rien resté. Déjà, même avant la tourmente révolutionnaire, la plupart de ces collections avaient perdu, au i^oint de vue archéologique, une partie de leur ancien prix. Les calvinistes de 1562 les avaient saccagées et en avaient soustrait ou détruit un grand nombre de pièces des plus beaux temps du moyen âge. Il est vrai que plus tard ,
pour les besoins du culle, on avait rétabli ces pièces, et souvent même avec plus de richesse et un plus grand poids de métal, mais dans un autre style, sans art et sans caractère, dans ce goût lourd et solennel qu'affecte l'orfèvrerie d'église depuis le règne de Louis XIV.
C'est donc presque un miracle aujourd'hui , ou tout au moins un étrange hasard, que de trouver chez nous, dans une église, un de ces précieux dépôts, et d'y découvrir des pièces d'une haute antiquité. Telle est pourtant la surprise qui vous attend sur les confins du Rouergue et de l'Auvergne, dans la sévère et étroite vallée de Conques, où furent bâties, vers le commencement du onzième siècle, l'ancienne abbaye bénédictine de Sainte-Foy, aujourd'hui complètement ruinée, et l'église de cette abbaye, vaste édifice à plein cintre qui, par bonheur, est encore debout. C'est là, dans cette église, que se conserve, grâce à un genre de patriotisme malheureusement trep rare, la plus grande partie de l'ancien trésor de l'abbaye. Aux approches de la Terreur, lorsque le culte allait être interdit, certains habitants du village se chargèrent, non sans péril, de recevoir chez eux et de tenir cachés ces objets de leur vénération ; puis, après la tempête, pas un d'eux n'oublia son dépôt : tout fut exactement rendu.
Dès 1838, dans ses notes de voyage en Auvergne, M. Mérimée avait parlé de ce trésor ainsi que de la grande et remarquable église où il est conservé. Sur cet éveil les visiteurs arrivèrent. L'obscur vallon, le modeste village en virent passer un certain nombre tous les ans, et l'un d'entre eux, M. Darcel, ne se contenta pas d'un coup d'œii, il voulut étudier et prolongea bravement son séjour, sous l'abri pitto-
DE L'ORFÈVRERIE RELIGIEUSE AU MOYEN AGE. 397 resque de ce vieux presbytère assis au flanc de la montagne, seule hospitalité possible en ces contrées sauvages. Là, pendant de longues journées, dessinant et décrivant, un à un, chacun de ces précieux bijoux, il recueillit les matériaux d'un livre qu'il a mis au jour.
C'est un intéressant travail. M. Darcel, quoique jeune encore, s'est déjà distingué dans ce genre de recherches ; il est bon observateur, dessine et décrit avec exactitude, et ne se borne pas à la science qui s'apprend dans les livres : il a vu et comparé beaucoup de monuments. Nous ne pensons pas qu'après lui il y ait grand chose à dire sur cet ancien trésor de Conques : son texte et ses dessins en donnent une complète idée.
Parmi ces œuvres d'orfèvrerie sacrée, en est-il qui remontent aux temps carlovingiens, ainsi que la tradition l'affirme ; et, par exemple, ce reliquaire, en forme d'A majuscule, qui fut donné, dit-on, par Charlemagne lui-même à l'abbaye de Conques, présente-t-il quelques-uns des signes caractéristiques de l'ornementation des huitième et neuvième siècles ? Nous avons tout lieu d'en douter, et nous aurions voulu que M. Darcel, qui semble partager nos doutes, n'hésitât pas' à rajeunir ce monument de deux siècles au moins. Nous n'y voyons, pour notre part, ni sur la face, ni même sur le revers, rien de carlovingien. Et, ce ne sont pas seulement ces filigranes, ce délicat travail, cette légèreté d'outil, qui nous transportent, malgré nous, au commencement du douzième siècle, c'est le dessin des entrelacs, et le caractère général de la décoration. L*habileté pratique, M. Darcel le dit avec raison, est à peu près égale au neuvième et au dou- H. 23
?m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L ART.
zieiTie siècle*: elle ne fait complètement défaut que dans Tepoque intermédiaire ; aussi pour ce qui concerne l'âge de ce curieux reliquaire, le dixième et le onzième siècle sont tous deux hors de cause : il n'y a lieu d'hésiter qu'entre le neuvième et hî douzième. Mais si, dans ces deux époques, le métier, à proprement parler, n'offre pas de sensibles différences, bien qu'on en pût, à la rigueur, découvrir quelques-unes, il n'en est pas ainsi du style. Le style, ou si Ton veut, le caractère du dessin, est, dans les deux époques, tout à fait différent et se distingue à des traits qu'on ne saurait confondre.
Nous ne voyons donc dans TA de Charlemagne, c'est ainsi que ce reliquaire est désigné dans le trésor de Conques, qu'une œuvre très- intéressante des premiers temps du douzième siècle, contemporaine, par conséquent, et des deux autels portatifs et du reliquaire de Bégon et de la plupart des morceaux les plus anciens de cette précieuse collection. Nous devojis cependant reconnaître, avec M. Darcel, qu'un des petits phylactères reproduits sur sa neuvième planche peut remonter au neuvième et même au huitième siècle. Ici le caractère du dessin est tout à fait d'accord avec la tradition. Ces méandres, ces feuilles, ces oiseaux qui semblent empruntés aux peintures des catacombes, ces lacis presque mérovingiens, et d'autres particularités non moins significatives, sont d'infaillibles indices d'une haute antiquité. Aussi, quand nous auriods là quelques vestiges d'orfèvrerie vraiment carlovingienne, et, comme le dit M. Darcel, quelque don du roi Pépin ou de son fils, il n'y aurait rien d'étonnant.
Ce précieux fragment et le petit autel portatif dont l'inscriplion et un des côtés sont figurés au bas de la seconde
DÉ L'ORFÈVRERIE RELÎfclfetJSE AU MOYEN AGE. 599 planche se recommandent à notre attention par une particularité qu'il est bon de noter. Les ornements de ces deux pièces sont en partie niellés; or la niellure, comme on sait, devint, en Italie, vers 1450, la première origine de la gravure en taille douce. Il n'est donc pas sans intérêt de retrouver chez nous, au douzième siècle et voire même au huitième, ce procédé d*où devait naître pour les arts du dessin un si merveilleux secours, un moyen si puissant de propager leur influence et de braver Tactiori dû temps.
Nous ne suivrons pas il. Darcel dans toute la série de ses descriptions. Il faudrait trop de tettips pôur passer en revue ces reliquaires de formes si diverses, ces monstrailces et ces oslensoirs, si simples de dessin, et si mal remplacés aujourd'hui, dans nos églises, par de lourds soleils rayonnants ; ces s(atiiettes en argent repoussé, ces bassins émaillés, ces croix finement ciselées et tant d'autres ouvrages, presque tous rares et précieux. Le peu que nous en avons dit suffit, nous l'espérons, pour inspirer à ceux que ces études intéresscn: l'envie de lire le livre, et, qui sait même, d'aller à Conques en contrôler l'exactitude et la véracité.
Cette monographie d un trésor d'église nous fait penser à lin autre ouvrage de même date à peu près, qui traite de ces mêmes matières, mais avec plus d'étendue et d'un point de vue plus général. Il s'agit d'un manuel des œuvres de bronze et d'orfèvrerie au moyen âge, par M. Didron aîné. Ce livie aura deux parties : l'une traitera de l'orfèvrerie laïque ou, si l'on veut, profane; l'autre, de l'orfèvrerie religieuse. La première n'a pas encore paru; la seconde est sous nos yeux. Comme la plupart des œuvres de l'autetïr, ce
manuel n'est pas archéologique seulement, il est en même temps pratique, ou, pour mieux dire, industrie) dans la bonne acception du mat. Il a deux faces, en quelque sorte, et regarde aussi bien Tavenir que le passé, pareil à ce personnage à moitié jeune, à moitié vieux, sorte de Janus du douzième siècle, sculpté sur les parois de l'abbaye de Saint- Denis, et adopté par l'auteur comme l'emblème de ses travaux, comme son cachet, comme sa marque de fabrique, En effet, depuis trente ans et plus qu'il s'occupe du mayen âge, avec une persévérance qu'on ne peut avoir en trop d'estime, même en n'adoplant pas en tout point ses idées, M. Didron n'étudie pas seulement en érudit, par curiosité scientifique, il utilise ses recherches, il recueille des types, des modèles, des sujets d'imitation, des projets qu'il fait ensuite exécuter dans des ateliers qu'il surveille et qui obéissent à son inspiration. Pour lui, l'art de l'époque qui vit fleurir l'ogive, l'art de nos pères pendant trois siècles, est encore l'art par excellence, l'art qu il voudrait ressusciter et qui, s'il était le maître, deviendrait l'art de l'avenir. Il a sur ce sujet de véritables convictions : on ne peut mettre au service d'idées plus exclusives plus de bonne foi et plus de dévouement . Si nous devions ici discuter ce système, comme nous l'avons fait ailleurs quelquefois, nous nous permettrions de le combattre encore, persuadés que nous sommes que toute imitation servile, quelle que soit l'époque et le style dont s'inspirent les imitateurs, ne peut être pour l'art qu'une cause de mort. Notre temps à coup sûr, n'est pas riche en inventions plastiques; rien, depuis soixante ans, ni dans l'architecture, ni dans la sculpture d'ornements, ne semble