DE L'ORFEVRERIE RELIGIEUSE AU MOYEN AGE
vouloir prendre une physionomie vrainient neuve; cette dose d'originalité, bonne ou mauvaise, qui n*a manqué à aucun des siècles précédents, fait au nôtre absolument défaut ; son ambilion se borne à reproduire d'anciens patrons, tantôt l'un, tantôt l'autre, selon le goût instable de la mode, sans rien créer qui soit à lui; s'ensuit-il qu'il nous faille ériger cette faiblesse en système? Avant d absoudre ainsi, avant de provoquer l'esprit d'imitation, n'y a-t-il rien à tenter? Le siècle n'est pas fini, n'en désespérons pas. Il peut encore faire quelque chose qui porte son cachet.
Nous persistons donc à croire que plus on tient en haute estime aussi bien l'art du moyen âge que l'art grec et romain, moins on en doit encourager les copies et les contrefaçons. S'il fallait cependant faire sur un point violence à ce principe et montrer quelque tolérance pour des reproductions hltérales, pour des fac-similé, ce serait en faveur de l'orfèvrerie d'église, de l'orfèvrerie liturgique et sacrée que nous ferions une exception. Il y a là, dirions-nous, des circonstances atténuantes. Un bon nombre d'églises aniérieurcs au seizième siècle nous restent encore, Dieu merci ; or, il en est bien peu oii la décoration des autels ne soit en disparate avec le style du monument. Pour peu qu'on ait la prétention d'atténuer ce contraste, de rétablir quelque harmonie entre le principal et l'accessoire, que peut-on faire? Chercher des formes nouvelles? s'adresser à l'imagination ? Ce serait aggraver le mil, tomber dans la fantaisie, s'égarera coup sûr. Le parti le plus sage n'est-il donc pas de rétablir, aulantqu'il estpossible, l'harmonie primitive, en en reproduisant les anciens éléments. C'est de l'art traditionnel qu'il faut
ici, pas autre chose. L'archéologie doit être souveraine. Il s'agit de fouiller les débris de nos anciens trésors, de choisir dans cette orfèvrerie échappée au naufrage les types les plus beaux et de les faire surmouler. Or c'est justement là ce que M. Didroa se propose, et ce qu'il a déjà fait plus d'une fois avec succès. Il en use avec le moyen âge comme M. Barbedieune avec l'antiquité. Ni l'un ni Tautre, assurément ne fout de Tart à proprement parler : c'est de l'industrie; industrie, toujefois, d'un ordre supérieur; industrie esthétique, qui rend à l'art de vrais services, en façonnant aux saines habitudes nos yeux et nos esprits.
Maisccar(oi)s ce qôté pratique, cette question d'application : bornons-nous à la partie archéologi(|ue du mauuel de M. Didron : il va nous rester un ouvrage plein d'utiles recherches, d'informations curieuses, d'habiles rapprochements. Ses descriptions sont claires et exemptes, pour la plupart, de vues systématiques. De nombreuses gravures entremêlées au texte en rendent l'intelligence prompte et facile. Peut-être ces gravures, très-finement exécutées, sont-elles d'une échelle un peu niicroscopique, mais leur petite taille permet de les intercaler plus aisément, chacune à sa vraie place, dans le paragraphe qui lui est propre. Elles sont d'ailleurs d'un si délicat travail qu'on les peut étudier à la loupe.
Tout objet dont l'orfèvrerie peut décorer l'intérieur d'une église, tout ce qu'elle peut exécuter en bronze, en argent, en or, en métal fondu ou battu, vous en trouvez dans ce manuel l'image et la description. Revêtements d'autels, retables, reliquaires, châs§ps, chandeliers, candélabres, lampes, vases, bénitiers, burettes, encensoirs, navettes, crosses, ciboires, ca
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lices, pixides, ostensoirs, crucifix: la liste est longue, et nous l'interrompons. Tant d'autres groupes d'objets divers pourraient grossir cette nomenclature ! Tous ces groupes forment chacun un chapitre, divisé lui-même en articles; autant d'articles, autant d'exemples, et pour chaque exemple une planche. Vous embrassez ainsi d'un coup d'œil tout le trésor d'une sacristie au douzième et au treizième siècle. Quelle variété de termes! quel bonheur de contours!^ que d'art et que d'intelligence! quelle appropriation de chaque chose à sa fin ! On reste confondu devant cette richesse d'imagination mêlée dans la pratique à tant de justesse et d'à-propos.
Ce qui serait d'un extrême intérêt, ce serait d'étudier tous ces types en jetant un regard en arrière, en les suivant dans le passé, en en constatant Torigine et la filiation. Ces formes du douzième et du treizième siècle ne sont pas nées d'ellesmêmes par une génération spontanée : elles ont quelques parties entièrement originales, elles en ont d'autres seulement rajeunies, c'est-à-dire légèrement modifiées, d'autres qui appartiennent presque sans changement soit aux siècles chrétiens antérieurs, soit même à l'antiquité païenne. Quelle est la proportion des parties empruntées et des parties vraiement neuves? On pourrait faire à ce sujet tout un travail d'anatomie esthétique non moins instructif que curieux. Il va sans dire que M. Didron n'aborde pas ces sortes de recherches. Elles n'ont d'attrait et d'importance que pour ceux qui, comme nous, désirent que notre siècle et les siècles t'uturs ne se laissent pas déshériter de toute initiative, de toute originalité, et ne se résignent pas au métier de copistes sans tenter au moins quelque effort. L'originalité dans les arts n'est jamais
absolue; elle est, de toute nécessité, le produit d*un certain amalgame de tradition et d'invention. C'est au génie, nous le savons, qu'il appartient de découvrir les lois de ce mélange; mais on peut tout au moins préparer ses inspirations en indiquant la route que nos pères l'ont vu suivre. Si M. Didron ne nous rend pas lui-même ce service, son livre par l'abondance et le choix des exemples, la clarté des explications peutêtred'un grand secours à qui voudrait tenter cette sorte d'étude, et c'est à ce titre surtout que nous en recommandons la lecture.
La Société des antiquaires de Normandip ayant, en 1847, appelé l'auteur à l'honneur de la présider, il prononça devant elle, à Caen, les paroles suivantes :
Messieurs,
Si nos monuments historiques commencent à êlre entourés de quelque vénération, s'ils sont dotés avec moins de parcimonie, et si nous pouvons sans témérité concevoir Tespérance de transmettre à nos neveux ces nobles créations du génie de nos pères, c'est à vous, je n'hésite pas à le dire, que le premier honneur en appartient.
Lorsqu'il y a vingt-cinq ans vous jetiez les bases de voire société, qui songeait à arrêter le marteau des démolisseurs? Quelques plaintes éloquentes, quelques poétiques imprécations avaient tenté de se faire entendre, mais ces voix isolées s'étaient évanouies sans rencontrer d'échos. L'œuvre de destruction se continuait avec persévérance. Le pubUc assis, Lait sans émotion,
s«'jns regret, quelquefois même avec un secret plaisir à la chute de ces vieux édifices qu'on lui avait apppris à dédaigner au nom des règles de l'art et à railler au nom de la philosophie. Rieu ne semblait pouvoir mettre un terme à cette barbare indifférence. Cependant, lorsqu'on apprit que dans une de nos provinces, dans ce pays justement nommé la terre classique du bon sens et de la raison , quelques hommes sérieux et cultivés s'étaient associés pour protéger, pour maintenir déboutée que partout on renversait, lorsqu'on sut qu'ils ne se bornaient pas à signaler dansées monumenis des beautés jusques-là méconnues mais qu'ils, leur demandaient comme à des témoins sûrs et fidèles de nouveaux renseignements surnotre histoire , qu'ils découvraient dans les différents modes de leur conslruction le secret de leurs origines et préparaient ainsi les éléments d'une science nouvelle, ce fut un trait de lumière qui aussitôt frappa les esprits attentifs, et de ce jour, dans le public luimême, commença sourdement un mouvement de réaction.
L'effet ne s'en fit pas immédiatement sentir: les idées neuves et fécondes ont-elles jamais triomphé sans combats? Vous eûtes à soutenir des luttes labbrieuses, et pendant longtemps il vous fallut souffrir que votre zèle conservateur passât aux yeux du plus grand nombre pour une sorte de monomanie. Mais le germe que vous aviez déposé allait se développant : les esprits les plus rebelles s'ouvraient à la lumière : bientôt, dans la plupart de nos provinces, des sociétés semblables à la vôtre se formèrent spontanément et vinrent en aide aux efforts de vos adeptes isolés. Enfin, le gouvernement, auxiliaire plus puissant encore, en épousant votre cause, acheva de décider la victoire. Aiijouid hui cette victoire est complète; à quel-
L'ART ET L'ARCHÉOLOGIE. 407 qiies exceptions près, de jour en jour plus rares, personne à l'heure qu'il est ne se fait gloire d'être vandale ni même indifférent, et tout semblerait vous inviter à jouir en paisibles spectateurs d'un succès si bien établi.
Mais vous ne l'ignorez pas, messieurs, rien de si périlleux que le succès : ce n'est pas le moment, croyez-moi, d'abandonner votre œuvre et de rentrer dans le repos. Une tâche nouvelle et noi\ moins difficile vous est encore réservée. Après avoir si puissamment contribué à réhabiliter les chefsd'œuvre du moyen âge, vous n'avez pas tout fait pour enx : il vous reste à les défendre contre l'enthousiasme exclusif de quelques-uns de leurs admirateurs. Après avoir planté les pre* miers jalons d'une nouvelle archéologie, il vous faut prendre soin qu'elle ne s'égare pas hors de ses vraies limites, et surtout ne pas permettre que, par une usurpation profane, elle envahisse un domaine qui n'est pas le sien, le domaine de l'art. Personne, avec autant d'autorité que vous, ne saurait faire entendre certaines vérités, certains avertissements. Vous avez un droit inconteslalable à ne pas laisser altérer les idées que vous avez mises au jour et à séparer ce que vous croyez essentiellement vrai de ce qui n'est que mode, caprice ou rêverie. Donnez-vous donc cette mission nouvelle. Soyez les modérateurs d'un mouvement que vous avez si heureusement provoqué. C'est par là qui; vous affermirez voire ouvrage et que vous ajouterez de nouveaux services à tous ceux que vous nous avez rendus.
Jusqu'à présent, je dois me hâter de le dire, le danger que je vous signale n'est pas encore bien grand. Mais, vous le savez, tout parti qui triom|)iie a dans ses jangs certains esprits
pour qui c'est un résultat misérable et vulgaire que d'avoir atteint le but : ils ne sont vraiment contents que lorsqu'ils le dépassent. Tâchez que leur exemple ne soit pas contagieux. Les meilleures causes sont si vite perdues par ceux qui les servent sans mesure et sans discernement !
Voulons-nous affermir dans Testime et dans Tadmiration de tous cette architecture du moyen âge que nous aimons, et dont les sublimes beautés nous ont si souvent causé de si vives et si sincères jouissances, gardons-nous de pousser jusqu'à l'hyperbole les sentiments qu'elle nous inspire. Si nous allions tout exalter en elle, tout jusqu'à d'incontestables imperfections; si nous voulions attacher un sens précis à tout ce qu'elle a pu faire, trouver une intention, un mystérieux langage dans chaque pierre, dans la moindre moulure, dans chaque coup de ciseau, nous ne tarderions pas, croyez-moi, à perdre la meilleure partie du terrain que nous avons conquis ; et si, comme souvent il arrive, notre enthousiasme tournait à l'intolérance, si, par prédilection pour l'ogive, nous allions déclarer la guerre à l'architrave, user de représailles, et, en souvenir d'unelongue proscription, essayer de proscrire à notre tour tous les styles hors notre style favori, soyez certains que nous aurions bientôt provoqué une de ces justes et redoutables réactions auxquelles on ne résiste pas. Nous ne sommes pas encore, Dieu merci, témoins de pareilles imprudences; mais il faut tout prévoir, et les sages conseils que nous vous prions de donner ne seront certainement pas superflus.
Ce que nous disons des monuments du moyen âge et de l'architecture qui les a produits, il faut le dire également de
celte science qui les décrit et les commente, de cette science à peine adulte, mais pleine d'avenir, dont, les premiers parmi nous, vous avez constaté Texistence et à laquelle vous nous avez initiés. Permettez que pour elle aussi nous réclamions voire sollicitude : elle a grand besoin, pour se maintenir dans la bonne voie, de rester quelque temps encore soumise à vos paternelles leçons.
Deux sortes d'adversaires bien différents peuvent la mettre en péril, ceux qui ne croient pas en elle et ceux qui y croient trop. Jusqu'ici vous n'avez eu à la défendre que contre le scepticisme, et vous l'avez défendue avec de bonnes armes, avec vos exemples, avec vos solides travaux, avec vos excellents essais de classification ; vous avez, en un mot, prouvé le mouvement enmarchant. Aussi les sceptiquesne font-ils plus qu'une ombre de résistance : peut-être ne reconnaissent-ils pas encore à l'archéologie du moyen-âge là même importance, les mêmes droits qu'à celte archéologie romaine, grecque, égyptienne, asiatique dont la légitimité est depuis si longtemps établie ; ils la croient de moins noble maison et ne lui pardonnent pas complètement son origine, mais ils n'osent plus lui contester son caractère scientifique ; ils avouent que les observations qu'elle recueille, reposent sur une base expérimentale et qu'il peut en résulter d'utiles et sérieuses conclusions. Nous aurions donc cause gagnée, si nous n'avions affaire qu'aux incrédules; mais les croyants sont là qui, par excès de zèle et avec les meilleures intentions, menacent de toutcomprometlre. A les entendre, c'est un déni de justice envers Tarchéologie du moyen âge que de la confondre sur le pied d'égalité avec les autres archéologies. Il faudrait lui rendre
hommage comme à l'archéologie par excellence, comme à une science supérieure et [)Our ainsi dire révélée, qui n'a besoin ni de justifier ce qu'elle explique, ni de prouver ce qu'elle affirme.
Avec de telles prétentions, on ne tarderait guère à révolter contre l'archéologie du moyen âge tous les gens de bon sens et ceux-là mêmes qui sont le mieux disposés à reconnaître son autorité. Vous voyez donc combien il importe que vous ne gardiez pas le silence et que vous fassiez justice de ces chimères en établissant clairement quel est le rôle à la fois modeste et sérieux de la science que vous avez voulu fonder.
Son but est tout simplement Tétude des monuments du moyen âge : à la vérité c'est chose entièrement neuve et vraiment originale que de décrire, d'expliquer, de classer par ordre chronologique non-seulement ceux de ces monuments qui tiennent au sol et les sculptures qui les décorent, mais toutes les créations même les plus légères et les plus fragiles de l'art ou de l'industrie de nos pères. Jamais jusqu'à nos jours semblable travail n'avait été tenté. Ce qui ne veut pas dire pourtant que ce soit'de nos jours, que ce soit depuis quinze ou vingt ans que le moyen âge ait été découvert. Les générations qui nous ont précédées nous avaient épargné ce soin. Non-seulement elles avaient aperçu cette grande époque, mais elles l'avaient étudiée siècle par siècle, province par province, avec cette infatigable patience et ce labeur persévérant (ioi;t le secret est presque perdu pour nous. Sans les admirables érudils de l'ordre de Saint-Benoît, peut-être aurions-nous grand'peine à pénétrer aujourtriuii dans les pro- ^
L'ART ET L'ARCHÉOLOGIE. 411 IbiuJeurs de ces temps obscurs ; leurs travaux sont nos meilleurs guides ; nous ne voyons pour ainsi dire que par leurs yenx. Mais, il faut le reconnaître, sur un point ils étaient en défaut : ils avoient fouillé dans les entrailles du moyen âge, ils avaient défriché ses chartes, expliqué ses usages, interprété ses lois, ils n'avaient pas regardé ses monuments.
Comment l'étude de la paléographie, du blason, des monnaies ne les avait-elle pas conduits à l'étude des monuments? Gomment ne s'étaient-ils pas aperçus que les monuments sont aux siècles })assés ce que l'écriture est aux idées, qu'eux seuls nous eu transmettent une vivante image? C'est chose étrange, en vérité. N'oublions pas, cependant, que ces hommes de savoir vivaient presque tous cloîtrés ; eussentils été libres, les voyages étaient à cette époque d'une difficulté exlrême, or sans voyages il n'y a ni comparaison, ni critique, et, par conséquent, point d'archéologie monumentale. La gravure, seul moyen de suppléer quelque peu aux voyages, n'était alors qu'un interpiète iniidèle et grossier. L'exactitude dans les copies des œuvres d'art est, comme vous le savez, quelque chose d'aussi neuf en son genre que l'emploi de la vapeur et que les autres merveilles de notre temps, Il ne faut donc pas s'étonner si dans les deux derniers siècles les monuments du moyen âge ne furent pour pcrsouuc un sérieux sujet d'étude. Malgré quelques observations ingénieuses et clairvoyantes de l'abbé Lebœuf, j'oserais même dire, malgré les savants tra\aux de Moutlaucon, la lacune lut complète, lacune à jamais regrettable, car il est bien tard pour la combler aujourd'hui.
Nous la comlderous poui tant si nous suivous haii< nous eu
Retourner la voie prudente et sûre [que vous avez ouverte. Continuons à observer patiemment les faits, sans esprit de système, avec cette bonne foi qui dislingue francTiement ce qui est certitude de ce qui n*est que conjecture ; gardonsnous de substituer l'hypothèse à l'observation et les formes vagues et mystérieuses du sentiment aux lois sévères de l'analyse. Sans doute en parlant des choses chrétiennes on s'élève involontairement à un autre langage que s'il était question du monde païen et de son étroit horizon ; mais il ne faut pas que la poésie des mots masque le vide des idées. C'est une science que nous voulons fonder ; quel que soit son objet, il faut, pour qu'elle acquière confiance et crédit, qu'elle repose sur la même base que toutes les sciences, c'est-à-dire sur la méthode scientifique.
Quand nous aurons ainsi accompli notre tâche, ne croyez pas que nous n'ayons obtenu qu'une vaine satisfaction d'esprit; il en résultera, j'en ai la conviction, de notables profits pour nos études historiques. Il est telle page de nos annales, aujourd'hui presque entièrement effacée, que nous verrons revivre et que nous lirons couramment lorsque notre archéologie aura scientifiquement établi certains laits et les aura rendus incontestables. Connaissons-nous bien, par exemple, quels furent, depuis le septième siècle jusqu'aux croisades, les rapports de l'Occident avec l'Orient? A ne consulter que les documents écrits, qui s'aviserait de supposer qu'entre les bazars de Byzance et les comptoirs de Cologne, entre les couvents de la Thessalie et les cloîtres de l'Auvergne, ou du Poitou, il existât des relations, sinon toujours fréquentes, du moins jamais complètement interrompues? Les érudits
L'ART ET L'ARCHÉOLOGIE. 413 n'en venlent rien croire, mais les monuments l'affirment et ce sont eux qui auront raison. Il est bien d'autres problèmes historiques qui s'éclairciront à cette lumière nouvelle. Mais j'en conviens, ce ne sera pasj'œuvre d'un jour et le but sera d'autant mieux atteint qu'on aura mis plus de temps et de patience à le poursuivre.
En attendant, nous sommes dès aujourd'hui en possession d'un autre résultat qui a bien aussi son importance, quoiqu'il soit purement pratique. Je veux parler des enseignements et des secours que notre archéologie nous procure pour la restauration des monuments du moyen âge; il ne suffit pas, en effet, d'avoir de l'argent et de la bonne volonté pour prévenir la ruine de certains édifices, il faut encore savoir comment s*y prendre. Si l'artiste ne connaît ni la règle ni l'esprit qui ont présidé à leur construction, il risque en les restaurant de les déshonorer, trop souvent même de les détruire. Grâce â vos leçons, grâce à ces premiers éléments de la science archéologique, que vous avez rendus populaires, nous n'aurons plus de telles chances à courir ; un certain nombre de jeunes artistes se sont approprié, sous vos auspices, les secrets du passé, ils ont exercé non-seulement leurs yeux à bien copier ce qui subsiste, mais leur intelligence à deviner ce qui est détruit, et désormais nous pouvons leur confier sans crainte, ils peuvent entreprendre sans témérité, une tâche naguère impossible.
Mais, à côté de cet avantage, laissez-moi vous signaler un danger : l'étude approfondie de notre architecture du moyen âge, la connaissance de plus en plus intime de ses beautés semblent nous exposer à une fâcheuse tentation. Ressusciter
cette architecture quand il s'agit d'effacer les ravages- du temps dans les œuvres qu'elle a créées, rien de mieux; mais ne parle-t-on pas de J'imiter aussi, quand il faut construire à nouveau pour nos propres besoins, pour nos propres usages? Je sais que de brillants esprits, loin de s'alarmer à cette idée, l'encouragent et la favorisent. Us font, selon moi, bon marché du temps où nous vivons et lui refusent bien durement cette faculté d'invention, cet esprit créateur dont aucun siècle ne fut complètement dépourvu. Sans doute à l'âge où sont arrivées nos sociétés modernes, avec nos habitudes d'analyse et de réflexion, au milieu de cette atmosphère de doute et d'égoïsme qui nous enveloppe, nous pourrions difficilement prétendre à créer un de ces types entièrement nouveaux qui n'apparaissent qu'aux ép )ques où la foi est vive, ardente, généreuse. Mais faut-il pour cela nous résigner dès l'abord à copier platement ce que d'autres ont inventé? L'imitation dans le domaine de l'art sera toujours, quelque intelligente qu'on la suppose, un des plus pauvres emplois de la pensée humaine. Jamais dans ce monde l'art ne s'est produit deux fois sous la même forme, ou bien la seconde fois ce n'était que du métier. Pourquoi, je vous le demande, cette architecture qui régnait encore il y a vingt ans, et qui nous fatiguait de ses banales colonnes, de ses frontons inanimés, de ses monotones rosaces, pourquoi nous inspirait-elle un si grand éloignement? Était-ce parce qu'elle avait mal choisi ses modèles? Mais les monuments qu'elle s'imaginait reproduire sont la gloire de l'esprit humain ; ce sont des types d'éternelle beauté; on se prosterne à leur aspect. Qu'est-ce donc qui nous révoltait? C'était riniitation. Il en sera de même, quel
que soit Fobjet imité. Copiez le Parthénon, copiez la cathédrale de Reims, vous subirez la même influence : les modèles resteront sublimes, les copistes feront pitié.
Honneur donc à ceux qui, même aujourd'hui, ne désespéreront pas d'inventer une architecture nouvelle, c'est-à-dire une combinaison de lignes et un système d'ornementation qui n'appartiennent qu'à notre époque et qui en perpétuent le souvenir! Qu'ils ne s'inspirent ni des formes antiques ni des formes du moyen âge, qu'ils se pénètrent seulement de la pensée mère qui les inspira, pensée d'artiste et non d'archéologue. Surtout qu'ils se préparent à tenir grand compte de toutes les exigences de notre civilisation, de nos idées, de nos habitudes. C'est en leur obéissant, c'est en cherchant à les comprendre et à les satisfaire, qu'ils auront chance de découvrir quelque chose d'original. Une architecture qui sait s'accommoder aux besoins de son temps n'est jamais ni banale ni insignifiante. Elle exprime quelque chose, elle a une physionomie; ce qui est déjà un certain genre de beauté.
Si nous plaidons ainsi la cause de l'art, si nous voulons qu'il n'obéisse qu'à ses inspirations, qu'il jouisse de la plus entière liberté, ne croyez pas que ce soit au détriment de notre science favorite. Non, messieurs, l'archéologie du moyen âge sera d'autant plus prospère, elle obtiendra d'autant plus de respect et de crédit, qu'elle ne se mêlera que de ce qui la regarde. Le plus sage conseil que vous puissiez lui donner, c'c^t de se renfermer dans son domaine, c'est-à-dire dans le champ du passé. Autorisez-la seulement à nous prêter son assistance pour la restauration des auciens monuments, mais ne la laissez jamais en construire de nouvaux. Que par excep-
m ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DE L'ART.
tion, dans de rares circonstances, elle se fasse comme un jeu d'esprit de présider à la construction de quelques oratoires, de quelques chapelles, et, par exemple, qu'elle exhume de la poudre du treizième siècle un plan pour cette église de pèlerinage, cette Notre-Dame de Bon-Secours, dont le curé, quêteur intrépide, s'acquitte de son apostolat comme s'il était lui-même du siècle de saint Louis, c'est là une sorte de miracle qui ne saurait tirer à conséquence. Mais que ces exceptions ne fassent pas coutume : qu'elle reste archéologie c'est-à-dire étrangère au monde d'aujourd'hui. Et si dans quelques-unes de nos villes nous devons voir s'édifier à grands frais de soi-disant copies de chefs-d'œuvre inimitables, qu'il soit bien constaté que l'archéologie du moyen âge, telle que vous l'avez conçue, telle que vous la maintenez, n'a pris aucune part à ces profanations , et qu'elle n'en est pas plus responsable que des vieux meubles de moderne fabrique et des armures de carton qu'on passe au conipte du moyen âge dans les boutiques de brocanteurs.
Je m'arrête, messieurs, quelle que que soit l'indulgence que vous m'avez témoignée, je ne me permettrai pas d'en abuser plus longtemps. — Laissez-moi seulement vous remercier encore, non plus au nom de nos confrères en archéologie pour les services que nous avons reçus de vous, mais en mon propre nom pour l'insigne honneur que vous m'avez fait en m'appelant cette année à diriger ^vos travaux. J'ai cru ne pouvoir mieux vous exprimer ma reconnaissance qu'en vous parlant avec toute franchise et en vous demandant voire concours pour le bien de notre cause commune. Puissent les idées que
L'ART ET L'ARCHÉOLOGIE. 417 je vous ah soumises obtenir votre sympathie ! puissé-je avoir éveillé votre sollicitude ! Je n'aurai pleine confiance au succès que lorsqu'il me sera garanti par Ja sanction de votre exemple et par l'autorité de vos paroles.